L’Eroica, peloton vintage

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Pour découvrir le diaporama, cliquez sur une photo. CHAQUE ANNÉE EN OCTOBRE, L’EROICA RASSEMBLE DES FONDUS DE BICYCLETTES SUR LES ROUTES DE TOSCANE. EN SELLE POUR CETTE COURSE AU DOUX PARFUM VINTAGE EN COMPAGNIE D’ALLUMÉS QUI ESSAIENT DE NE PAS … Lire la suite

Les 3 livres de voyage qui ont changé ma vie, par Guillaume Prébois

Par Guillaume Prébois,

Le livre est un outil de liberté. Il vous transporte, parfois il vous transforme. Ma vie a basculé après avoir lu « Tre Uomini in bicicletta », « Danube » et « L’Usage du monde ». Le premier m’a donné le goût de l’itinérance à vélo. Le deuxième a inspiré mon premier voyage à bicyclette. Le troisième m’a donné un aperçu de la puissance raffinée de l’écriture d’un voyageur, devenu un modèle.

 

1 – TRE UOMINI IN BICICLETTA

 

C’est un journaliste et écrivain-voyageur italien qui a changé ma vie. Il se nomme Paolo Rumiz, envoyé spécial du journal Repubblica. Baroudeur hors norme, profond connaisseur des équilibres instables des Balkans, sa plume est légère et invite au voyage comme peu d’autres. J’ai commencé à le suivre parce qu’il signait ses papiers de Trieste, une ville où habitait celle qui fut mon amour de jeunesse.

Son livre est la compilation de son reportage estival en 2001. Parti à vélo de Trieste (dernière ville italienne avant la Slovénie) avec deux amis, dont le célèbre dessinateur Altan, ils ont traversé Slovénie, Croatie, Serbie, Bulgarie, racontant avec détails et humour leur pérégrination. Ce fut un grand succès populaire. Dans mon esprit, une flamme venait de s’allumer; elle brille toujours: la narration d’un voyage à vélo.

Paolo a reçu le Prix Hemingway pour ses récits sur la guerre en Bosnie en 1993. Il a écrit de nombreux livres. En français vous trouvez l’excellent « Aux frontières de l’Europe » et « L’ombre d’Hannibal », récompensé par le Prix de l’essai de l’Express.

Nous sommes devenus amis. Il est une source constante d’inspiration pour moi.

 

2 – DANUBE

Claudio Magris est lui aussi originaire de Trieste (et vous comprenez encore pourquoi je m’y suis intéressé). Penseur, intellectuel et philosophe, ses textes sont empreints d’une force sentimentale et d’une réflexion sur la vie qui ne peuvent vous laisser insensibles. Son livre Danube, prix du meilleur livre étranger en 1990, est un roman-fleuve au sens propre, le récit fin et cultivé d’une descente au fil du fleuve d’Europe, le Danube, qui fourmille de références culturelles. Je l’ai feuilleté des centaines de fois, rêvant de pouvoir un jour apercevoir ce cours d’eau mythique.

En 2001, lors d’un voyage à Vienne, j’avais pris le métro uniquement pour apercevoir les rives du Danube qui coule légèrement en dehors de la ville. Impressionné par son allure majestueuse, je m’étais promis de le suivre de la source au delta, comme Claudio Magris. J’ai réalisé mon rêve à vélo, à la fin de l’été 2003. Ce fut mon premier livre: « Il mio Danubio », « Mon Danube », publié en Italie par Ediciclo. J’avais demandé une entrevue à Claudio Magris pour lui parler de mon ouvrage et le remercier d’avoir fait naître ce voyage dans mes pensées. Il m’avait gentiment reçu à la table où il écrit ses ouvrages au Caffè San Marco à Trieste. Un homme d’une amabilité profonde. Je n’oublierai jamais.

 

3 – L’Usage du monde

 

On entend souvent parler de Ryszard Kapuscinski, de Bruce Chatwin ou Pierre Loti et pour les contemporains de Sylvain Tesson ou Alexandre Poussin. Mais le plus grand de tous, à mon sens inégalable, est Nicolas Bouvier, écrivain et photographe suisse. Personne n’atteint sa perfection dans l’observation et la retranscription du dépaysement.

Dans l’Usage du Monde, défini « ouvrage-culte » par Lire, il vous emmène dans un périple en Fiat Topolino de Belgrade à l’Afghanistan réalisé entre 1953 et 1954; un itinéraire poussiéreux puis glacé, il grignote les « miettes » de la vie, évoque l’ouverture sur le monde. A lire ABSOLUMENT.

Chacaltaya, le glacier disparu, par Guillaume Prébois.

Extrait de Sport & Forme, journal du Monde. Par Guillaume Prébois.

http://www.guillaumeprebois.com/

Guillaume Prébois sur la route du Chacaltaya.

Je me lance dans la foule. Ma tête blonde se détache dans le fleuve de chevelures noires et lisses qui descend la calle Mexico. La Paz ressemble à un immense bazar. Profusion et couleurs chatoyantes évoquent le négoce oriental. Art baroque, bijoux en argent, bois précieux, chapeaux, masques, figurines en céramique, bonnets en laine… Tout se marchande, du paquet de mouchoirs à la noble étoffe. L’Europe a perdu cette vitale proximité du commerce de rue. Il ne reste que l’âme creuse et factice des centres commerciaux.

Demander son chemin à un Bolivien, c’est risquer d’être promené comme un balancier entre deux points cardinaux. Distance et temps de parcours varient selon l’humeur et le vent. Il vous enverra dans une direction, même dans la plus totale ignorance, pour ne pas vous décevoir. Je le pardonne volontiers, j’aime tant l’espagnol latino, avec sa jota souple et ses syllabes traînantes qui finissent en un large sourire poli.

S’aventurer à vélo dans La Paz ? Autant nager dans une rivière amazonienne infestée de piranhas ! Intrépides piétons et taxis pressés sont d’insignifiants dangers comparés aux collectivos. Ces camionnettes de huit à douze places chargent et déchargent les passagers aux arrêts prévus, mais aussi au beau milieu de la circulation en plantant de violents coups de frein. Un rabatteur, dont le visage épuisé raconte les tourments de la vie, hurle par la vitre l’itinéraire du bus avec la répétitivité d’un disque rayé :« Numero 388, Calle Potosi, Yungas, Stadio, Obrajes ! »

La porte latérale glisse et claque dans un mouvement bien huilé. Des centaines de collectivos crachent leur fumée noire pour grimper des rues aussi verticales qu’à San Francisco. Ici, le démarrage en côte n’est pas l’exception mais la règle. De gros bus colorés avec un faux air de « jeepneys » philippins contribuent aussi à la paralysie de la circulation. Il faut probablement interpréter les psaumes et les versets bibliques calligraphiés sur leur carrosserie comme une invitation au calme. Etourdi par cet orage mécanique, on se délecte de la pacifique cime blanche de l’Illimani, dont les 6 462 mètres servent de toile de fond à cette ville turbulente. Le voyage Nice-La Paz, 25 heures, trois avions et une interminable correspondance à Lima, a gommé mes repères temporels. J’erre dans les rues, léger, en apesanteur lunaire, attiré par la lumière des magasins, sans faim ni soif. L’impatience se lit dans les tics nerveux qui raidissent mon visage. La plume de l’aventurier Nicolas Bouvier, fantastique narrateur de ses propres péripéties, a résumé cette attente spasmodique en une formule : « Lorsqu’on a vraiment un but, les jours ne se ressemblent pas. Il n’y a plus de quotidien, plus rien qu’une immense trajectoire tendue. » La mienne conduit à Chacaltaya.

SUR UN VIEIL AIR DE MORENADA

« Nous avons appelé un homme de confiance pour vous suivre », m’assure Hernan, le réceptionniste de l’hôtel, pendant que je tartine mes toasts dedulce de leche (confiture de lait) devant un thé à la cannelle. Silvestre, le chauffeur de taxi, se présente à 9 heures et ressort aussitôt. Sa voiture est garée en double file, capot ouvert. Une Toyota 1 500, grise, année 1994, avec « plusieurs centaines de milliers de kilomètres au compteur ». Un tournevis à la main, Silvestre s’affaire dans le moteur. « Une bricole », me rassure-t-il. Stature moyenne, le visage carré et mat, l’embonpoint d’un mangeur de beignets au fromage, il distille les sourires avec parcimonie, mais son oeil vif et complice attire la sympathie. Je lui tends mon sac à dos : deux litres d’eau, une banane et une barre chocolatée, le ravitaillement pour affronter les 38 km d’ascension, dont 25 de piste. Grimper à 5 300 mètres ne s’improvise pas. J’utiliserai un VTT noir, fourche télescopique, freins à disque, 8,5 kg sur la balance, profil agressif, et deux pneus crantés de marque allemande. Le parfait destrier pour mordre la poussière des Andes.

Les lamas sont nombreux dans la région.

Départ sur le Prado. Je remonte vers l’ouest pour m’engager sur l’autopista,la voie rapide. Coups de guidon brusques pour éviter les autos, comme une sardine pour échapper à la gueule du requin. Direction El Alto, populeuse agglomération qui domine la vaste cuvette où s’étire La Paz. Officiellement, vélos, piétons et chiens errants sont interdits sur la double voie. Officieusement, on trouve les trois.

Silvestre me suit, coude à la portière, un vieil air de morenada sur l’autoradio. La route décolle et ondule telle une vipère. Elle lèche des quartiers de maisons en brique, cubiques et sommaires comme les constructions en Lego de notre enfance. Une humanité mêlée colonise les flancs de la montagne sans trop se soucier des règles administratives. Un bourgeonnement de maisons inachevées, à l’image de celles bâties à la hâte sur les pentes du Vésuve, à Naples. Si le crépi n’est pas posé, on échappe aux taxes foncières. La Paz se reflète dans une banlieue couleur terre battue et se referme sur son coeur de gratte-ciel – gratte-ciel qui, ici plus qu’ailleurs, portent bien leur nom.

