Au nom du fisc, par Sophia Aram

Sophia Aram

Extrait de Sport & Forme, Le Monde.

Par Sophia Aram.

Au moment où le vulgum pecus s’escrime à remplir sa feuille d’impôt, Christine Lagarde prend le temps de rappeler aux Grecs de payer les leurs. Son statut de fonctionnaire international la dispensant de l’exercice, ça lui laisse du temps pour rappeler aux autres l’obligation de remplir leur devoir. J’aimerais profiter de cette tribune pour rassurer les footballeurs dans ce moment trop rare où ils délaissent les crampons pour se rendre utiles à la collectivité en donnant le meilleur d’eux-mêmes : leur argent.

Cher footballeur, je te sais inquiet. Tu te souviens de la déclaration de l’ex-ministre des sports David Douillet sur les 75 % sur la tranche de revenu supérieure au million d’euros : « Cette mesure démagogique va tuer le sport français. Tous les prélèvements, la fiscalité inhérente à cette économie, et puis les millions de personnes qui aiment le foot, tout cela va disparaître à cause de cette mesure totalement électoraliste. »

En entendant ces mots, de grosses larmes n’ont pas manqué de couler le long de tes joues tannées par le soleil des stades. Surtout quand on sait qu’ils ont été prononcés par celui dont le sens civique le pousse à collecter des pièces jaunes pour les enfants malades tout en prenant sur son temps libre pour distraire Bernadette Chirac lorsqu’elle s’ennuie entre deux mises en plis.

Peut-être que tu repenses à Jean-Michel Aulas, le patron de l’OL qui avait choisi de dénoncer la proposition du candidat socialiste le soir de la victoire des Lyonnais face à Quevilly en finale de la Coupe de France : « Les sportifs, quand on veut les garder, il faut les rémunérer… » Même si je suis certaine que tu trouves que parler de l’évasion fiscale des joueurs pro devant ceux de Quevilly, dont le salaire est à peu près cinquante fois moins élevé que celui des Lyonnais, c’est comme dénoncer l’augmentation du prix de la truffe blanche au Burkina Faso !

Peu importe ; l’angoisse s’est installée, durablement. En père de famille responsable, tu t’es demandé si tu parviendrais à nourrir ta famille si-l’on-te-retire-75-%-de-ce-que-tu-gagnes-au-dessus-du-millon-d’euros ? Tu es inquiet, c’est normal. Et puis, il y a eu la déclaration du président de la Ligue, Frédéric Thiriez, annonçant rien de moins que « la mort du football français ». Et ça, j’imagine la déflagration que ces mots ont provoquée dans la tête d’un professionnel du ballon rond.

Dès lors, l’arrivée des socialistes n’était plus simplement responsable de l’entrée des chars russes place de la Concorde, mais bel et bien de la mort du football français ! Oui, je sais, moi aussi j’ai pleuré. Moi aussi j’ai passé des nuits à genoux à crier : « Noooonnnnn pas le fooooooot ! Touchez à ce que vous voulez, mais pas le foot ! » Alors, à l’heure de remplir ta déclaration, je veux te dire que je pense à toi, footballeur. Dis-toi que le pire n’est jamais certain. Que notre pays a traversé des guerres, des invasions et des occupations. Il a toujours su résister et relever la tête. Peut-être que le foot français saura se montrer fort et responsable. On n’est pas à l’abri d’une bonne surprise.

Alors, en attendant de remplacer cette nouvelle tranche d’imposition par un impôt sur la bêtise et l’indécence de certains de tes dirigeants, j’imagine qu’il n’y a rien de mieux à faire que de payer tes impôts. Courage.

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