Hellas Vérone, du monde au balcon

Extrait du journal L’Equipe par Mélisande Gomez.

 

Le Hellas Vérone, inattendu 6e de Serie A, fait souvent parler de lui pour ses supporters, fidèles et bouillants jusqu’à l’extrême. Samedi, dans un stade où les débordements racistes sont fréquents, il recevra le Chievo, l’autre club de la ville.

 

SAMEDI , ce sera jour de derby à Vérone, et, si la ville du nord de l’Italie (265 000 habitants), celle de Romeo et Juliette , n’a pas connu pareille soirée depuis plus de onze ans, personne n’a perdu les bonnes habitudes. Cette semaine, à l’approche d’un des matches les plus attendus de la 13 éme journée de Serie A, les piques ont fusé de part et d’autre, histoire d’entretenir le feu avec un peu d’huile. « Les joueurs du Chievo que je redoute? Je ne sais pas, j’ai du mal à regarder les matches du Chievo. Je ne regarde que les grosses équipes, parce qu’elles jouent bien », a ainsi lancé Maurizio Setti, le président de l’Hellas, promu et 6 éme de Serie A (à 6 points de Naples, troisième), alors que ses rivaux sont derniers du Championnat.

Ses propos ne déplairont évidemment pas aux supporters de son équipe: pour eux, à Vérone, il n’y a qu’un club, et c’est le leur. Beaucoup plus vieux (il a été fondé en 1903, le Chievo en 1948), beaucoup plus soutenu, le Hellas-signifiant « Grèce », en grec (fondé par un groupe d’étudiants, le club aurait adopté cette dénomination à la demande d’un professeur de lettres anciennes)- n’a jamais vraiment brillé hors des frontières mais il possède une solide réputation en Italie, pour deux raisons. D’abord, parce qu’il a remporté un Scudetto en 1985, devenant ainsi l’un des rares clubs « provinciaux » à s’inviter à la table des grands. Ensuite, parce qu’il est escorté par des tifosi particulièrement chauds, protagonistes de nombreux débordements au fil des années, parfois violents, sur fond de penchants politiques d’extrême droite.

Comme souvent, la réalité est un peu plus complexe que les croyances, dans un pays où l’idée de nation est une notion relative. Pour l’écrivain Tim Parks, installé à Vérone depuis les années 1980 et auteur du livre Une saison de Vérone, « journal » d’une saison auprès des supporters gialloblu, « le nord-est du pays et cette ville en particulier passent pour racistes, sectaires, grossiers et ignorants. C’est une critique facile ».

Autodissoutes en 1991 après une interminable série d’incidents, les sulfureuses Brigate Gialloblu ont trouvé des héritiers dans la Curva Sud du stade Bentegodi, toujours prompte à entonner des cris de singe quand un joueur noir touche le ballon. Mais, au-delà des agissements stupides d’une minorité, les supporters véronais sont reconnus pour leur attachement sans faille à leur club, même quand les vicissitudes et les difficultés financières l’ont plongé en Serie C, en 2006. Pendant les quatre ans qu’a duré la douloureuse parenthèse de la troisième Division, jamais le nombre d’abonnés n’est descendu en dessous de 10000.

Auteur de quatre buts en Serie A, Luca Toni n'est pas étranger au bon début de saison du Hellas Vérone. (Photo Maxppp)

Auteur de quatre buts en Serie A, Luca Toni n’est pas étranger au bon début de saison du Hellas Vérone. (Photo Maxppp)

Evidemment, le record de fréquentation du stade reste l’historique saison 1984-85, que Vérone avait conclu sur un titre de champion. Il reste, aujourd’hui, la seule ligne à son palmarès. Joueur emblématique de l’équipe du Scudetto, Hans-Peter Briegel, champion d’europe avec la RFA en 1980, n’a rien oublié de l’épopée: « Je me souviens d’un groupe très uni, lié par une camaraderie forte. Le président m’avais promis une Maserati si je parvenais à inscrire dix buts. Avant la dernière journée, j’en était à neuf et nous avons bénéficié d’un penalty. J’ai refusé de le tirer, je voulais marquer tous mes buts dans le jeu. Du coup, je n’ai pas eu de Maserati ». Le défenseur, qui a évolué au club entre 1984 et 1986, se rappelle, aussi, un public à part: »Ils sont particulièrement bouillants. Leur fougue dépassait parfois les limites. Mais tous les quinze jours, nous rendions visite à un fan club avec toute l’équipe, pour partager un repas. Cela s’est toujours déroulé dans une atmosphère paisible. A Vérone, les fans vivent pour le club ».

Après la période faste des années 1980 où, au-delà du titre, le club a disputé trois finales de Coupe d’Italie (toutes perdues) et participé aux coupes d’Europe (une fois en C1, deux fois en C3), le Hellas est peu à peu retombé dans un quotidien sportif moins glorieux, où il fit parfois parler de lui pour des mauvaises raisons. Comme lorsque, en 2001, le président d’alors, Giambattista Pastorello, défendait son choix de ne pas avoir recruté le Camourenais Patrick Mboma: »Si j’avais fait venir un joueur de couleur avec ces supporters… » Depuis, des joueurs noirs ont évolué pour le club le Colombien Montano, en 2001, ou l’Ivoirien Didier Angan, en 2003) mais, aujourd’hui encore, l’Hellas se fait remarquer pour des cris racistes dans son stade. S’il figure souvent sur le podium des clubs les plus sanctionnés par la ligue italienne pour ce type d’incidents, il a recouvré sa bonne santé sur le terrain et, donc, une image plus positive. Sous l’impulsion de son nouveau président arrivé en 2012, l’homme d’affaires Maurizio Setti (50 ans), Vérone, promu cet été, a retrouvé l’appétit. Il l’a démontré par un recrutement ambitieux (notamment l’attaquant Luca Toni, champion du monde 2006, 36 ans) et un début de saison réussi. L’objectif, à moyen terme, est de retrouver la Coupe d’Europe.