Péage. Quatre bolivanos. « Il y a deux ans, c’était moitié moins, bougonne Silvestre. Au début de son mandat, Evo Morales a bien maîtrisé l’inflation, il a été un bon président. Maintenant… » El Alto a quelque chose de terrifiant. Des hommes, des femmes, des enfants, des animaux, en quantité biblique. On vend tout, partout, assis sur le trottoir, accroupi au milieu d’un carrefour. Ce pourrait être l’Inde, mais ce sont les Andes. Du rose, du rouge, de l’orange, du turquoise, les étoffes de l’Altiplano invitent à la joie de vivre, un arc-en-ciel de tissus et d’espérances.

« Eh, Guillermo, fais attention, file ! Aqui te matan ! » Ici, dans certains quartiers, on te tue pour rien, me crie Silvestre en mimant un pistolet avec les doigts dans une pose de 007 latino. La piste commence brutalement à la fin d’une longue dernière ligne droite en goudron. Le vélo saute, les bras tremblent, le bidon d’eau gigote. Le vent souffle et le soleil brûle. Front et nez virent au rouge écrevisse : l’indice de protection 50 ne tient pas sous les rayons à 4 000 mètres, des ultraviolets ultraviolents. Des chiens fous aux canines baveuses me poursuivent à travers des villages spectraux. Silvestre se charge de les décourager en donnant des coups de volant de droite à gauche.

La piste devient lumineuse, elle est le chemin à suivre dans le néant, ses méandres slaloment sur un vert éteint, brouté par des lamas d’une indifférence hautaine. Les vastes paysages de l’Altiplano décorent tous les catalogues de tourisme, mais ils ne représentent que 14 % du territoire. La Bolivie, c’est aussi la jungle, le désert et un avant-goût d’Amazonie. Le voyageur naturaliste Alcide d’Orbigny, dans son ouvrage Voyage dans l’Amérique méridionale (1830), l’avait définie comme « la synthèse de l’Univers ».

DÉSERT DE SILENCE

Les déchets s’entassent et pourrissent dans les fossés : de la couche-culotte sale au tube de dentifrice. Une triste incurie qui ruine ce paradis naturel. Des sacs en plastique noirs, emportés par les rafales, s’envolent haut dans le ciel et tourbillonnent comme des oiseaux de proie. Un désert de silence planté de grandes antennes rouge et blanc, relais pour téléphones portables, mikados géants dressés dans l’immensité. A l’horizon, le sommet de Chacaltaya transperce une mousse de nuages gris perle comme la pointe d’une punaise. La cordillère des Andes s’annonce, royale et majestueuse. Une étrange clameur monte soudainement. A quelques centaines de mètres, un grand hangar et des dizaines de bus et de camionnettes : une église évangélique de fortune où résonne un fervent sermon. On doit se sentir proche de Dieu, si près des cieux.

Carrefour : en face, la piste plonge vers Zongo, le prochain village. A droite, la montée finale vers le refuge de Chacaltaya. Silvestre fronce les sourcils.« Guillaume, l’endroit est dangereux. Un bus de touristes a été braqué par des hommes armés il y a quelques années… » Le vent se lève. J’enfile des manchettes. Encore 16 km. En contrebas, sur la gauche, on aperçoit une mine d’étain abandonnée, tache rougeâtre sur l’étendue d’un vert délavé, dérisoires traces humaines. La cime glacée du Huayna Potosi tranche sur le bleu étourdissant du ciel, monumentale, sculptée par les tempêtes. Doubles pourcentages. Les pierres grossissent, se détachent, roulent. Je pilote mon vélo dans un vertige incontrôlé, propulsé sur les rails d’un grand huit imaginaire aux virages relevés. Ma roue avant glisse et vient dangereusement raser le précipice.

Guillaume Prébois domine La Paz.

Confus, étourdi par le manque d’oxygène, les réflexes anesthésiés, je n’ai plus la force de sortir mon pied de la pédale. Chute. Je m’écrase sur le guidon. Lèvre supérieure éclatée et dent ébréchée. Groggy, comme sonné par un uppercut, je reste étendu dans la poussière, à une coudée du vide. Le moteur de la Toyota ronronne derrière moi. Silvestre se précipite : « Aïe, aïe, Guillermo… Que pasa ? » Il ne supporte pas la vue du sang et verse sur mon visage un litre d’eau d’une vieille bouteille en plastique blanchi qui traînait près de la batterie, sous le capot. Le genou droit saigne aussi, une écorchure de gamin dans la cour de récréation, rien de méchant. Nous repartons, prudents. Même un mouvement rond comme le pédalage peut devenir carré en certaines circonstances.

Altitude : 5 200 mètres. Tout est minéral, inquiétant et froid. Deux petits lacs bleu marine miroitent dans les lointains. Encore une ligne droite, et voici Chacaltaya, littéralement le « chemin glacé ». Le chalet sombre du Club andino boliviano semble s’agripper à la montagne rousse par la seule force de la volonté. Un soupir pourrait le renverser. Dernier effort, le front en sueur, dans une nuée de légers flocons de neige qui s’éteignent au sol. Les nuages forment un énorme champignon vénéneux sur la cordillère. Soudain, une porte claque dans le silence feutré. Un homme de petite taille, emmitouflé dans une parka bleu roi, s’approche lentement. Silvestre sursaute. « C’est 15 bolivianos pour la visite du site », annonce-t-il sans rondeur de langage. Il me tend le ticket numéro 0002629. On y voit des skieurs dévaler une piste de poudreuse immaculée. Qu’est devenu le glacier ? « Venez, je vais vous présenter mon frère, il vous expliquera », marmonne le gardien en nous ouvrant la porte du refuge, quatre murs, des fenêtres carrées et un toit en V.

« JE VIVAIS POUR LE SKI… »

Adolfo et Samuel, les frères Mendoza, vivent ici depuis trente-deux ans. Autrefois champions de ski, alpinistes patentés, ils se retrouvent gardiens d’une station sans neige, d’un royaume sans roi. Samuel, 52 ans, met une paire de lunettes, me sert une infusion de feuilles de coca et s’assoit devant la cheminée surmontée d’une plaque en l’honneur de Raul Posnanski, fondateur du club en 1939. Samuel parle lentement, il articule chaque syllabe comme si je ne comprenais pas un traître mot de ce qu’il dit : « Je vivais pour le ski, me confie-t-il avec émotion, mais depuis 2005 le glacier a disparu… » Les experts lui donnaient quinze ans de vie, il a fondu en dix. Sa surface a diminué de saison en saison comme peau de chagrin : 0,22 km2en 1940. 0,14 km2 en 1982. 0,08 km2 en 1996. 0,01 km2 en 2005.

On venait même d’Extrême-Orient pour dévaler la pente de Chacaltaya et glisser, grisé par l’ivresse hypoxique. Pour hisser les clients au sommet, les fondateurs inventèrent en 1943 le premier remonte-pente d’Amérique latine. La mécanique était simple mais ingénieuse. Samuel se souvient, une larme nostalgique au coin de l’oeil : « Le fonctionnement ? J’étais assis au volant d’un camion militaire – d’ailleurs toujours garé dans la cabane au toit rouge, en face – et j’appuyais sur l’accélérateur. Le moteur Ford entraînait un câble qui coulissait sur un système de poulies et faisait tourner le remonte-pente. Il fallait habilement doser avec le pied, tout un art… » Son frère aîné, Rodolfo, acquiesce silencieusement, appuyé contre la baie vitrée du salon, mains croisées dans le dos pour se réchauffer ou pour dissimuler une forme d’ennui.

Dirk Hoffman, un professeur universitaire de La Paz, fut le dernier à chausser une paire de skis sur 20 m2 de glace en 2009. « Le réchauffement climatique change notre vie, déplore Samuel. On doit souvent descendre chercher de l’eau potable. » Les frères Mendoza sont mariés, pères de plusieurs enfants. « Nos femmes s’occupent de tout », lâche Samuel avec un détachement sentimental. Il ne renoncerait pour rien à la quiétude de son existence en altitude. Les journées s’égrènent lentement à Chacaltaya. Un chemin escarpé conduit sur la crête de la montagne. Il y monte au lever du soleil pour embrasser du regard les reflets bleutés du lac Titicaca, à l’ouest, et la cime du Sajama, point culminant du pays, au sud. L’hiver, la vue est limpide, transparente. Samuel respire profondément : « Quand tu as vu ce spectacle, tu peux mourir. »

Une seule agence de La Paz continue d’acheminer des vacanciers au refuge. Chacaltaya a vécu ses heures glorieuses quand les flocons blanchissaient le décor. La roche nue ne paie pas. Samuel recompose un passé décomposé, et son présent se résume à l’imparfait : « Il y a dix ans, tu mettais un bol d’eau dans la pièce et il gelait dans la journée. Maintenant, on descend à peine à – 5 °C dehors, en plein hiver. » « Parfois, des visiteurs louent une chambre du refuge et restent plusieurs jours : des sportifs ou des scientifiques ; les premiers cherchent des globules rouges sans EPO, les seconds recherchent les effets physiologiques et parfois métaphysiques de l’altitude sur le corps humain. La première nuit, ils tombent tous malades, sourit l’aîné des Mendoza, c’est normal. »

RÉVEIL LENT ET DOULOUREUX

Vomissements, nausée, problèmes digestifs. Le fameux soroche, maudit mal des montagnes qui frappe les gringos de la plaine… Je le sens monter, moi aussi. Ma lucidité s’éteint petit à petit, comme la flamme d’une bougie. Assis, j’ai l’impression de descendre d’un manège de Luna Park. Légers tremblements. Lèvre gonflée et bouche de travers, mon visage est maintenant froissé par une grimace digne d’un masque d’Halloween. Goya aurait pu le peindre dans sa série de « Peintures noires ». Silvestre est pressé de redescendre. Les frères Mendoza nous saluent mécaniquement. La Paz brille comme une poignée de diamants au fond de la vallée. Je prends quelques notes maladroites sur mon carnet avant d’être emporté par un sommeil irrésistible et curatif, prémices d’une nuit profonde où je revois Samuel et Rodolfo s’envoler dans le ciel tels des personnages de Folon, leur refuge tourner sur lui-même dans une effroyable tempête de neige.

