A deux, c’est mieux ?

En passant

Extrait de M le magazine du Monde. Par Stéphane Davet.

Son duo avec Kanye West n’est que le dernier en date. Johnny Cash, Stevie Wonder, Michael Jackson, Eric Clapton… Depuis la séparation des Beatles, Paul McCartney a multiplié les tandems. Pour le meilleur ou pour le pire.

Dévoilée par Kanye West dans la nuit du 31 décembre, la chanson "Only One" marque l'alliance entre la star du R'n'B et Sir Paul McCartney.

« Who the fuck is Paul McCartney ? » Beaucoup ont démenti depuis, assurant qu’il ne s’agissait que de plaisanteries, mais ce Jour de l’an nous a quand même filé un coup de vieux. Avec un sens du happening dont les stars de la pop 2.0 ne peuvent plus se passer, le rappeur Kanye West avait dévoilé, par surprise, sur Internet, dans la nuit du 31 décembre, son nouveau single, Only One, enregistré en duo avec l’ancien Beatles.

Quelques heures plus tard, plusieurs générations s’étranglaient devant les tweets de certains jeunes admirateurs de cette icône du R’n’B se demandant qui était le monsieur assis à côté de Kanye sur la photo noir et blanc posté par leur idole. « C’est pour cela que j’aime Kanye, assurait (sans rire ?) l’un d’eux, il met en lumière des artistes inconnus. »

Le temps était-il passé aussi vite pour creuser un tel fossé ? La classe YouTube était-elle aussi coupée d’un monde qui, hier encore, vibrait à l’unisson des mélodies du créateur de Yesterday ? Que faisaient les parents ? Que faisait Obama (pourtant aperçu, à Washington, en 2010, vocalisant Hey Jude avec l’ex-Fab Four), pour que Sir Paul McCartney – 72 ans – ait besoin d’un duo avec un rappeur pour se faire connaître des enfants du XXIe siècle ?

Paul McCartney et Michael Jackson en décembre 1983, lors de l'enregistrement de "Say, Say, Say".
Paul McCartney et Michael Jackson en décembre 1983, lors de l’enregistrement de « Say, Say, Say ». AFP

Ou n’était-ce pas après tout Kanye West qui cherchait à élargir son public et à se faire adouber, entrant du même coup dans les mocassins d’une autre idole planétaire, Michael Jackson, lui-même jadis couronné King of Pop par le serviteur de Sa Majesté ? Car cet art du duo aux multiples fonctions – amicales, artistiques, marketing… – a déjà été beaucoup pratiqué par McCartney.

Complainte dénudée, à la voix légèrement distordue par l’Auto-Tune (un logiciel souvent utilisé par le rappeur) et aux claviers minimalistes pianotés par le septuagénaire, Only One laissera-t-elle autant de traces que quelques autres célèbres collaborations ? Le morceau – annoncé comme le premier d’une série de compositions signées par les deux stars – possède déjà sa part de légende. Enregistrée dans une petite maison de Los Angeles, la chanson aurait été soufflée à Kanye – dans un état second – par sa mère, décédée en 2007. « Ma maman me parlait et, à travers moi, parlait à ma fille », expliquait le chanteur dans un communiqué. Enfonçant le clou émotionnel, Kim Kardashian – la pulpeuse Mme Kanye West – assure d’ailleurs pleurer à chaque écoute.

Paul McCartney avec Stevie Wonder, en 1981.
Paul McCartney avec Stevie Wonder, en 1981. © BETTMANN/CORBIS

West est en tout cas le troisième chanteur afro-américain avec lequel Paul McCartney connaît le succès. De huit ans son cadet, Stevie Wonder fut le premier à triompher avec l’ancien Beatles. Sortie en mars 1982, deux ans après l’assassinat de John Lennon, la chanson Ebony and Ivory posait cette question clé : « Ebène et ivoire vivent en parfaite harmonie sur le clavier de mon piano – Oh, Seigneur, pourquoi pas nous ? » Souvent parodiée – et régulièrement classée parmi les pires duos de l’histoire –, cette ballade sirupeuse (parue dans l’album de McCartney, Tug of War) toucha suffisamment de monde pour rester quatre semaines au sommet des charts britanniques et sept semaines au top des ventes américaines, devenant ainsi le plus grand succès de la carrière post-Beatles de « Macca ».

Admiration mutuelle avec Michael Jackson

La même année et dans le même registre sucré, les collaborations entre l’homme de Liverpool et Michael Jackson marquèrent aussi l’histoire. Une admiration mutuelle avait failli provoquer un premier duo à la fin des années 1970, mais Michael avait finalement enregistré en solo une chanson de Paul, Girlfriend, sur l’album Off the Wall. En 1982, le titre The Girl is Mine sera le premier single tiré d’un disque de légende, Thriller, appelé à devenir l’album le plus vendu au monde. « Il y avait une dimension symbolique incroyable à voir le futur King of Pop faire appel à celui qui incarnait ce titre depuis les années 1960 », estime le journaliste Olivier Cachin, biographe français de Michael Jackson (Michael Jackson. Pop Life, Ed. Alphée).