 

 

 

 

Le stade de la discorde à Buenos Aires

Extrait de Sport & forme, journal Le Monde. Par Léo Ruiz.

C’est au printemps que Boedo dévoile sa face la plus agréable. La température est idéale, les arbres sont feuillus et les maisons fleuries. En se promenant dans ses rues pavées, la grande concentration de petits commerces, d’improbables ateliers d’artisans et de vieilles carcasses de voitures « en réparation » surprend toujours. Situé dans le peu touristique sud de Buenos Aires, ce quartier tranquille de classes moyennes semble parfois appartenir à un autre temps. Celui du tango, des murgas et des carnavals, autrefois principales diversions de Boedo. Avec le football, bien sûr.

Il suffit d’observer les imposants graffitis qui ornent les murs, les maillots et survêtements blaugranas que portent fièrement les habitants dans la rue et les décorations des bars et commerces du coin pour se rendre compte de l’attachement et de l’identification du quartier au club qu’il a enfanté il y a plus d’un siècle : San Lorenzo, l’un des « cinq grands d’Argentine » (avec Boca, River, Racing et Independiente), évoluant actuellement en première division et sacré onze fois champion national sous l’ère professionnelle. Mais, là encore, le temps a fait son effet. Au 1700 de l’Avenida La Plata, où en 1916 était inauguré le Gasometro, la première enceinte du club, plus de trace d’un stade de foot, mais un immense supermarché Carrefour.

Plus de trente ans, déjà, que le quartier s’est fait déposséder de son stade. Insupportable pour Adolfo Res, responsable du groupe Retour à l’Avenida La Plata de la Sous-commission des supporteurs de San Lorenzo, une organisation indépendante née en 2005. « J’avais 17 ans quand le Gasometro a fermé ses portes, et je ne m’en suis jamais remis. Ces grands moments de communion au stade, les activités quotidiennes autour… C’était un espace très riche socialement et culturellement, que la dictature nous a volé. »

Le 2 décembre 1979, San Lorenzo dispute son dernier match à Boedo. Un triste 0-0 face à Boca Juniors. Le même jour, le brigadier Cacciatore, gouverneur de Buenos Aires sous la dernière dictature militaire qu’a connue l’Argentine (1976-1983), exige des dirigeants la fermeture définitive du stade et la vente du terrain. « Soi-disant pour un plan d’urbanisation. Les pressions existaient depuis des mois. On parlait de relier les rues, de construire une autoroute. Cacciatore avait aussi évoqué la construction d’une école, il voulait en créer un peu partout dans la capitale pour diffuser leur idéologie », explique Juan José Passo, vice-président de San Lorenzo au moment des faits.

Le terrain est finalement vendu par le club contre 900 000 dollars à une entreprise fantôme domiciliée à Montevideo, en Uruguay, et le stade inoccupé jusqu’à son démantèlement en 1982. Un an plus tard, le groupe Carrefour, qui a racheté le terrain pour 8 millions de dollars, fait construire un supermarché sur les lieux. « Ils disent qu’ils ont négocié au retour de la démocratie, mais les tractations avaient commencé bien avant. Le gouvernement militaire n’a jamais fait d’école, ni d’autoroute, ni d’ouverture des rues. C’était un business. Ils ont profité de la situation économique du club pour l’obliger à mal vendre », s’énerve Adolfo Res.

Petit et bedonnant, le discours bien rodé, Adolfo Res est l’homme à l’origine de la mobilisation pour le retour de San Lorenzo dans son quartier d’origine, qui a débouché il y a un an, le 15 novembre 2012, sur la loi n° 4384, dite de « restitution historique ». Celle-ci oblige l’entreprise Carrefour à revendre au club de San Lorenzo le terrain de l’Avenida La Plata, baptisé « terre sainte » par les supporteurs, afin qu’il y construise son nouveau stade. « Ma lutte a commencé en 1992, mais c’est le gouvernement Kirchner qui a ouvert la voie, en s’attaquant enfin aux dommages causés par la dictature. La demande officielle de restitution, dont j’ai écrit la version originale, a été déposée à la législature de Buenos Aires en 2009. Et on a obtenu gain de cause. C’est un projet qui est parti d’en bas, du peuple, ce qui rend la victoire d’autant plus belle », se félicite Adolfo Res.