Le lendemain, les immeubles multicolores de La Paz frôlent une menaçante couche de nuages. Réveil lent et douloureux. Ma lèvre meurtrie semble gonflée au collagène. Le miroir de la salle de bains reflète mon sourire abîmé, je ne vois que cette incisive ébréchée. « Ne nous suffit-il pas d’avoir la moindre verrue sur le nez ou sur le front pour qu’il nous semble aussitôt que personne n’a d’autre souci au monde que de contempler notre verrue, d’en rire et de nous en blâmer, eussions-nous même découvert l’Amérique », écrit si justement Dostoïevski dans L’Idiot.

Thé noir et biscuits puis direction le quartier Obrajes, où quatorze chercheurs travaillent dans les élégants bureaux de l’Institut de recherche pour le développement, installés dans une belle villa. Bernard Francou, glaciologue de réputation mondiale, me reçoit aimablement dans le jardin soigné, sous un élégant palmier. Grenoblois, il sillonne depuis vingt ans l’Amérique latine. Il connaît l’amer destin de Chacaltaya. « Ce glacier est balisé depuis 1991. Son épaisseur frôlait encore 15 mètres en 1997. Il a disparu bien plus tôt que prévu, mais c’était inéluctable. »

Que se passe-t-il exactement ? « Depuis 1976, nous sommes dans une période de déficit, explique-t-il. Les glaciers ne sont plus en équilibre avec le climat et reculent pour s’adapter. Notre planète a gagné 1 °C en un demi-siècle, c’est énorme en termes scientifiques. Les glaciers tropicaux sont les sentinelles du changement climatique. S’ils fondaient, le niveau marin augmenterait de 0,3 mm seulement. Mais si tous les glaciers de la planète disparaissent, ce sera apocalyptique. L’Himalaya et les Andes du Sud fondent ? Un mètre d’eau en plus. Tout le Groenland ? 7 mètres. Tout l’Antarctique ? 65 mètres ! Paris serait englouti par les flots… » La conversation a continué devant un café et des photos de montagnes devenues chauves. Le ciel virait au pourpre. La saison des pluies approche, les glaciers continuent à fondre.

Le Mauna Kea, de la mer aux étoiles- Par Guillaume Prébois

Extrait de Sport & Forme, journal Le Monde. Par Guillaume Prébois.

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Guillaume Prébois

 Très bien, M. Prébois, vous avez donc besoin d’une Jeep quatre roues motrices pour vous suivre sur le Mauna Kea ? Je m’appelle Brad et je suis là pour vous apporter entière satisfaction. » Brad affiche son sourire commercial au comptoir d’une marque de location de voitures. Mèche de cheveux roux fixée au gel, cou de taureau sur des épaules de footballeur américain, un abondant quintal réparti sur une ossature de deux mètres, il en impose, Brad. « Souscrivez notre pack assurances et vous serez garanti contre tout, monsieur. Même si vous défoncez un poteau électrique, on vous couvre avec 2 millions de dollars ! » J’ai souscrit. « En option, je vous conseille fortement notre GPS. Cette île est sauvage, il vous guidera à la perfection, vous ne serez jamais perdu, monsieur. » Je l’ai pris. La facture enfle de minute en minute mais Brad a une formule pour tout, un bon mot pour tranquilliser le client : « Vous avez fait de bons choix, M. Prébois, félicitations ! » Avant d’ajouter, maladroitement euphorique : « C’est l’heure de la carte de crédit ! » On ne discute plus après trente heures de voyage, on se laisse emballer en espérant que les simagrées cesseront rapidement. Quant au tarif, astronomique, il ne se négocie pas en cette deuxième semaine de novembre, quand sonne l’heure des vacances de Thanksgiving pour des millions d’Américains impatients. Le séjour sur Big Island a débuté par ce brillant numéro de vente dans le local trop climatisé d’un loueur de voitures. Il a continué au comptoir d’American Airlines pour déposer une réclamation : mon vélo était quelque part entre Nice et Kona, à Los Angeles peut-être, personne ne savait vraiment. De l’Asie à l’Afrique, de l’Europe à l’Australie, le vélo était toujours arrivé ponctuellement, souvent le dernier à sortir de la soute, parfois solitaire sur le tapis roulant d’une aérogare de province. Cette fois, on a perdu sa trace entre deux terminaux internationaux. « On vous tiendra au courant. » Heureusement, tout prend un relief différent à Hawaï. Les nerfs se détendent, les veines gonflent, tiédies par les alizés. On se surprend à surfer sur une vague d’optimisme aussi agréable qu’inattendue. A la sortie de l’aéroport, une vahiné vous remet un collier de fleurs parfumées, signe ancestral d’hospitalité, amour du prochain, élan du coeur qu’on résume ici en deux mots : « Aloha spirit ». Hawaï t’enveloppe dans la ouate, il fait bon, plus rien n’a vraiment d’importance. Un état d’esprit que les Hawaïens expriment aussi par le fameux shaka, ou hang loose, pouce et auriculaire de la main tendus, les trois autres doigts repliés, geste de paix qui anesthésie les tensions du quotidien. Les Européens devraient venir faire un stage d’amabilité ici. Les voitures roulent au pas et laissent traverser les piétons où bon leur semble.« Eh, ne te presse pas garçon, t’es à Hawaï ! », m’ont répété plusieurs fois les gens quand je m’excusais d’être un peu lent à la caisse d’un café.

Comptez une bonne semaine de nuits blanches pour vous remettre du périple aérien autour du globe. L’horloge biologique digère les onze fuseaux horaires de décalage aussi progressivement qu’un anaconda avale un caïman. A notre époque où tout s’obtient d’un clic de souris, d’une légère pression de l’index sur l' »app » d’un écran numérique, le corps te réapprend la patience et redonne à la vie sa lente palpitation. J’ai passé plusieurs nuits les bras en croix sur mon lit, je dérivais les yeux grands ouverts dans le Pacifique nord, sur cet archipel polynésien de 132 îles et îlots, à 3 850 km de la Californie et 6 200 km des côtes du Japon. Mon horloge sentimentale tourne encore à l’heure européenne : j’aime imaginer ce que sont en train de faire les personnes que je porte dans mon coeur. Le vélo ? On me l’a livré deux jours plus tard, accompagné de « toutes les excuses » de la compagnie. Un cycliste sans son vélo ressemble à un adolescent privé de portable ou d’Internet : frustré et insupportable. Pour patienter, j’ai couru et nagé, soulevé des haltères, histoire de générer quelques endorphines apaisantes.

LA MONTAGNE DU DIEU WAKEA, PÈRE DES HAWAÏENS

La petite ville de Kona, ancrée sur la côte ouest de Big Island, est le berceau de l’Ironman, un triathlon surhumain qui débute avec 3 800 mètres de natation, continue avec 180 km de vélo et achève les survivants par un marathon. Chaque mi-octobre, 2 000 athlètes viennent se disputer le titre de champion du monde. Kona vit pour la performance, le dépassement de soi doit être une matière enseignée dès l’école primaire… A l’aube, quand une fine lumière rose trace une bande inégale à l’horizon et que les bandits noirs piaillent dans les branches des immenses banians, les joggeurs transpirent déjà, les rameurs pagayent en cadence sur des pirogues à balancier, les nageurs traversent la baie dans un crawl linéaire appliqué. Ici, on parle autant de fitness que de dollars à Wall Street. Toutes les conversations finissent par y converger.

Si j’évoque le but de mon voyage, l’ascension à vélo du volcan Mauna Kea, on me glisse avec un clin d’oeil entendu : « En moto, tu vas te régaler. »Quand je réponds : « Non ! à vélo », une moue dubitative se lit sur le visage de mon interlocuteur. Il croit à une boutade prétentieuse et place un rire entendu afin de continuer la conversation malgré cette énormité. Le Mauna Kea, littéralement « montagne blanche », inspire la crainte. N’est-il pas la montagne sacrée du dieu Wakea, « père » de tous les Hawaïens ? On continue de grimper au sommet à la recherche du mana, pouvoir divin, en quête d’ancestrales connexions spirituelles. L’eau qui ruisselle de ses contreforts aurait des vertus purificatrices et guérirait les malades. Des parents viennent encore déposer le cordon ombilical de leurs enfants entre les rochers pour implorer une bénédiction céleste.

La cime du Mauna Kea a toujours été un repère universel. Son sommet aplati apparaît dès la sortie de Kona, quand on remonte un peu la côte vers le nord en direction de Hawy. De loin, il ressemble à un dôme couleur réglisse, une sentinelle de 4 205 mètres qui veille sur les prairies de lave. Mesuré depuis sa base océanique, il dépasse l’Everest avec 10 230 mètres. A partir de décembre, un manteau de neige couronne le sommet et signale l’arrivée de l’hiver à toute l’île. Des pick-up montent charger des amas de neige qu’ils redescendent rapidement sur le littoral pour le plaisir des enfants qui se lancent des boules en maillot de bain. L’ascension du Mauna Kea est référencée comme la plus difficile du monde : on passe de la mer aux étoiles en 80 kilomètres, d’un climat tropical à des températures polaires en quelques heures, de 0 à 4 200 mètres en un soupir. Mon père tenait à être là. Nous avons déjà bouclé plusieurs aventures ensemble : la descente du Danube à vélo en 2003, le Tour de France à l’eau claire en 2007, les 3 Grands Tours en 2008. Je le sais capable de conduire sous pression et de supporter mes sautes d’humeur quand rien ne semble aller. Demain, le réveil sonnera à 5 heures. On annonce du vent et des nuages sur la montagne sacrée des Hawaïens. Peu importe, le Mauna Kea m’appelle et je lui répondrai.