Symbolisé par des clips rayonnant de bonne humeur, ce partenariat quasi fraternel se prolongera avec la chanson The Man et le tube Say Say Say (supérieur au mièvre The Girl is Mine), dans l’album de McCartney Pipes of Peace (1983), avant que leur relation ne tourne au vinaigre, lorsque Michael Jackson rachètera les droits des Beatles, un nez et à la barbe de son compère.

Heureusement, beaucoup d’autres duos enregistrés par l’ancien Beatle témoignent de plus solides amitiés. Qu’il s’agisse de ses apparitions aux côtés de ses premiers complices, George Harrison (All Those Years Ago, en hommage à John Lennon) ou Ringo Starr (sur une demi-douzaine d’albums de ce dernier) ou de son plaisir de jouer et chanter avec de vieux camarades. Certains célèbres : Eric Clapton, Donovan, Yusuf Islam, alias Cat Stevens, Lulu ou Brian Wilson, pour le duo A Friend Like You (2004), trente-sept ans après avoir été enregistré mangeant des carottes dans un album des Beach Boys… D’autres moins, tel le bassiste Klaus Voormann (I’m in Love Again, en 2009), également dessinateur de la pochette de l’album Revolver des Beatles.

Que ses motivations aient été amicales, artistiques ou marketing, McCartney a beaucoup pratiqué le duo, ici avec Carl Perkins, en 1978.
Que ses motivations aient été amicales, artistiques ou marketing, McCartney a beaucoup pratiqué le duo, ici avec Carl Perkins, en 1978. RICHARD YOUNG/REX

Fidélité à ses idoles d’adolescence

Autre constante dans le parcours de duettiste de « Macca », sa fidélité à ses idoles d’adolescence, ceux qui formèrent le gamin de Liverpool à l’excitation du rock’n’roll. S’il a souvent repris en solo des classiques de ce vieux répertoire, il a aussi chanté en tandem, avec Allen Toussaint, I Want to Walk You Home de Fats Domino, ou avec Carl Perkins (My Old Friend, Get in), l’auteur de Blue Suede Shoes, tout en ne sachant pas dire non à Johnny Cash (le country kitsch New Moon Over Jamaica). « Nous passions Noël en voisins à la Jamaïque, il m’a proposé d’écrire ensemble une chanson, racontait l’Anglais en 1988. Qui suis-je pour refuser quelque chose à Johnny Cash ? »

Quand on le voit avec ces pionniers, McCartney arbore le même sourire de gamin que celui affiché par ses propres admirateurs lorsqu’il joue à leurs côtés. Ne pas hésiter, pour s’en convaincre, à regarder sur YouTube la vidéo du concert de Bruce Springsteen à Hyde Park, en 2012, où le Boss accueille d’un rire émerveillé l’ancien bassiste des Beatles pour reprendre I Saw Her Standing There et Twist & Shout (« J’attendais ça depuis cinquante ans ! »).

Même sensation au visionnage des images du septuagénaire entouré des membres survivants de Nirvana, le batteur Dave Grohl et le bassiste Kris Novoselic, à l’occasion d’un concert donné à Seattle, en 2013. Outre quelques classiques (Get Back, Long Tall Sally…), ce groupe surpuissant jouait une composition originale, Cut Me Some Slack, cosignée à l’occasion d’un documentaire, Sound City, réalisé par Dave Grohl. Ce titre très électrique valut d’ailleurs à ses auteurs le Grammy Award de la meilleure chanson rock en 2014.

Paul McCartney avec Kirst Novoselic et Dave Grohl (ex-Nirvana), en 2013.
Paul McCartney avec Kirst Novoselic et Dave Grohl (ex-Nirvana), en 2013. MAT HAYWARD/FILMMAGIC

Vieille alchimie avec Elvis Costello

Si, à l’instar de ses morceaux avec Stevie Wonder ou Michael Jackson, certains duos flattent son profil « doux, drôle et sympathique » jusqu’à la mièvrerie, l’interprète de Michelle et Helter Skelter est sans doute meilleur quand un partenaire aiguise son tranchant rock, comme pouvait le faire John Lennon au sein des Fab Four.

Ce fut sans doute le secret de la réussite de sa collaboration avec Elvis Costello dans leurs albums respectifs, l’excellent Flowers in the Dirt de McCartney, et Spike de Costello, tous deux parus en 1989. « Angry young man » de la new wave anglaise, ce Londonien d’origine irlandaise ayant vécu à Liverpool ressuscitait une vieille alchimie. « Comme John, Elvis Costello est capable de me dire qu’il n’aime pas ce que je fais, analysait McCartney, en 1989. Sa voix légèrement éraillée, ses dehors un peu agressifs, ses talents d’auteur sarcastique provoquent avec moi un contraste qui nous ramène naturellement aux Beatles. » Et un duo qui signait alors Lennon/McCartney.

Paul McCartney avec Eric Clapton, en 1988.
Paul McCartney avec Eric Clapton, en 1988. REUTERS/MIKE SEGAR