Au départ assez peu emballés, les dirigeants ont pris le relais à la suite des impressionnantes marches de supporteurs, de Boedo à la célèbre place de Mai, et à l’ambassade de France, au bout de l’Avenida 9 de Julio. Le 8 mars 2012, ils étaient plus de 100 000 cuervos dans les rues de la capitale. Face à une telle mobilisation, la plupart des gloires de la maison (Sergio Villar, Hector Veira), d’anciens pensionnaires du « Ciclon », l’un des surnoms de San Lorenzo (Ezequiel Lavezzi, actuel joueur du PSG ; Gonzalo Bergessio, passé par Saint-Etienne) et les célébrités qui soutiennent San Lorenzo (l’acteur Viggo Mortensen, aujourd’hui ambassadeur du club azulgrana, dont il est devenu fan au cours de son enfance passée en Argentine ; ou encore le pape François, né dans le quartier de Flores, tout près de Boedo) se sont joints au mouvement et ont contribué à sa grande médiatisation. Marcelo Tinelli, l’une des figures les plus populaires de la télévision argentine, actuel vice-président de San Lorenzo, a usé de son carnet d’adresses dans les milieux politiques et médiatiques pour faire la part belle à « la vuelta a Boedo »« J’ai apporté mon grain de sable. Il faut remercier la Sous-commission des supporteurs, auteur de tout le travail en amont, et les législateurs. La loi est passée avec 50 votes pour, aucun contre. Ce terrain de La Plata, c’est l’âme des Sanlorencistas. Pour nous, y revenir, c’est une utopie transformée en réalité », déclare-t-il satisfait.

L’histoire est belle. Mais derrière cette victoire apparente du peuple et de la démocratie se cachent plusieurs zones d’ombre. Emballés par les discours d’Adolfo Res et Marcelo Tinelli, les supporteurs, et notamment ceux, majoritaires, qui n’ont jamais connu le Gasometro, n’ont eu droit qu’à une version partielle de l’histoire. Autrefois plus grand stade d’Argentine, l’enceinte en bois de l’Avenida La Plata, surnommée « le Wembley porteño », accueillait les matchs de la sélection, des grands combats de boxe et les plus célèbres rockers nationaux et internationaux. Fort de ses succès, le club grandit, et le Gasometro vieillit. Face à l’augmentation du nombre de socios et aux coûteux travaux de sécurisation du stade, l’idée d’un exode prend forme au sein du club dans les années 1950. Et mûrit quand, en 1960, la municipalité de Buenos Aires délègue à San Lorenzo un terrain de plus de vingt hectares dans le quartier de Bajo Flores, à une quinzaine de rues seulement du Gasometro.

L’ordonnance 16.729 de 1965 confirme la cession du terrain pour 99 années, et précise qu’en contrepartie le club devra construire sur place un stade de 120 000 places et des installations sportives ouvertes aux citoyens. Limité financièrement, le club fait alors appel aux socios pour récolter les fonds nécessaires à la construction d’un stade ultramoderne, qui ne verra jamais le jour. Dans son livre Memorias del viejo Gasometro, Enrique Escande, historien et supporteur de San Lorenzo, écrit : « La cession des terrains dans le parc Almirante-Brown a installé dans l’esprit des dirigeants et des socios un puissant rêve de grandeur, mélangé à un sentiment d’infériorité vis-à-vis des autres grands clubs de Buenos Aires, qui possédaient tous des stades plus modernes et en béton. A partir de là, le futur du club s’écrivait en dehors de Boedo. Le Gasometro devint dès 1960 un malade en phase terminale. »

Dans la revue partisane El Ciclon de 1962, on peut aussi lire ceci : « Ceux qui ne sont pas d’accord avec la vente du vieux stade de La Plata doivent comprendre que c’est la seule manière de rendre effective la construction du nouveau stade. Il sera difficile de quitter cet espace où l’on a passé des moments inoubliables, mais nous devons laisser de côté les sentiments pour l’avenir du club, à qui il manque justement un espace adéquat à son prestige. Il n’y aura d’autres remèdes que de marcher quinze rues et de s’habituer à la zone de Bajo Flores. »

De la fin des années 1950 à la vente du terrain de La Plata en 1979, San Lorenzo vit un interminable débat interne entre « progressistes », partisans du départ, et « conservateurs », qui refusent de quitter Boedo. En 1979, le brigadier Cacciatore, qui menace de retirer 25 % du terrain de Bajo Flores si le club se refuse à vendre sa propriété de l’Avenida La Plata, trouve un allié en la personne de Moises Annan, président de San Lorenzo et convaincu de la nécessité de migrer pour survivre.

Aujourd’hui perçu par les supporteurs comme un traître et complice de la dictature, à l’égal de Carrefour, Annan avait pourtant de sérieux arguments à faire valoir, comme le confirme Norma Beatriz, avocate de San Lorenzo au moment de la vente : « Le club était sous le coup d’une centaine de procès pour non-paiement, dont un très lourd, avec l’entreprise Altgelt. La vente du terrain de La Plata était devenue une question de survie, puisque aucun investisseur n’était disposé à reprendre le club. Une fois la vente effectuée, presque tous les paiements ont été mis à jour, et la totalité des procès ont été annulés. »