Etirements sur le balcon de la chambre d’hôtel, face au silence du Pacifique, dont on ne sait jamais s’il précède un tsunami (une quarantaine depuis 1819) ou un bombardement comme celui de Pearl Harbour. J’avale distraitement une banane et un bol de flocons d’avoine, l’estomac tenaillé par l’appréhension et le sentiment diffus que la journée sera mémorable. La mer se donne des reflets mauves sous un ciel couleur mangue, voilé de longues gazes nuageuses. Mon père s’affaire dans le parking pour préparer la Jeep Wrangler rouge qui me suivra sur les contreforts du Mauna Kea. 7 h 30, nous quittons Kona enveloppée par une bulle d’air chaud. Je cherche un coup de pédale rond et économe avant d’attaquer la montée, sur une double voie à peine ondulée, blotti sur la bande d’arrêt d’urgence réservée aux cyclistes. Derrière moi, la Jeep, clignotants allumés. Oubliez le cliché des cartes postales, l’île paradisiaque et luxuriante des films d’Elvis Presley. Oubliez la jungle de la série « Lost », entièrement tournée sur l’archipel. Le nord-ouest de Big Island n’est qu’une savane brûlée, balayée par les trade winds, des vents dangereux, soudains, qui tourbillonnent quand bon leur semble. Le plus mauvais d’entre eux porte un nom guerrier : Ka Makani. Le Mauna Kea, dans ce décor africain, a des allures de Kilimandjaro. La route commence à monter. Un vent frontal, impétueux, souffle déjà fort. Le Mauna Kea se profile, son obscure silhouette tranche sur le ciel blanc, ombre chinoise sur la lumière du Levant.

Waikoloa village est désert, traversé par de violentes rafales. Dave’s Coffee Shack est le seul bar de l’endroit. Une maison bleu clair, dont les portes grincent comme celles d’un saloon du Far West. Une odeur d’oeufs frits et de bacon s’échappe de la cuisine. Malcom, le propriétaire, rigole quand je me plains du vent : « Hey man… Ici, il souffle 365 jours sur 365, c’est juste une question d’habitude. » Les clients m’observent en silence. Que fait ce type en cuissard dans un endroit pareil ? Même le cuisinier quitte ses fourneaux pour jeter un oeil. J’explique à Malcom que je suis là pour grimper le Mauna Kea. A vélo. « Bonne chance, tu sais ce qui t’attend ? », lâche-t-il en mêlant son incrédulité au rire.

Nous quittons Waikoloa : autrefois tout n’était que marécages et canards, un terrain de bataille où tombèrent des centaines d’Hawaïens dans des guerres fratricides. Altitude : 1 000 mètres. La Saddle Road commence, route historique qui traverse l’île d’ouest en est, succession de virages secs et de toboggans vertigineux. L’explication est militaire : elle a été construite hâtivement en 1942 par l’armée américaine pour que les blindés puissent se déplacer rapidement entre Hilo et Kona. Les stratèges pensaient que son tracé sinueux rendrait le bombardement des convois plus compliqué pour les avions japonais. Ironie du sort, ce sont les hordes de touristes japonais qui, aujourd’hui, sont malmenés par les virages de la Saddle Road dans les minibus qui les conduisent au sommet du Mauna Kea pour l’immanquable coucher de soleil.

DÉCOR AFRICAIN

L’herbe verdit, souple et vigoureuse, une herbe presque européenne, celle peinte par Albrecht Dürer. Un ranch. Des chevaux. Des pins. Mon père sort de la Jeep et photographie ce nouveau décor. Mais la douceur bucolique ne dure qu’une respiration, la Saddle Road vire encore et se met à tracer une voie entre le Mauna Kea (à gauche) et le Mauna Loa (à droite), deux volcans chauves, éteints depuis des siècles, dont la seule présence intimide. Au sud de l’île, un troisième, le Kilauea, crache encore furieusement son magma, au point de mériter le titre de « volcan le plus actif du monde ».

Longues portions de macadam, rectilignes, bordées de barbelés. Nous longeons le Phakuloa Training Area, 119 000 hectares où l’armée américaine a entraîné ses commandos pour l’Irak et teste son artillerie lourde. On murmure que des traces d’uranium furent détectées dans le coin. Avec 45 000 hommes, Hawaï est l’Etat le plus militarisé du pays. Tout n’est plus que lave durcie et rocaille. Altitude : 2 000 mètres. A gauche, la montée finale. Tout droit, la Saddle Road plonge vers Hilo, le versant pluvieux de l’île. Il reste 20 km à plus de 10 % de moyenne, entre 2 000 et 4 000 mètres d’altitude : une ascension épique qui relègue le Ventoux et l’Alpe-d’Huez au rang d’amuse-gueules. La montagne est balafrée d’un gigantesque Z tracé par la piste en cendre qui s’élève vers le sommet par rampes sèches. Je m’enfonce dans une couche de brume épaisse, on pourrait être dans les Pyrénées en juillet. Mon père me tend un blouson. La température chute, la chaîne craque dans l’humidité, je me dresse sur les pédales, le nez collé au goudron par la forte pente. Jean-Claude m’encourage, alerté par mon regard inquiet. Que me réserve la suite ?

L’arrivée au Visitor Center offre un court répit. Altitude : 2 804 mètres. Je croque quelques pépites d’ananas séché pour reprendre un peu d’énergie. Devant la maisonnette qui abrite le centre d’information pour touristes, six télescopes sont pointés vers le ciel. Le sommet du Mauna Kea est unanimement reconnu comme étant le meilleur endroit sur la planète pour observer la voûte céleste. Le sommet, à 4 205 mètres, se trouve au-dessus de 40 % de l’atmosphère terrestre, extraordinairement stable. L’air est très sec, les radiations ne subissent pas de déformations. Statistiquement, on compte un nombre record de nuits claires par an. Au coeur du Pacifique, loin de la pollution continentale, le ciel est parfaitement pur et obscur (une loi spécifique impose aux villes de l’île l’utilisation de luminaires publics à faible intensité). La forme symétrique du volcan diminue les turbulences. Il est conseillé de rester une petite heure à l’altitude du Visitor Center pour s’acclimater. Je préfère pourtant ne pas couper mon effort. « Danger : tempêtes soudaines, vents forts, brouillard, pluie, grêle, neige, températures glaciales, mal des montagnes », annonce un panneau sur la route. La piste commence, le goudron laisse la place à de la cendre molle et des graviers. La roue s’enfonce comme dans une dune des Landes ou le sable de la mer du Nord. Il faudrait un pneu cranté et large de VTT. Je zigzague en équilibre précaire, funambule sur deux roues à la recherche d’un fil de goudron dans un désert de poussière. Je m’enlise. Une phrase de l’aventurier Mike Horn me revient : « C’est au moment où tu flanches que tu dois être le plus fort. » Pied à terre, souffle court, je repars. Mon regard se fige sur un point imaginaire loin devant, et je pédale bien calé sur la selle pour ne pas déraper, éclaboussé d’une fumée brune par les véhicules qui descendent, feux allumés. « Vous êtes cinglé ou quoi ?, me lance un homme sur la soixantaine par la vitre de son véhicule, faites attention, vos jambes vont devenir comme du bois, vos poumons seront en feu ! » Enveloppé par des lambeaux de nuages effilochés, je progresse dans un tunnel de cendre, mètre après mètre, le dos rond, nez sur le guidon, happé par la lumière qui jette des reflets roux sur le sommet du volcan. Le véhicule d’un ranger qui surveille la montagne monte à ma hauteur et m’observe. Je cherche mon chemin de gauche à droite, la roue chasse, le vélo se cabre. « S’il vous plaît, restez sur la droite, monsieur », m’interpelle l’agent en doublant.

Mon père suit et filme derrière le pare-brise ce qui ressemble à un film hitchcockien dans le silence spectral du Mauna Kea. Où suis-je ? La vallée de la Lune est indiquée à droite. Les astronautes de la mission Apollo s’entraînèrent ici à conduire le LEM avant leur odyssée spatiale. En réalité, la surface de notre satellite se révéla plus souple que prévu et moins ondulée. Les sept derniers kilomètres sont à nouveau bitumés. Après la Lune, j’atterris sur Mars, terre et pierres rouges sous un ciel de cristal. Les coupoles des observatoires apparaissent sur le toit du volcan, posées comme des balles de golf en attente d’un swing. Vertige et nausée, plus de force. La Jeep ronfle au pas dans mon sillage. La route se dresse par secousses, rampe de lancement pour fusées, verticale, impitoyable : 17 % !

TÉMPÉRATURE POLAIRE

Les derniers hectomètres sont interminables, une via crucis profane, le ciel étincelant au-dessus et la mer de nuages en dessous. Jean-Claude reste silencieux, il me connaît. Les mots pèsent trop lourd pour encombrer davantage encore celui qui grimpe avec la seule force de la volonté. Sa caméra tourne et mes jambes ne tournent presque plus. Un proverbe chinois dit : « N’aie pas peur d’être lent, mais de t’arrêter. » Parfait en la circonstance. Voilà enfin les observatoires, gigantesques à l’échelle humaine : chaque télescope est un oeil de cyclope qui guette la palpitation des astres, pointé vers l’infiniment grand pour oublier que nous sommes infiniment petits.

