Marc Beaugé : « Ce n’est pas raisonnable de dormir avec un short de foot »

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[Questionnaire de nuit] Chaque semaine, une personnalité du monde de la musique, du cinéma, de la mode… raconte son rapport à la nuit. Cette semaine, les correspondances nocturnes de Marc Beaugé, rédacteur en chef à So Press (qui comprend So Foot, So Film et Doolittle), chroniqueur au Supplément sur Canal+, à M le mag et enfin fondateur de la marque Larose. 

À quand remonte votre dernière nuit blanche?

Je ne suis pas assez endurant. Ou plus assez jeune. Je ne tiens plus une nuit entière. J’ai aussi le défaut de très peu boire, voire pas du tout… En revanche, il y a beaucoup de demi-nuits blanches. Les bouclages peuvent terminer tard dans la nuit, au delà de cinq heures du matin. Mais, le plus souvent, c’est parce que je mets le réveil très tôt, pour travailler. Quatre heures du matin, c’est mon heure.

Qui appelez-vous en cas d’insomnie?

Je n’appelle personne. Mais j’envoie plein de mails, de SMS. Je lance des idées, des propositions d’articles… C’est sans risque. Personne ne peut répondre. Les gens dorment. Le problème est qu’ils finissent par se réveiller. Et parfois même par répondre oui à des propositions faites, sans trop y penser, en pleine nuit… C’est comme ça que l’on rend son emploi du temps de la journée bien trop compliqué.

Travaillez vous mieux la nuit ?

Il n’y a pas de mails urgents, pas de coup de fil. Je peux rattraper le retard. Si tout va bien, je me rendors même entre sept et huit heures. Trépidant, non ? En plus, à quatre heures du matin, Isaac, mon associé sur Larose, qui habite au Canada, est réveillé. On peut parler. C’est là, par mail, en s’envoyant des photos, que l’on construit les collections, les lookbooks.

Enfant, la nuit était elle synonyme d’angoisse ou de quiétude ?

Ni l’un ni l’autre, mais je parlais beaucoup dans mon sommeil. J’ai le souvenir de ma mère me disant que j’avais « encore parlé de Mitterrand cette nuit ».

Aviez vous un rituel du coucher ?

Pas vraiment. Mais je garde un bon souvenir des rares fois où je me suis couché habillé… Il me semble que c’était agréable. On dit que Sean Connery, sur les tournages de James Bond, dormait parfois avec ses costumes. Cela lui permettait de « faire » les costumes, de se les approprier. C’est efficace. Mais à pratiquer uniquement avec des costumes de qualité, taillé dans de beaux tissus… Sinon, vous vous réveillerez comme une guenille.

Que ne porteriez vous jamais la nuit ?

Pour dormir, donc ? La nuit ne doit pas être un prétexte à se relâcher. Pas de t-shirts publicitaires, à message, à imprimé. Pas de caleçons Coup de Cœur. Pas de shorts de foot… J’ai de vieux pyjamas de chez Brooks Brothers, avec veste à boutons. Ils sont très beaux et font un look de vieux monsieur très chic. On a l’impression de s’habiller pour aller dormir. J’aime bien cette idée. Mais je dois avouer ne pas avoir la force de les mettre chaque soir…

Qui aimeriez vous croiser de nuit ?

Il y en a tellement… Roy Keane, John Baldessari, Peter Saville, Jeremy Hackett, Alex Ferguson, Ian Brown, Glenn O’brien, Jean Paul Goude, George Best… Je ne cite pas de filles, par prudence.

Où l’emmèneriez-vous ?

Dans un bar d’hôtel. Il y a un truc avec les bars de nuit, non ? Je dis peut-être cela parce que je ne les fréquente absolument pas. Mais ils me font penser à Monsieur Paul… Le Monsieur Paul du Ritz, vous vous souvenez ?

Vous montez dans un train de nuit. Quelle est votre destination ?

Comme les bars d’hôtel, c’est une belle idée, les trains de nuit, sur le papier. Mais c’est finalement assez désagréable de dormir dans une couchette dure, trop petite, trop froide, au milieu d’inconnus et sans pouvoir se laver… J’ai testé. Donc, je n’irais pas bien loin. Ou je raterais mon train.

La phrase nocturne que vous n’oseriez jamais prononcer le jour?

« Tu préfères ton père ou ta mère ? »

La tenue de plage… à La Grande-Motte

Extrait de M le magazine du Monde. Par Marc Beaugé.

Si Edouard fut loué tout au long de sa carrière politique pour son raffinement et sa précision vestimentaire – il portait des costumes sur mesure réalisés par le tailleur londonien Henry Poole, enfilait parfois des chaussettes pourpres de chez Gammarelli et ne sortait jamais sans son goitre, spectaculaire accessoire de cou -, nul ne peut nier que la famille Balladur contribua aussi largement à la dégradation de ce que l’on nomme parfois « l’élégance française ».