Au croisement de l’Avenida La Plata et de la rue Santander, à une cinquantaine de mètres du Carrefour, Carlos Aguirre, membre de ceux que l’on appelle los vecinos (« les voisins »), a donné rendez-vous au bar Lo de Guille, dont son fils est propriétaire. Contre le retour de San Lorenzo à Boedo, où il est né et a connu le Gasometro, il est révolté par la tournure des événements. « Contrairement à ce qu’elle stipule, cette loi n’est pas de bien commun, mais de mal commun. Le foot d’aujourd’hui n’est pas celui des années 1970. Désormais, il y a les barra bravas [groupes de supporteurs mafieux qui gangrènent le football argentin], et donc la violence, les vols, les dégradations. Nombreux sont les commerçants des alentours qui ont mis leurs magasins en vente, et les prix ont chuté sur le secteur, s’agace-t-il. Dirigeants et supporteurs semblent avoir oublié les origines du club, fondé par le Père Lorenzo Massa pour sortir les gamins de la rue. Revenir à Boedo, c’est avant tout fuir le bidonville qui fait face au stade actuel, au lieu d’aider à son urbanisation. »

Après quatorze ans de vie nomade, San Lorenzo s’est installé fin 1993 dans son nouveau stade de 45 000 places construit sur les terrains de Bajo Flores, face à la Villa 11-14, un bidonville qui a considérablement grandi depuis, notamment après la crise économique de 2001. « Les voisins » sont donc ces habitants de la zone du Carrefour opposés au retour à La Plata, et dont personne ne veut entendre les arguments. Artiste peintre, amoureux de Boedo et supporteur de San Lorenzo, Ricardo Celma a pris ses distances avec le mouvement des « voisins » après avoir été menacé. « Je recevais des mails signés “Les soldats anonymes du n° 1 de San Lorenzo”. Ils connaissaient mon agenda, l’école de mon fils, ses horaires de classe,explique-t-il. Il existe des décrets qui interdisent la construction de stades de foot dans la capitale et de bâtiments de plus de vingt mètres de haut dans Boedo. Mais la loi a passé outre, en traitement exprès, sans qu’aient lieu les audiences publiques promises. En quelques minutes, on a oublié 100 000 voisins et condamné tout un quartier. C’était entendu : la loi bénéficie au gouvernement national car elle est populaire, et au gouvernement de la ville car il y a de considérables enjeux économiques. Malheureusement, c’est ainsi que fonctionne l’Argentine. »

A l’intérieur du Carrefour, les affiches « Non à l’expropriation », « Oui à mon quartier » et « Oui à la continuité du travail » sont collées un peu partout. Les salariés, qui n’ont reçu aucune garantie d’emploi en cas de fermeture, font aussi partie de l’opposition. Ils devraient toutefois conserver leur poste. Endetté à hauteur de 150 millions de pesos (18 millions d’euros) à la fin de la saison 2012, San Lorenzo a très peu de moyens d’action. Dans les négociations avec Carrefour, qui n’a pas souhaité répondre aux questions du Monde, une entente a été trouvée pour diminuer le coût de l’achat du terrain : le supermarché continuera à exister, mais sera réduit de moitié, la surface perdue étant récupérée par la construction d’un étage, le tout étant installé sous l’une des tribunes du futur stade.

En somme, pour le premier anniversaire du vote de la loi, rien n’a bougé au 1 700 de l’Avenida La Plata. Le club intensifie sa campagne auprès des supporteurs pour qu’ils achètent les mètres carrés de la « terre sainte » (à 2 650 pesos, soit 330 euros, le mètre carré, à peine 16 000 des 35 550 m2ont trouvé preneur pour l’instant), sans que ces derniers sachent vraiment s’ils verront un jour le stade ou non. « Ils ont évalué le projet à 80 millions de dollars, pour construire un stade à quinze rues de celui qu’ils possèdent déjà. C’est un caprice de nostalgiques. Tout cet argent ne serait-il pas plus utile dans le bidonville, dans des projets d’éducation, pour l’eau courante et l’accès au sport ? », interroge Ricardo Celma.

Depuis son appartement de Caballito, un quartier voisin de Boedo, José Sanfilippo, meilleur buteur de l’histoire de San Lorenzo – dans les années 1950-1960 – et idole du club, fait aussi part de ses doutes. « Ici, les fans pensent beaucoup avec le cœur et peu avec la tête. A Bajo Flores, le club a tout : un beau stade, un centre d’entraînement de qualité, un immense gymnase pour les autres sports. C’est un des rares clubs du pays à avoir autant d’espace et d’infrastructures. Avant de penser à un nouveau stade, j’aimerais avoir une bonne équipe, gagner des titres, vendre des joueurs et équilibrer les finances du club. Dans la situation économique actuelle de San Lorenzo, ce projet est aussi beau que peu raisonnable. »

Bolzano, l’école des meilleurs perdants

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 Extrait de M le magazine du Monde, par Philippe Ridet.Comme chaque année, cette équipe de football de dernière division finira la saison avec zéro point. Une fierté pour l'entraîneur, qui prône l'égalité et laisse sa chance à tous les joueurs. Même aux plus mauvais.Excelsior Bolzano

Alors que la Juventus de Turin, vient de conquérir son 29e titre de champion d’Italie, le modeste championnat de troisième division fédérale (l’équivalent du district, en France) de la province de Bolzano, dans le Trentin – Haut-Adige (tout au nord de l’Italie) n’a pas encore choisi son vainqueur. En revanche, on connaît déjà la lanterne rouge. Comme tous les ans depuis 2001, ce sera le Gruppo Sportivo Excelsior de Bolzano qui terminera la saison avec 0 point, sauf improbable miracle lors des trois dernières journées. L’équipe, de toute façon, ne peut pas descendre en division inférieure : il n’y en a pas. Pourquoi tant de régularité dans l’échec ? L’Excelsior est plus qu’une équipe ; c’est un projet de société, de vie. « Ici, on apprend à perdre », explique Massimo Antonino, responsable de l’association La Strada-Der Weg au sein de laquelle cette étrange machine à perdre a vu le jour.