La fin est arrivée sans besoin de freiner. Mon père m’a couvert d’un blouson comme on pose une couverture sur le dos d’un cheval après une course hippique. Température polaire. Effort, froid et altitude, je tremble sans comprendre ce qui m’arrive, le soleil descend en tirant à lui toutes les couleurs, des lueurs vanille, nacre, chair de crabe, abricot, mais aussi minium, pourpre et fraise, et le vert fluorescent des aurores boréales. Un spectacle sublime observé par des dizaines de touristes montés en minibus pour trois minutes d’inoubliables émotions. L’obscurité glisse en douceur. Les coupoles s’ouvrent, les télescopes s’allument. Cette nuit encore, des milliards d’étoiles se font belles pour briller dans les yeux des humains.

 

 

El Pico Veleta, le grand oublié

Extrait de Sport & Forme, journal du Monde. Par Guillaume Prébois.

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Guillaume Prébois lors de l'ascension du Pico Veleta en août 2012.

Le taxi file dans la plaine andalouse, aride et pelée comme les Pouilles ou le Péloponnèse. Alerte orange, mercure liquide : 44 °C. Le chauffeur me parle distraitement du Real Madrid, des incendies qui ravagent les Canaries en cet été 2012 et me demande ce que diable je viens faire à Grenade avec cette énorme valise noire dans laquelle entrerait un piano. Je lui réponds en cherchant son regard dans le rétroviseur : « Grimper la plus haute route d’Europe à vélo. »

Silence. La brume de chaleur atténue les choses lointaines dans un effacement étrange. « Et cette route se trouve où ? », me relance le chauffeur, dont j’ai piqué la curiosité. La climatisation brasse avec peine l’air du Grand Sud. « Elle monte au sommet du Pico Veleta. » « Vraiment ? »,sursaute-t-il en quête d’une confirmation visuelle. J’acquiesce, en le fixant, toujours par rétroviseur interposé. Le taxi me dépose devant l’hôtel, rue Angel-Ganivet, un écrivain et diplomate espagnol qui préféra la noyade dans un fleuve de Lettonie à la fin d’une passion malheureuse. De rares silhouettes glissent sous de sombres arcades. Ici, l’ombre est un bien précieux : quand tu la tiens, tu la gardes. Les notes lointaines d’un accordéoniste invisible donnent à cet après-midi d’août une mélancolie rétro.

Le lendemain, j’ai rendez-vous avec un ami : Daniel Sanabria Lucena, 36 ans, chercheur en psychologie à l’université de Grenade. A la terrasse d’un bar, dans l’agitation latine de la Calle Navas, nous préparons l’ascension du Pico Veleta (3 400 m) devant une alléchante assiette de petits poissons frits. A Grenade, la tradition de servir gratuitement des tapas avec une consommation est respectée. C’est, hélas, de plus en plus rare en Espagne.« Le Veleta ? Je l’ai grimpé une seule fois en dix ans… », s’étonne Daniel, cycliste confirmé, qui vit pourtant au pied de cette montagne géante. Les gens d’ici montent aussi rarement au sommet de la plus haute route d’Europe que les Parisiens au troisième étage de la tour Eiffel. Au coin de la rue, un vendeur ambulant de tickets de loterie harponne les passants avec conviction. L’Espagne est le royaume du jeu et des paris. La crise économique se combat en invoquant la bienveillance de la mystérieuse déesse du hasard, divinité anonyme dont la grâce frappe aveuglément le juste ou l’injuste.

« L’économie locale a deux poumons : les 56 000 étudiants de l’université [sur 200 000 habitants] et l’Alhambra, inscrit au Patrimoine mondial de l’Unesco, un des deux monuments les plus visités en Europe, analyse Daniel. Il attire comme un aimant 2 millions de touristes par an. L’hiver, la station de ski de Prado Llano fournit du travail à des centaines de familles. Le week-end, on accueille parfois jusqu’à 15 000 touristes. »

L'Alhambra.

L’Alhambra l’été, le ski l’hiver. La route la plus haute d’Europe est la grande oubliée des brochures de l’office du tourisme et des panneaux routiers, qui n’en indiquent même pas la direction. « C’est vrai, acquiesce Daniel, entre deux lampées de bière blonde. Le Pico Veleta est victime d’une amnésie collective. » Certes, en cherchant bien, on en trouve quelques mentions. Sur les étiquettes de l’eau minérale Lanjaròn par exemple, qui met en bouteille l’eau des neiges du Veleta. Un des restaurants gastronomiques les plus cotés de la région, à Cenes de la Vega, porte son nom : Ruta del Veleta. Des traces sporadiques et insignifiantes. Grenade vit sous ce « toit d’Europe » sans le savoir.

En 1920, William Davenhil, un montagnard passionné, avait rencontré au sommet du Pico Veleta l’ingénieur Juan Jose Santa Cruz. « Comment offrir à tous les gens ce spectacle grandiose ? », demanda l’un. « En construisant une route », répondit l’autre. Quinze ans plus tard, la première voiture atteignait la cime du Veleta. Les écologistes ont rapidement dénoncé le massacre environnemental. En 1999, la sierra Nevada a été classée parc national. Depuis, l’accès aux véhicules est limité par une barrière surveillée par un gardien, à une dizaine de kilomètres du sommet. « Plus de voitures, donc moins de pollution, on devrait promouvoir ce lieu magique et attirer les sportifs, les randonneurs, les cyclistes et les vététistes du monde entier ; mais rien n’est fait à l’échelle locale », déplore Daniel.

Le Pico Veleta est relégué au rang marginal de montagne de l’impossible. On le grimpe après un pari entre amis, pour attirer l’attention médiatique, promouvoir une cause humanitaire ou simplement se prouver quelque chose. Une course annuelle propose à des fanatiques de le gravir en courant. Départ de Grenade, 50 km de montée, un grand marathon vertical pour masochistes. Depuis 1993, une épreuve cycliste pour amateurs propose le même parcours, une interminable course de côte pour grimpeurs patentés, héritiers spirituels de Luis Ocaña, enfants du mythe de Federico Bahamontes, l’aigle de Tolède.

Antonio Velez l’a gagnée dix fois d’affilée, une performance unique dont on parle dans tous les clubs de vélo d’Espagne. Il connaît chaque mètre de goudron du Veleta. Je l’ai rencontré dans le rayon vidéos d’une grande surface où il vend des écrans plasma. Petit, jambes courtes et musculeuses, stature de jockey. Un gentil sourire posé sur son visage plat lui donne un charisme particulier. « Ma vie aurait été différente sans le Pico Veleta, laisse échapper Antonio en se pinçant les lèvres. J’y ai passé une partie de ma vie : à pied, à vélo, seul, en famille, toujours, tout le temps… et pourtant j’avais l’impression de le découvrir à chaque fois. »

Antonio n’épingle plus de dossard en compétition depuis 2008 : il y a un temps pour tout. Mais il ne sait pas résister à l’appel sauvage du Veleta. Quand la neige fond, en avril, il remonte sur son vélo pour s’enivrer sur les pentes parfumées aux aiguilles de pin, sa madeleine de Proust. Il pédale à la poursuite de son fantôme, silhouette fluette et agile en danseuse sur un fil invisible.

Lumière rasante du petit matin, douce, celle recherchée par les photographes avant que les rayons durs ne viennent tout écraser au zénith. Les reflets bleutés sur la route tiennent une petite heure, puis virent couleur miel. Le soleil monte, la température aussi. Je file maintenant vers le Veleta avec empressement et excitation.

Les routes sinueuses du Pico veleta.

Après des mois sans pluie, la route est grasse, elle luit comme du papier glacé. La forêt d’acacias de Pinos Genil précède la première rampe sérieuse. La route s’entortille et décolle, un tapis volant au-dessus des plaines fertiles de la Vega où l’on cultivait autrefois les vers à soie. Une lune en fin de course meurt lentement dans un souffle pâle. La montée dure 47 km, un tremplin unique en Europe qui vous propulse de 700 mètres à 3 400 mètres d’altitude. Sur la chaussée, lézards en fuite et vipères écrasées. Après quelques kilomètres entre les oliviers, le chemin bucolique rejoint l’A395, une double voie avec glissière de sécurité, sans charme, asphaltée comme un circuit de formule 1. Je me range sur le côté droit, doublé par d’étranges voitures qui vrombissent sur cette autoroute céleste. Certaines sont bâchées, d’autres maquillées. Elles accélèrent, freinent, tirent des remorques. Une circulation infernale.

« Que se passe-t-il exactement ? », ai-je demandé à un ingénieur appuyé contre une Porsche bourrée d’électronique, garée sous un arbre. « Je ne peux pas vraiment vous répondre, monsieur, lâche-t-il avec embarras en posant sa main sur le capot. Toutes les plus grandes marques de voiture se livrent ici à des essais top secret, une véritable guerre technologique. »Audi, Mercedes, Aston Martin, Porsche et bien d’autres viennent mettre leurs nouveaux moteurs à rude épreuve : chaleur et altitude agressent la mécanique. Dégagement de monoxyde de carbone, pression, température : tout est enregistré, envoyé au siège et décrypté. Les prototypes des modèles qui sortiront sur le marché dans deux ou trois ans montent et descendent inlassablement les routes torrides de la sierra Nevada.

La pente frôle maintenant les sept pour cent. Pas de lacets, des virages sans prétention, amples et pittoresques. Elévation progressive, inéluctable. Sur la droite, tel l’affluent d’un fleuve, une route de campagne rejoint le Grand Axe. Elle arrive de Monachil, via le col du Purche, bien connu des cyclistes pour son intraitable rigueur. Le long de la route, je passe devant deux ou trois bars avec parasols et une baraque en bois où un producteur vend du miel.