Cousin d’Edouard et architecte de métier, Jean Balladur bâtit, dans les années 1960, l’une des stations balnéaires les moins chics de tout le littoral français. Dans le cadre de la Mission Racine, destinée à favoriser le développement touristique de la côte, Jean Balladur transforma La Grande-Motte, dans l’Hérault, marécage infesté de moustiques, en une station bétonnée, agrémentée de massives infrastructures d’hébergement et connue pour ses constructions atypiques telles la Grande Pyramide, le Temple du soleil ou le Fidji. Ainsi, La Grande-Motte devint-elle rapidement une destination-phare pour un tourisme massif et bon marché, faisant par là même émerger une silhouette de plage insensible aux aléas du temps.

Car, si l’adepte de La Grande-Motte est fidèle à sa location de F2, il l’est aussi à ses vêtements fétiches. Ainsi, plutôt qu’un boxer ou un caleçon de bain, se plaît-il à arborer un increvable slip de bain, qu’il a pris l’habitude d’enfiler chez lui, afin de ne pas avoir à se contorsionner sur le sable derrière sa serviette de bain publicitaire, au risque qu’un coup de vent ou un faux mouvement ne le découvre. En haut, de la même façon, il fait le minimum, se contentant de porter un débardeur laissant apparaître des biceps sculptés tout au long d’une vie de travail manuel, de levage de coude et aussi, il faut bien le dire, de plantage de parasol dans un sable difficile.

Vêtu de ces deux vêtements d’intérieur (le slip et le débardeur) qu’il conviendrait de réserver à la sphère privée, le touriste de La Grande-Motte retrouve à la plage les sensations qu’il pourrait éprouver dans l’intimité de son salon. Naturellement, cela l’incite à prendre ses aises. De fait, installé jour après jour sur le même carré de sable, il ne rechigne jamais à squatter là pendant de longues heures, à grand renfort de glacières, de chaises pliantes, du journal L’Equipe, voire, dans certains cas, d’un poste de radio branché sur la retransmission du Tour de France. Peu sujet aux aléas de la mode et rarement pris d’une folie des grandeurs vestimentaires, le touriste de La Grande-Motte privilégie donc le confort au style, le bien-être au bien-paraître. A l’aise dans ses mouvements et ses déplacements (rarement ceux destinés à le mener vers la mer, la nage n’étant pas sa préoccupation principale), il a, au fond, tout compris du sens des vacances et nul ne pourra le condamner pour ses choix vestimentaires. Mais, franchement, qui voudrait lui ressembler ?

La tenue de plage… à Capri

Extrait de M le magazine du Monde. Par Marc Beaugé.

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CAPRI ÉTANT FINI DEPUIS LONGTEMPS, nul ne devra s’émouvoir, au moment d’accéder à l’île de la baie napolitaine, de découvrir une foule de touristes ordinairement affublés de débardeurs, de bananes, de tongs, de lunettes de soleil à clips, de jeans délavés, de maillots de bain fluo à fleurs, de tatouages maori, et accessoirisés, en travers du torse ou de la poitrine, d’un appareil photo à grand objectif. Mais nul ne sera contraint de valider cette chienlit en s’abaissant à son niveau d’inélégance.

Au-delà de sa pollution touristique, l’île de Capri devrait imposer à chacun, de par sa beauté naturelle, louée par les Romains dès l’Antiquité, de se tenir un peu et de rendre un hommage posthume à un style qui fit de cette île, à une époque, un îlot d’élégance. Au mitan des années 1950, alors même que naissait un peu partout une dégaine urbaine et jeune (les minets du Drugstore en France, les Teddy boys puis les mods en Angleterre, les étudiants preppy aux Etats-Unis), Capri inventa en effet le style Riviera. Ainsi, sous le soleil et sur les rochers, les couleurs étaient pastel, les pantalons blancs, les vestes légères et claires, les polos ajustés, les têtes chapeautées, les mocassins portés pieds nus, les matières naturelles, les coupes droites, les maillots de bain raccourcis, les corps bronzés, les scooters rutilants et la distinction naturelle. A cette époque-là, même le port, par les femmes, du pantacourt, appelé Capri par les Anglo-Saxons en raison de sa popularité sur l’île au début des années 1960, avait un certain panache. C’est dire.

L’émergence d’une telle élégance sur une si petite île, longue de 6 km et large de 3, ne relève pas complètement du hasard. Au-delà du soleil, de la beauté du cadre et du standing des touristes de l’époque, Capri se caractérise par ses criques, ses piscines, ses plages de galets minuscules, et son absence de plage de sable. Ainsi, à Capri, personne n’a jamais eu de sable dans les espadrilles, les cheveux, le fond du maillot de bain ou dans les yeux, après une rafale de vent.

Puisqu’il est infiniment plus simple d’être élégant loin des désagréments sablonneux, chacun devrait donc pouvoir fournir les efforts nécessaires pour se montrer digne de ses devanciers. Sans aller jusqu’à imposer le costume croisé de couleur crème tel que le portait Michel Piccoli sur le toit de la Villa Malaparte, dans Le Mépris de Godard, nous suggérons qu’à Capri, chacun remplace son tee-shirt par un polo, son caleçon de bain par un short de bain et troque au passage sa paire de tongs pour une paire d’espadrilles. C’est le moins que l’on puisse faire.