L’apprentissage est rude. Régulièrement, l’Excelsior perd des parties sur des scores de rugby, genre 22 à 3 ou 17 à 4. Il lui a fallu plus d’un an avant de signer un match nul et huit pour conquérir une première (et, pour l’instant, unique) victoire. Dans son histoire l’Excelsior a encaissé 2 000 buts et n’en a marqué que 130, mais ne compte plus ses trophées de fair-play. La faute au « minutomètre ». C’est grâce au calcul précis du temps de jeu de chacun des trente joueurs du club âgés de 16 à 30 ans que l’entraîneur fait ses choix. Il n’y a pas d’équipe type à l’Excelsior. On ne joue pas selon ses qualités mais selon son désir. Tout bon avant-centre qu’il soit, un joueur devra céder sa place dès que son temps de jeu aura dépassé celui de ses partenaires, même ceux qui affichent quelques kilos de trop et une technique approximative.

JOUER TOUS ET GAGNER PEU

Cette équipe n’a ni titulaires, ni remplaçants, ni pointures, ni pieds carrés. Bolzano, c’est Pierre de Coubertin (« L’important c’est de participer ») revu par Beppe Grillo (« Un égale un »). « Cela contraint les autres équipes à se confronter à notre projet, et à réviser leur système de valeurs », se réjouit l’un des dirigeants du club. « Ici, avant d’être un joueur de football, bon ou mauvais, on est d’abord une personne, raconte Massimo Antonino. A ceux qui ont du mal à se faire à cette égalité parfaite, je dis : ne soyez pas pressé, vous allez jouer à un moment ou à un autre. Prenez le temps de comprendre dans quelle étrange équipe vous êtes arrivé. » Il est très rare qu’un joueur quitte le club en cours de saison. La saison prochaine, l’Excelsior de Bolzano, connu sous l’appellation de« l’équipe la plus perdante du monde », comme le proclame son site Internet (www.gsexcelsior.it), reprendra son championnat avec le même mot d’ordre : jouer tous et gagner peu. Le budget sera plus ou moins le même, autour de 10 000 euros annuels. Massimo Antonino aimerait bien trouver un sponsor « qui partage nos valeurs ».

Question d’indice, par Arnaud Tsamere

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Radamel Falcao rejoint l'AS Monaco pour un montant estimé à 60 millions d'euros.

Extrait de Sport & Forme, journal du Monde, par Arnaud Tsamere.

J’accepte volontiers de changer d’avis, mais pour cela il faut prendre la peine de bien m’expliquer les choses.

Notre Ligue 1 est dévalorisée, les clubs français ne sont pas assez attractifs, le niveau de jeu est décrié, les stades ne sont pas assez remplis, pas assez de spectacle sur la pelouse et dans les tribunes, notre indice UEFA ne cesse de chuter au point que, bientôt, les bus de nos meilleurs clubs seront obligés de faire trois préliminaires de rond-point avant d’entrer dans leur propre stade.

Et pourtant des passionnés veulent y croire et changer les choses. Efficacement. Faire du championnat français une vitrine en Europe et dans le monde.

Partant du constat que la France est le seul pays à ne pas avoir sa capitale représentée dans le gotha du football européen ou qu’un club historique comme Monaco (sept fois champion de France) ne peut décemment pas continuer à jouer en Ligue 2, ces passionnés vont agir.

Le problème est qu’ils sont qataris ou russes, et milliardaires. Et ça, c’est gênant. On ne sait pas bien pourquoi mais on ne se sent pas à l’aise entouré de ces gens qui ne partagent pas notre crise économique et la prétendue morosité ambiante.

ON DEVRAIT REMERCIER LE PRINCE

Alors la mauvaise foi se met en route. On aurait par exemple dû savourer chaque minute passée par Beckham à Paris. Au lieu de cela, on a pointé du doigt le coup marketing de son transfert et son niveau sur le terrain, on a bien ri de sa glissade en costume lors de son déplacement en Chine. Et puis, le jour où il sort du terrain en pleurant, on réalise qu’on vient de perdre une des légendes du foot mondial. Et on se dit qu’on en aurait bien repris une petite tranche de douze mois.

On devrait remercier le prince de nous offrir la présence de Thiago Silva, Ibra et consorts, se souvenir de Leonardo sous le maillot de Paris et louer son amour intact du même maillot au point de toujours être en première ligne pour protéger le groupe comme le faisait Domenech avec son ingérable équipe de France. Alors oui, il est arrogant et méprisant. Oui, il bouscule les arbitres : c’est pour embrasser leur maillot, de l’amour je vous dis ! Mais quitte à choisir je prends Leo avec tous ses défauts et je me régale de la feuille de match de Paris tous les dimanches.

Aujourd’hui, c’est au tour de Monaco. Qu’est-ce qu’on pourrait bien inventer ? Tiens ! on va remettre en cause leur statut fiscal qui pourtant nous allait très bien quand le club atteignait la finale de la Ligue des champions en 2004.