Sur la gauche, plantée dans la roche, j’aperçois la silhouette noire du taureau Osborne qui se découpe sur un ciel chauffé à blanc. Une forte odeur de résine titille les narines. J’observe les pins. Daniel m’a dit qu’on trouve des exemplaires d’Abies pinsapo dans la sierra Nevada et surtout dans les proches forêts de la Grazalema, une petite région voisine de Cadix, connue pour sa généreuse pluviométrie qui lui attribue des records nationaux. Après une croissance lente, ils peuvent atteindre 30 mètres. Leurs branches sont serrées, les aiguilles rigides et plates, le feuillage gris-bleu et le sommet légèrement aplati. Ailleurs, ils poussent en Suède ou en Norvège.

Guillaume Prébois, seul, sur le Pico Veleta.

Un grand virage à droite, au lieu-dit El Dornajo, annonce un changement de décor. Altitude : 1 600 m. A gauche, la route dite des « Sabinas » s’envole vers le sommet, magnifique et solitaire. Je choisis l’autre option, à droite, en direction de la station de ski de Prado Llano. La montagne vire au mauve. Loin devant, le Pico Veleta détache son sommet en forme d’aileron de requin sur un ciel saphir. Il veille comme une sentinelle sur les étendues pelées et mystérieuses de la sierra Nevada. La végétation se raréfie, le vent se lève, frontal, impétueux.

Veleta signifie « girouette », et le hasard n’y est pour rien. Selon la formule d’Edgar Faure : « Ce n’est pas la girouette qui tourne, mais le vent. » Ici, il tourne beaucoup, et dans tous les sens. Au terme d’une interminable ligne droite, on aperçoit, posée sur la montagne, telle une soucoupe volante, la station Mar y sol, un pur produit de la triste architecture des années 1960, où se disputèrent les championnats du monde de ski en 1996. A la mi-août, je la traverse, lugubre et déserte. Restaurants et bars ont tiré le rideau de fer. Quelques remontées mécaniques tournent à vide en grinçant, dans l’attente de promeneurs.

Les hôtels portent des noms exotiques : Yéti, Kenya, Kilimandjaro… comme si la topologie locale ne permettait pas assez de rêver, on envoie l’imaginaire de la clientèle se perdre au Tibet ou en Afrique. Les seuls clients réguliers sont des cyclistes professionnels en phase de préparation : Cadel Evans, les frères Schleck et Alejandro Valverde sont fréquemment pensionnaires du Centro Alto Rendimiento, le CAR, structure d’accueil pour l’élite sportive.

Du vent, encore et toujours. Altitude : 2 550 mètres. « Ah, ne m’en parle pas, du vent », s’emporte Miguel, patron d’un petit snack sur le parking qui sert de terminus à tous les véhicules motorisés. Il monte ici tous les jours depuis vingt ans, « sauf quand la météo est vraiment exécrable ». Quarante minutes en voiture, en appuyant un peu sur l’accélérateur avec la force de l’habitude. Miguel me sert un Coca et glisse mon verre en plastique dans un porte-gobelet pour qu’il ne s’envole pas. Il se frotte le menton, soupire et lâche, amer : « Regarde autour de toi, il n’y a personne, en plein été. Avant, on était cinq à bosser dans ce snack, maintenant, on est deux. » Il reste encore quelques Allemands, des Belges ou des Anglais pour lui commander un hamburger aux oignons et une San Miguel bien fraîche. Des rafales secouent les canettes de soda sur le comptoir de sa cabane en bois qui, certains jours, pourrait s’envoler comme celle des trois petits cochons. Elles peuvent atteindre 140 km/h. Miguel s’en accommode. « Le pessimiste se plaint du vent, l’optimiste espère qu’il cessera et le leader prépare les voiles », me confia un jour un marin.

A un jet de pierre, un poste militaire des forces spéciales espagnoles aux volets fermés. La barrière blanc et rouge qui bloque les véhicules est surveillée par un moustachu long et maigre qui se protège à l’abri d’un minuscule chalet. « Je vois de tout ici, me dit-il. Des marcheurs inconscients s’attaquent aux 12 km de randonnée avec des claquettes de piscine… Le temps est capricieux, la météo peut changer en un quart d’heure et devenir infernale. Attention ! » Il paraît éprouver une forme de sympathie pour les cyclistes qui montent et descendent. Pour les voitures, en revanche, il doit se lever, sortir, dialoguer avec le chauffeur, exiger un permis avant de pouvoir aller se rasseoir à sa place, bien au chaud.

La route porte les balafres du gel et de l’hiver, un bitume criblé de trous comme après un bombardement, je slalome entre les ornières et les nids de poule. La statue stylisée de la Vierge des neiges trône au-dessus du premier virage. Elle veille, silencieuse, placée sur un imposant triangle de pierres qui invite à une méditation sur les énigmes de la trigonométrie. On la trouve sur toutes les photos de vacances des touristes passés dans le coin. Sur la droite, j’aperçois au loin comme un énorme haut-parleur. Il s’agit en réalité d’un radiotélescope de 30 m, gigantesque oreille braquée vers la Voie lactée par une équipe scientifique internationale qui capte le chant mélodieux des astres. Plus de 200 chercheurs viennent chaque année étudier le Système solaire, la poussière interstellaire, les gaz et la cosmologie.

Guillaume Prébois, devant l'emblème de l'Espagne.

Le Pico Veleta se dépouille des derniers résidus végétaux, il devient minéral, brûlé, pelé, solitaire dans sa solitude. On monte par gros lacets, la route ondule comme un énorme boa paresseux, le vent vous freine telle une main invisible. Je m’élève au-dessus des misères humaines comme Jonathan le goéland. A ma gauche, l’ancien observatoire. Délabré, perché sur un piton rocheux, il rappelle les maisons hantées des landes écossaises nappées de brume.

Le bitume se craquelle, j’avance désormais sur de la pierraille, le long d’une roche découpée, tranchante. De l’ardoise érodée par le vent, la pluie, le froid. Le sommet me nargue, je pourrais le toucher avec l’index mais il recule, insaisissable hologramme. Le Pico Veleta durcit sa pente avec l’altitude et vous prend à revers comme la flèche du Parthe que les guerriers grecs tiraient sur leurs adversaires en se retournant pendant leur fuite stratégique.

Je double un cycliste qui avance lentement sur un vélo équipé de grosses sacoches. Il me salue d’un geste accompagné de mots inconnus prononcés avec un accent slave. Il est parti de Prague. Depuis des mois, il sillonne l’Europe, dort dans des auberges de jeunesse ou sous la tente et mange dans les fast-foods. Sur son cadre, une grande bouteille de bière. « Je viens du pays qui a la plus grosse consommation de bière par personne. Nous sommes même devant les Allemands, alors je cherche à maintenir la moyenne nationale ! », rigole-t-il.

La piste meurt au pied d’un roc escarpé qu’il faut escalader à pied. En socquettes, chaussures à la main, je me hisse tant bien que mal jusqu’à la borne officielle qui indique le sommet, posée par l’Institut géographique et cadastral. Une petite plaque en métal, fixée dans la pierre, met en garde :« La destruction de cette borne est punie par la loi. » Qui oserait commettre ce sacrilège ? Je m’accroupis. Vue panoramique sur un univers aride, une solitude désolée sculptée par les rafales, un immense cratère lunaire. Le vent siffle. Un peu plus loin, un homme, bob enfoncé, savoure le moment, immobile face à l’immensité. Nous sommes seuls. Il se retourne et me propose avec une politesse d’antan de me prendre en photo avec mon appareil. « J’en envoie une à ma femme moi aussi ! » Il s’approche et me montre son portable dernier cri : « J’adore l’Espagne, c’est la dixième fois que je viens… » Il se nomme Shuzi, vit à Osaka et parle un espagnol délicieusement saccadé.

Au sommet de ce « toit de l’Europe », je venais donc de rencontrer un touriste japonais. On s’est assis côte à côte, tournés vers le Sud, unis par le vide du silence qui rapproche les êtres. Au loin, des plages blanches miroitaient contre la Méditerranée argentée. Une fine bande noire, de l’épaisseur d’un cil, suivait l’horizon : les côtes du Maroc, l’Afrique !

 

Les secrets d’un bon plat de pâtes, par guillaume Prébois

Pâtes et cyclistes, le binôme parfait. Elles fournissent le carburant à nos muscles depuis des années, elles alimentent notre moteur et notre passion.

Mais comment préparer un bon plat de pâtes ? 10 ans de vie en Italie m’ont permis de savoir comment cuisiner « la pasta » correctement, pour qu’elle soit à la fois succulente et nutritive. Voici les petits trucs à savoir :

  • La qualité des pâtes est fondamentale. En France, Belgique et Suisse, on trouve souvent des marques qui incluent les oeufs dans la fabrication. A éviter catégoriquement. Mais il faut aussi regarder de près la qualité des pâtes « made in Italy ». Les plus connues, celles qui font beaucoup de marketing, ne sont pas forcément bonnes. Les meilleures pâtes sont fabriquées avec du blé dur (« semola di grano duro ») de la région de Gragnano, une petite ville de Campanie, près de Naples.
  • Elles doivent aussi porter la mention « trafilate al bronzo » (comprenez : la pâte fraîche passe sur une machine avec une lame en bronze qui leur donne leur forme finale. Mais, contrairement aux autres procédés, cette technique laisse la surface des pâtes légèrement rugueuse. L’huile d’olive ou la sauce tomate viendront plus facilement les napper).