Arrêtez-moi si je me trompe, mais, même en imposant Monaco au maximum, ils auront de toute façon une force de frappe supérieure à n’importe qui et joueront le titre avec Paris. Alors est-ce qu’on ne les laisserait pas tranquillement remonter notre indice UEFA et permettre à Lille d’être à l’avenir en Coupe d’Europe en terminant 6e du championnat ?

Quand j’entends le président de Nancy dire qu’avec un peu de chance Monaco restera relégué en Ligue 2 et que le club lorrain sera sauvé, je réponds non, cher président lorrain, votre descente en Ligue 2 vous l’avez brillamment méritée et sans que le système fiscal de Monaco y soit pour quoi que ce soit…

Perso, je préfère voir Thiago Silva défendre sur Falcao plutôt que sur Alo’o Efoulou, l’attaquant de Nancy. Nan mais Alo’o, quoi…

 

ole ole ole cada dia te quiero mas ♪♫♪

Je viens de voir un match d’anthologie au Parque Roca en coupe Davis.

Victoire de la paire Nalbandian/Zeballos sur Benneteau/Llodra: 3/6 7/6 7/5 6/3. C’était juste énorme . El rey David a encore frappé…

Je voulais rendre ici un hommage aux supporters argentins.

 

…De porter un smoking à pois ?

Illustration Bob London pour M le magazine du MondeExtrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Si les polémiques successives concernant le « mariage pour tous », l’intervention française au Mali ou encore l’expulsion de sa maison de retraite d’une personne âgée dans l’incapacité de régler son ardoise (l’inverse de Gérard Depardieu en somme) ont occupé le champ médiatique ces derniers temps, elles n’ont pas réussi à faire oublier le véritable sujet d’intérêt de ce début d’année. Au vrai, il aurait fallu bien plus pour que l’on se remette d’avoir vu débarquer, lors de la cérémonie du Ballon d’or, le footballeur Lionel Messi dans un smoking à pois. Au cours d’une soirée en tous points prévisible, qui ne fit qu’entériner la domination sur le football mondial de l’Argentin, déjà vainqueur du trophée les trois années précédentes, la tenue signée Dolce & Gabbana fit sensation en brisant une forme de bon sens stylistique.

Sans évoquer le dress-code en vigueur pour ce type de pince-fesses (pour être élégant, un costume de soirée doit être noir et uni, mais qui sommes-nous pour interdire toute forme d’extravagance ?), il saute aux yeux que la coordination des imprimés entre veste et noeud pap relève d’un mauvais goût extrême, certainement passible de prison ferme (derrière les barreaux, Messi aurait au moins l’occasion d’arborer un costume à larges rayures noires et blanches…). Pourtant, ce n’est pas le pire. Plus encore qu’une question stylistique, c’est bien un problème d’ordre politique que pose cette tenue de gala. Trahissant l’effacement de l’homme derrière la marque. Lionel Messi apparut ce soir-là réduit au simple rang de faire-valoir marketing, missionné pour vendre du costume italien, au péril de sa propre dignité… Pour un champion d’une telle envergure, c’est se tirer une balle dans le pied.

De fait, le choix de ce costume et l’emprise tangible de la marque transalpine sur la dégaine du joueur du FC Barcelone révèlent la « marionnettisation » des stars du football. Il suffit de jeter un oeil sur les archives des Ballons d’or pour constater que le paysage footballistique a radicalement changé. Dans les années 1990, les lauréats s’affichaient à la « une » de France Football en pull-over (Baggio en 1993, Ronaldo en 1997, Zidane en 1998), boubou (Weah en 1995), ou en costume d’expert-comptable (Sammer en 1996) sans que personne n’y trouve à redire… En somme, ils étaient au moins libres de leur mauvais goût. Aujourd’hui, c’est tout ce que l’on peut souhaiter à Lionel Messi, qui assurément ne nous décevrait pas s’il devait choisir lui-même sa tenue, entre les tee-shirts sérigraphiés et les pantacourts longs (il ne mesure que 1,69 m). Ce serait un (autre) fiasco stylistique, mais cela remettrait les choses à plat. Pour un footballeur, c’est bien le démarquage qui compte. Le démarquage.

 

 

La comédie du salaire, par François Bégaudeau

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Javier Pastore AFP FRANCK FIFE

Extrait de Sport & Forme, journal du Monde, par François Bégaudeau.

Qu’elle concerne les footballeurs ou les acteurs français (lire la tribune de Vincent Maraval dans Le Monde du 29 décembre 2012), l’accusation « trop payés » semble, a fortiori en temps de crise, très à propos. Et très hors de propos.

Trop payés par rapport à quoi ? Par rapport à leur mérite ? Mais depuis quand une société indexe-t-elle les salaires au mérite ? Une assistante sociale à La Courneuve est-elle vingt fois moins méritante qu’un chirurgien à Neuilly ? Rires en boîte. Scène suivante.

Le mérite est une comédie dont un des gags récurrents voit le peuple juger excessif le salaire d’un footballeur – ou d’un acteur. Pas plus tard que l’année dernière : après plusieurs prestations moyennes de Pastore, la vox footballi a commencé à penser que la star argentine « ne valait pas 43 millions ». C’est donc qu’un joueur meilleur les vaudrait ? C’est donc qu’il est possible de valoir 50 millions ? Ou davantage, quand on s’appelle Ibrahimovic ? Si Lucas Moura joue à la hauteur de sa réputation, on jugera qu’il mérite les 40 millions de transaction entre Sao Paulo et le PSG. S’il s’avère durablement incapable d’éviter à son équipe des défaites contre Ajaccio, sa valeur-mérite sera revue à la baisse.

Valeur marchande approximative

Certains diront : dans tous les cas c’est trop. Aucun homme ne vaut ça. Mais ce serait encore se situer dans un cadre de pensée dans lequel on envisage qu’un salaire ait du sens. Au fond, loin d’être la marque d’un esprit frondeur et libertaire, le refrain du « trop payés » entérine la morale dominante, s’inscrit dans son système de valeurs. « Trop payés » laisse entendre qu’on peut être rémunéré dans une juste mesure, qu’un salaire moralement correct peut exister dans le foot, dans le cinéma, partout. Alors que dans toutes les sphères de l’économie – relire Marx fera du bien à tout le monde -, les salaires sont fixés en fonction non du mérite, inquantifiable, mais de la valeur d’échange. Dany Boon demande 500 000 euros pour une apparition dans Astérix parce qu’il peut démontrer que sa présence dans le film attire les investisseurs, les spectateurs puis les téléspectateurs. Quand Cristiano Ronaldo demandera 80 millions au PSG, ce sera au nom d’une évaluation virtuelle de sa valeur ajoutée, obtenue en additionnant les bénéfices réalisés par le club avec sa venue (merchandising, sponsors, public, droits télé).

Il se trouve que cette valeur d’échange est elle-même très approximative, et donc souvent perdante. Un plan parfait et Pastore rapporteront beaucoup moins que ce qu’ils ont coûté. Pas grave : les gros producteurs français et la famille princière du Qatar peuvent, du haut de leur fortune, se permettre des investissements à perte. C’est cette inconséquence-là que devrait blâmer la vox populi. L’inconséquence de gens par ailleurs intarissables sur l’exigence de compétitivité dans un contexte de concurrence mondiale (sic) ; intarissables sur les planqués de fonctionnaires que l’emploi à vie exempte de la juste sanction du marché – tu te plantes, tu dégages. Comme d’habitude, le foot offre un point de vue idoine sur le monde comme il va. En l’occurrence, il fait voir que le très riche est celui qui s’autorise un nombre illimité de dérogations à l’obligation de résultats qu’il impose à ses subordonnés.

 

« Messi Ballon d’or ? Et alors ? », par Vikash Dhorasoo

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Le génie du Barça, Lionel Messi, sur la pelouse du Camp Nou le 16 décembre.

Extrait de Sport & Forme, journal du Monde, par Vikash Dhorasoo .

Lionel Messi a déjà dû demander à sa femme de ménage de faire de la place sur l’étagère du salon. L’attaquant du Barça est, cette année encore, le grand favori du Ballon d’or, pardon du FIFA Ballon d’or depuis que Don Sepp Blatter a mis la main sur le trophée qui récompense le « meilleur » joueur du monde.

Lundi soir, l’Argentin aura ressorti son costard du 31 pour assister au gala organisé à Zurich, tout près du siège en or de la FIFA. Messi peut détrôner Platini, Cruyff et van Basten, et devenir le premier joueur à quatre Ballons d’or, répète le teaser. Magnifique. Mais pour jouer au foot, un seul ballon suffit ! Car à quoi sert le Ballon d’or ? Et surtout, à qui sert-il ? Au business de la FIFA, de France Football – son inventeur – et du type qui fabrique le trophée. Mais encore ?

Jusqu’à preuve du contraire, le football reste un sport collectif. Certains pensent que le collectif permet de tirer le maximum d’un joueur. D’autres estiment que c’est à chaque individu d’être meilleur pour rendre le collectif plus fort. Deux philosophies du sport et de la vie.

LE FOOT ULTRALIBÉRAL

Alors, pourquoi avoir inventé une récompense individuelle qui va à l’encontre de ce que pourrait être la vie, de ce que devrait être le sport ? On essaie de faire société comme on essaie de créer un collectif. Or, quelles sont les valeurs cardinales du sport ? Le respect de l’arbitre, des règles, de ses partenaires comme de ses adversaires. La dernière fois que Messi et Ronaldo, qui sont de nouveau en compétition pour le Ballon d’or, se sont croisés à la remise d’un trophée, en août 2012 pour le prix UEFA du meilleur joueur d’Europe, le Barcelonais et le Madrilène ont refusé de se serrer la main.

Le stade, le terrain de foot, n’est-ce pas avant tout un endroit de lien social très fort, de vivre-ensemble, de mixité, d’échange et de partage ? On parle souvent de belles histoires collectives, d’épopées. Alors, à quoi ça sert d’être « le meilleur » à part servir le collectif, son équipe ?

La difficulté, c’est qu’au football il faut être le meilleur aux yeux du monde et aux yeux des autres joueurs. Il faut être compétitif, efficace, rentable… Je sais, pour l’avoir expérimenté, que pour affronter les meilleurs il faut penser l’être soi-même. Mais le foot pro, ultralibéral, ultracompétitif, ultramédiatisé devrait donner l’exemple de ce que peut être un collectif fort, malgré les enjeux d’argent et les stratégies de carrière individuelle.