  • Sans aucun doute, la meilleure marque est « Garofalo ». Vous la trouvez en Italie seulement (parfois en Isère ou Savoie). Alors si vous passez la frontière, faites le plein !
  • Le choix de la forme est strictement personnel. J’apprécie les « Spaghetti » (le calibre est défini par un numéro sur le paquet, plusieurs choix… ) et les « Fettucce ». De temps en temps des « Penne »… Attention, les Italiens choisissent les pâtes en fonction de l’assaisonnement : les « Trofie » pour le pistou, les « Farfalle » pour le saumon. Quand on mange la pasta sans assaisonnement (un peu d’huile d’olive et une cuiller de parmesan râpé), on dit « mangiare in bianco » (manger blanc).
  •  Le secret pour réussir un bon plat de pâtes, c’est de les faire cuire dans un important volume d’eau. Pas de casseroles trop petites ! Faites bouillir beaucoup d’eau dans une grande casserole. Jetez le gros sel marin juste avant de mettre les pâtes. Baissez légèrement le feu, mais le bouillonnement doit continuer.
  • La cuisson, fondamentale. La pasta se mange « al dente », littéralement « à la dent », il faut qu’elle soit légèrement croquante. Personnellement, je les sors une bonne minute avant le temps de cuisson indiqué sur le paquet. Contrairement aux idées reçues : les pâtes sont plus digestes « al dente » et gardent aussi toutes leurs propriétés nutritives (dégradées par une cuisson excessive).
  • Bien égoutter (important). Mettez un peu d’huile d’olive vierge italienne (provenant de Ligurie, de Toscane ou des Pouilles) dans le fond de la casserole : versez les pâtes et mélangez bien avec une cuiller en bois pour imprégner les pâtes. Râpez un peu de parmesan (ne l’achetez pas déjà râpé, il sèche trop). Le meilleur parmesan est le « Reggiano » (vous trouvez aussi le « Padano » et le « Trentino », mais l’original, c’est le « Reggiano »)

C’est prêt ! A déguster sans modération en rentrant d’une longue sortie.

 

Guillaume Prébois.

 

 

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Au bout de la piste, Black Mountain

Extrait du journal Le Monde Sport & Forme. Par Guillaume Prébois.

Guillaume Prébois lors de l'ascension du Kotisephola Pass au Lesotho, en février.

Où que vous alliez dans le monde, d’un pays oublié d’Amérique latine à une île perdue des Philippines, vous finissez toujours par tomber sur un Suisse installé et heureux. Himeville, en Afrique du Sud, ne fait pas exception. Le patron de notre hôtel, Mario, est né dans le Tessin, sur les rives du lac de Lugano. Il porte la barbe, fume comme un Turc et dose l’humour avec la fine sagesse de ses 70 ans.

Pendant le dîner, il nous a conté de savoureuses anecdotes. J’ai été frappé par celle de la femme octogénaire qu’il rencontra au pied de l’Annapurna au Népal. Accompagnée d’un guide et de deux porteurs, elle randonnait en altitude. Quand Mario lui a demandé si ce n’était pas trop risqué, elle lui a répondu : « Je vis seule dans un magnifique appartement à New York avec vue sur Central Parc, mais si j’y meurs, personne ne s’en rendra compte avant une bonne semaine. Alors, quitte à mourir, je veux profiter de la vie et faire ce que j’ai toujours voulu faire : le tour de l’Annapurna. » Je me suis endormi avec la phrase de Cervantès en tête : « Vous autres, chevaliers errants, vivez en rêvant et rêvez en vivant. »

En ce matin de février, j’ai enfourché mon VTT avec une joie puérile et l’énergie d’un lion libéré de sa cage. Himeville est perchée à 1 500m d’altitude mais, à 9 heures déjà, la chaleur est digne d’un four à pizza. Le soleil africain est un tueur : il brûle sans sommation. Blond à la peau claire, je me protège avec des manchettes blanches et une généreuse couche de crème solaire sur le visage et les cuisses. Rouler à gauche réclame une certaine concentration pour un cycliste européen. La bifurcation pour le Sani Pass est à 2 km de l’hôtel.

Campagne ondulée, macadam lisse, fenouil sauvage. Des babouins cueillent des baies dans les buissons au bord de la route. Ils se déplacent à peine, en jetant un regard provocateur. Au loin, les escarpements du Lesotho ressemblent au Grand Canyon tapissé de mousse claire. La roche plisse et boudine comme un shar-pei. L’asphalte devient brusquement poussière, la route se fait piste, le guidon vibre, j’évite les flaques et les pierres, l’aventure commence, Paris-Roubaix en Afrique.

Jean-Claude, mon père, me suit avec difficulté en voiture. La carrosserie est basse. Dans un virage pentu, elle accroche une pierre et se coince. Un garde forestier, lunettes noires, coude à la portière d’un 4 × 4 blanc pour safari, nous lance un avertissement : « Les gars, je vous conseille de faire demi-tour, c’est pire plus loin ! » Jean-Claude amorce une marche arrière rocambolesque. Je continue quelques kilomètres pour reconnaître la piste avant de rebrousser chemin à mon tour.

Guillaume Prébois lors de l'ascension du Kotisephola Pass au Lesotho, en février.

L’orage gronde déjà, les nuages gonflent. Je pédale comme un gamin qui veut échapper à la pluie. De grosses gouttes criblent le bitume chaud et donnent un parfum d’été parisien à ce coin d’Afrique australe. Demain, un Land Rover doit récupérer mon père et nos bagages à la frontière avec le Lesotho à 10 heures, mais comment donc y arrivera-t-il ? Notre véhicule ne passe pas.

De retour à Himeville, j’en parle à Mario, le patron de l’hôtel. « Pas de problème Guillaume, je conduirai ton père avec mon pick-up. Service ! »J’ai dîné avec un plat de tagliatelles et un malaise diffus. Demain, j’escalade le Sani Pass, porte d’entrée du Lesotho, affreuse rampe de terre et de roche. Littéralement, son nom dérive de « pass of san people », le col des bochimans, les indigènes, dont les tribus de chasseurs-cueilleurs vivaient entre Lesotho, Swaziland, Mozambique, Zimbabwe, Namibie et Botswana.

Son profil escarpé inspire la terreur, une route chaotique et vertigineuse qui renverse même les 4 × 4. Le Sani Mountain Lodge, le seul hébergement au sommet, met en garde ses clients avant leur voyage : « Si vous ne deviez pas réussir à conduire votre véhicule jusqu’au bout du Sani Pass, quelle qu’en soit la raison, votre manque d’expérience ou une voiture trop basse, sachez que vous ne serez pas remboursé. » Je me sens dans la peau d’un boxeur qui monte bientôt sur le ring. Mon front est chaud, j’ai un peu de fièvre et les paupières lourdes.

6 h 30. Je saute du lit après une nuit pauvre en sommeil. Un brouillard écossais nappe la campagne. Petit déjeuner léger. Thé noir et toasts-confiture : les marathoniens le savent, il faut parfois privilégier une digestion rapide à l’apport calorique. Stress maximal. Bananes et barres aux céréales dans les poches du maillot. Un grand bidon d’eau minérale fraîche sur le vélo. Je quitte l’hôtel à 8 h 20 pour 40 km de montée. Mario et mon père partiront plus tard, rendez-vous à la frontière.

Guillaume Prébois.

La campagne bruisse d’insectes. J’attaque la piste du Sani Pass, mes pneus grattent, la gomme tape les cailloux. Le VTT exige davantage de concentration que le vélo de route. A chaque seconde un choix de trajectoire s’impose : à gauche ? A droite ? Franchir l’obstacle ? Je n’ai pas vraiment le temps de regarder paysage et cascades. Les flaques de l’orage d’hier forment des taches brunes sur la terre ocre, je roule sur une peau de léopard, calé dans les traces de pneus fraîches d’un 4 × 4 qui a un peu damé cette piste sauvage.

La route virevolte entre deux immenses parois rocheuses. Un drapeau, des bureaux, une petite guérite et une barrière, voilà la frontière sud-africaine avec le royaume du Lesotho, enclave grande comme la Belgique, peuplée par 2 millions de personnes dont 40 % vivent sous le seuil de pauvreté. Après une histoire mouvementée, entre domination des Boers et protectorat britannique, le Lesotho – anciennement Basutoland – est indépendant depuis 1966.

Un employé fume dehors, l’air absent. A-Matiea, le chauffeur du 4 × 4, descendu à notre rencontre depuis le Sani Lodge, m’attend de l’autre côté du grillage. Il conduira sur le tronçon technique et difficile qui décolle de 900 m en 8 km pour passer de 1 960 à 2 865 m. Ma montre indique déjà 10 h 15, mon père n’est toujours pas là. Les touristes de passage me regardent avec perplexité en tendant leur passeport aux fonctionnaires pour les formalités administratives.

Un guide africain me lance : « Tu sais vraiment ce qui t’attend ? La piste est défoncée, c’est un chemin muletier, rien d’autre. Enfin… bon courage ! » Un minibus blanc qui descend du Lesotho s’arrête. Une dizaine de personnes fatiguées en sortent, encore ballottées par les virages et la caillasse. Elles viennent chercher légumes, fruits et aliments de première nécessité au marché d’Underberg. Rien ne pousse sur les hauts plateaux, où la seule richesse est l’élevage de moutons.

Jean-Claude et Mario finissent par arriver. Un coup de tampon sec de sortie du territoire, un sourire affable du douanier, et la barrière se lève. La montagne se dresse comme un cobra royal, j’aperçois le mur final loin devant moi. Le Sani Pass est aussi monumental que le Taj Mahal, on le regarde avec une crainte mêlée d’admiration. La route en zigzags, les lacets impossibles, l’interminable série d’accidents qui eurent lieu et la prolifique imagination des aventuriers, ont donné naissance à une terminologie troublante. Si les virages de l’Alpe-d’Huez sont numérotés et associés à une gloire du cyclisme, ceux du Sani Pass portent tous un surnom épique : « Big wind corner », « Reverse corner », « Ice corner », « Suicide bend », « Whisky spring » et un inquiétant « Haemorrhoid hill ».

Guillaume Prébois.

Sur cette zone tampon de 8 km qui sépare la frontière de l’Afrique du Sud de celle du Lesotho, le Land Rover se cabre, balance, rebondit de rocher en rocher, le moteur rugit. Je suis une trentaine de mètres devant, arc-bouté sur le guidon, la progression se fait coup de pédale après coup de pédale. La piste semble avoir été bombardée par des météorites, la montagne entière s’effrite et s’effondre sur elle-même.