Lucas Moura, la nouvelle recrue à 40 millions d’euros du PSG, a dit à son arrivée qu’il voulait devenir « le meilleur joueur du monde ». Mais c’est quoi, être « le meilleur » ? Etre le plus fort ? Quel message envoie-t-on à notre jeunesse ? Quel sens si ce n’est, une fois de plus, opposer les uns aux autres, entretenir une concurrence extrême et, par-delà, la mégalomanie de nos vedettes en short ?

Comment faire comprendre aux jeunes footballeurs que l’essentiel, c’est le collectif, l’esprit de groupe, la victoire ou la défaite ensemble, si l’important ce n’est pas de participer mais d’être le meilleur ?

Depuis que je ne suis plus pro, je suis revenu au meilleur de mon sport : le plaisir d’aller au match avec les copains, d’être dans le vestiaire, de perdre, de gagner – ça nous arrive quand même – ensemble. La troisième mi-temps avec les potes, ça vaut de l’or.

 

« Alone together », par Vikash Dhorasoo

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Extrait de Sport & Forme, journal du Monde, par Vikash Dhorasoo.

Substitute. Première scène, chez moi dans le salon. Fred Poulet m’explique comment marche une caméra super-8. La consigne : tu filmes ce qui te semble intéressant jusqu’au 9 juillet, jour de la finale du Mondial.

Le 9 juillet, l’équipe de France est en finale, et moi, je suis assis sur le banc en train de mater mes coéquipiers qui tapent le ballon et l’Italien. France-Italie. Je suis prêt, chaud bouillant, comme d’hab, mais je ne rentre pas sur le terrain.

Alors je regarde Zidane faire une panenka, Materazzi égaliser. Après m’être longuement échauffé, je retourne cirer le banc. Et soudain tout bascule. Zidane prend un rouge. Qui a vu ? Qui sait ? Trezeguet rate son penalty. Sans les titulaires et sans Zidane, les Italiens reçoivent la coupe des mains de Don Sepp Blatter. Je reste là, au milieu du stade olympique de Berlin. Domenech n’est pas loin. Il est seul, comme souvent.

Je rentre aux vestiaires. Je rentre car nous sommes encore le 9 juillet et j’ai un film à finir. J’ai promis à Fred. Je n’ai rien noté mais je me souviens. Zidane était déjà en costume. Il s’est timidement exprimé. Domenech a pris la parole. Pour l’insulter, l’encenser ? Il l’a remercié avant de l’applaudir. Malaise dans le vestiaire. Certains ont suivi, d’autres non, enfin peut-être que tout le monde a applaudi. Moi non. Peut-être que je regardais les autres, leurs réactions. J’ai vu dans leurs yeux la tristesse, la haine, l’indifférence ou alors l’admiration, l’indulgence, la compréhension. Je ne sais pas. Eux savent.

Zidane est sorti du vestiaire dans le silence ou pas. Je venais de vivre un moment d’une rare intensité, surréaliste. J’ai dégainé la cam’. J’avais un film à finir. Jusqu’au 9 juillet, m’avait dit Fred Poulet. Je n’ai pas « filmé mes pieds », Raymond. J’ai enclenché la super-8. Dans ce silence, on n’entendait plus que le bruit de la bobine. J’ai fait le tour du vestiaire joueur par joueur. J’ai fini à bout de bras sur moi, avec Vieira en arrière-plan. Il voulait me tuer mais ne l’a pas fait. La trouille sans doute. J’ai cadré droit devant moi. Trezeguet, Domenech un peu plus loin en discussion avec Escalettes et Chirac. Oui, le président de la République dans le vestiaire pour nous consoler.

J’étais dans un film, dans mon film. Quel casting, quel décor, quels figurants ! Trezeguet a remis sa cravate, Domenech a jeté un coup d’oeil à la caméra, Vieira m’a enfin dit que j’étais un gros connard. J’ai rechargé la Bauer et je suis sorti. J’ai refait le couloir en sens inverse, du vestiaire au bus. J’ai coupé la caméra.Substitute était dans la boîte.

Je suis allé sur la pelouse. My Way en fond sonore. Zidane avait dû passer par là. Nous sommes rentrés à l’hôtel avec nos femmes. Plus tard, j’ai croisé la compagne de Raymond, Estelle Denis, et leur fille Victoire. « Pas trop triste ? »,qu’elle a dit à ma femme. « Moi, mon mec, il a pas joué », qu’elle lui a répondu.

On a bu des bières avec Fred P. et Pierre W. On a dormi. Le lendemain, l’Elysée puis le Crillon. Salut à la foule. Super à l’aise. Et adieu à l’équipe de France. Je dois lui dire au revoir, je sais que je dois aller le voir. Emilie veut que je le fasse, alors j’enfile trois coupes de champagne et je me lance :

« C’est horrible ce que vous m’avez fait.

– Si tu le prends comme ça (sourire en coin, enfin je crois). »

Je suis parti, les larmes aux yeux, sans me retourner. C’était fini car nous étions déjà le 10 juillet.

 

Jude Law, j’ai toujours été un fondu de sport.

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Texte : Yves Bongarçon / Photos Simon Emmett. Extrait de Sport & style. OBNUBILÉ PAR LE SPORT ET LE STYLE, ÉGÉRIE DU PARFUM DIOR HOMME SPORT, JUDE LAW EST LE MIX ENTRE UN GENTLEMAN BRITISH ET VOTRE MEILLEUR POTE. ISSU … Lire la suite