Godfrey Edmonds était au volant du premier véhicule qui atteignit le sommet du Sani Pass, le 26 octobre 1948. Entouré d’hommes à cheval, équipé de cordes, d’une cale, de bidons de pétrole, il lui avait fallu près de six heures avec une Jeep. La pente est digne de l’escalier d’un gratte-ciel new-yorkais. La piste rétrécit encore, virages en épingle, elle s’enroule sur les bourrelets verts de la montagne tendue vers le ciel ; si mes poumons ne luttaient pas contre l’appauvrissement en oxygène, je siffloterais volontiersStairway to Heaven des Led Zeppelin. Nez sur le guidon, tout mon corps participe à l’effort, il n’y a pas un centimètre carré de muscle inutilisé, même mon visage s’investit, figé dans une raideur anguleuse qui rappelle les statues de l’art précolombien.

Dernière ligne droite, dernier mur, le balcon du Sani Lodge apparaît en haut à droite. Légèrement étourdi, j’aperçois de longues ombres à distance, élancées comme les statues de Giacometti, difficiles à identifier, les anges et démons du dessinateur Escher. Ce sont de jeunes bergers enveloppés dans de sombres couvertures. Certains portent des masques de laine pour se protéger du vent ou du froid. Aux pieds, des bottes en plastique. L’un d’eux chante, sa voix est magnifique, il appelle son troupeau.

Le poste-frontière du Lesotho est là, à 50 mètres, juste après le panneau qui indique l’altitude du Sani Pass (2 865m). A-Matiea gare le 4 × 4, Jean-Claude saute du Land Rover avec nos passeports. On entre dans une autre dimension. Je remplis un bref questionnaire à la douane. A travers la vitre du bureau, j’entends des hurlements. Un film d’horreur passe à la télévision. Où suis-je exactement ?

Autour de moi, un ballon de football, des bidons vides, deux sièges de jardin défoncés et le drapeau bleu et noir du Lesotho. Des hommes se sont approchés, ils observent mon vélo comme les touristes du Louvre cherchent le secret de la Joconde. Couleurs et motifs varient selon les couvertures dans lesquelles ils se blottissent. A-Matiea m’explique que le nombre de rayures et la variété des couleurs de l’étoffe indiquent la richesse ou le statut social. La culture vestimentaire a traversé les siècles mais le téléphone portable qu’ils tiennent tous à la main nous reconnecte à 2013. Devant moi, les hauts plateaux du Lesotho, immensité désertique où siffle le vent.

On ne boit pas tous les jours une bière Maluti au comptoir du « pub le plus haut d’Afrique ». Jani Sourligas, un Sud-Africain d’origine grecque (« Ecris bien que ma famille vient de Kos, l’île d’Hippocrate ! »), me raconte la vie au Sani Mountain Lodge, à 3 000 m d’altitude, où il vit depuis dix mois, lancé dans une nouvelle expérience professionnelle après avoir géré trois magasins d’alimentation. Jani est un homme de clins d’oeil, de tapes sur l’épaule, il distribue les « OK mon ami » et les coups de coude complices. Son charisme peu ordinaire est un prétexte pour donner des ordres que personne n’accepterait. Vingt-deux des 52 habitants du village voisin travaillent pour lui. Les autres, surtout les plus jeunes, sont bergers, payés 400 rands par mois (environ 40 euros). La famille de Jani vit à neuf heures de route, il reste en contact par courriels et textos.

L’orage éclate, comme chaque jour en été. Parfois, il s’achève avec un arc-en-ciel majestueux et pacifique qui relie une montagne à l’autre. La foudre frappe aveuglément à quelques encablures du chalet. Les clients, des randonneurs britanniques, un couple d’amoureux allemands et nous, sont rassemblés dans le petit salon cosy, au coin d’un feu de cheminée où tous les regards finissent par se consumer. L’hiver, la température peut descendre à – 20 °C. Mon objectif est en vue : le Kotisephola Pass, le « col froid », est à moins de deux heures de vélo en direction de Black Mountain. La soirée a passé en jouant aux cartes avec les Anglais dont le visage rougissait après chaque bonne lampée de vin rouge, l’excellent Simonsig de Stellenbosch. Dehors, un brouillard cotonneux montait de la terre détrempée vers un ciel noir comme la poix.

« LA MÉTÉO TOURNERA À LA MI-JOURNÉE, PARS TÔT »

7 heures. Quelques braises rougeoient encore dans le poêle à bois. Trois couvertures n’ont pas réussi à me réchauffer. Il fait froid à 3 000 m sous le toit de paille d’un rondavel en pierres. Des chiens ont aboyé, j’ai mal rêvé. Une fine lumière éclaire les lacets tourmentés du Sani Pass qui dessinent un serpentin. Jani m’a prévenu : « La météo tournera à la mi-journée, pars tôt. » Petit déjeuner copieux : porridge, pancakes, oeufs brouillés, thé, toasts et marmelade d’orange. Il me reste 17 km à pédaler, une plaisanterie s’il ne fallait, aujourd’hui encore, grimper à la verticale. « Fais attention, insiste encore Jani sans se départir de son sourire passe-partout, le Kotisephola est moins pentu que le Sani Pass mais la piste est en plus mauvais état… »« Comment est-ce possible ? », ai-je pensé. A-Matiea attend, bras croisés, devant le Land Rover blanc, dont le moteur tourne déjà. Jean-Claude se hisse sur le siège passager. Un sunbird, oiseau noir à tête verte, bec incurvé, butine une fleur rouge d’aloe vera. Derniers instants de calme avant la poussière, la caillasse, les pourcentages et le manque d’oxygène.

La piste instable de terre rouge dessine un ruban dans la prairie fade où l’herbe n’en peut plus d’être broutée. De frêles bergers guident leur troupeau en brandissant un bâton ; les bêtes fuient en entendant le moteur du 4 × 4. Cette route file au nord, vers le Lesotho plus tempéré, celui des célèbres mines de diamants. Mais la véritable richesse naturelle du royaume, c’est l’eau, de l’eau en abondance, fraîche et pure.

Des milliards de dollars ont été investis dans la construction de grands barrages dans le cadre du Highlands Water Project, qui utilise l’Orange River pour alimenter la région du Gauteng, en Afrique du Sud. Paradoxalement, dans les villages et les fermes du Lesotho, on a souvent du mal, au quotidien, à se procurer une eau de bonne qualité. Il faut parfois marcher des heures ou partir à dos de cheval, sans certitude.

Un faucon survole l’étendue, nous arrivons au pied de Black Mountain,Thabana Ntlenyana en dialecte local. La piste donne un dernier coup de reins, comme si elle voulait décourager les conquérants. La terre disparaît sous les pierres, mes pneus dérapent, je cherche le bon braquet pour affronter la paroi. Le moteur du Land Rover ronronne comme un gros chat derrière moi. La recherche constante du meilleur appui, mon zigzag entre rochers et ornières, rend ma trajectoire semblable à celle d’un homme saoul. Puis tout se calme soudainement. Je lève la tête. Un large panneau planté sur deux poteaux métalliques marque la fin de l’ascension. Kotisephola Pass, 3 250m, plus haut col d’Afrique. Un jeune berger accroupi derrière une touffe d’herbe m’observe sans m’adresser la parole.

Un pick-up arrive en sens inverse, il vient de Mokhotlong. Un homme blond, robuste comme un rugbyman mais trahi par une bedaine naissante, me lance : « Dur… pas vrai ? T’inquiète pas, ce sera bientôt asphalté ! »Quoi, asphalté ? « Oui le gouvernement vient de lancer les travaux. Je supervise une équipe d’ouvriers chinois. Nous avons déjà couvert 15 km depuis Mokhotlong. Une autre société attaquera bientôt le tronçon qui monte depuis Himeville où tu as dû passer. » Les mauvaises langues disent à qui veut l’entendre que les Chinois ont accepté d’envoyer de la main-d’oeuvre gratuitement en échange d’un droit de regard sur les mines. Les deux équipes devraient se rejoindre avant fin 2015.

La route Himeville-Mokhotlong deviendra un axe commercial crucial et très fréquenté. Je comprends mieux pourquoi Jani Sourligas m’a dit que le Sani Mountain Lodge allait doubler sa capacité d’accueil. On dit qu’un vaste complexe hôtelier naîtra sur le terrain en face. J’imagine soudain les bergers du Lesotho envahis par des hordes de touristes, cernés par des centres commerciaux où l’on vendra des jeans délavés et des lunettes de soleil, leur petit bétail parqué derrière des fils barbelés pour ne pas déranger les bus climatisés qui fileront à vive allure…

J’ai bu une gorgée d’eau de mon bidon. Le vent soufflait légèrement. Les replis verts du Lesotho brillaient sous les rayons de midi. Mon père et A-Matiea restaient silencieux, eux aussi. Le monde change et son désir aussi. Nous avions la sensation troublante de vivre un présent condamné. L’aventure africaine du Kotisephola Pass disparaîtra bientôt sous les couches de bitume des Chinois.

Retrouvez les aventures de l’auteur sur son site

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Rire jaune, par Arnaud Tsamere

Extrait du Monde & Sport & Forme, Par Arnaud Tsamere.

 

J’en avais tellement envie de ce Tour. Celui qui aura attendu cent dix ans pour visiter la Corse. Un Tour enfin propre puisque « débarrassé » d’Armstrong. Laissez-moi rire, jaune bien sûr. Je voulais croire au suspense, croire en Valverde et Contador pour rivaliser avec ce pantin de Froome. Je croyais même en Andy Schleck, pour dire combien je suis naïf et rêveur.

Et puis, patatras ! Dès la deuxième étape vers Ajaccio, tout était plié. « Froomey » accéléra sur une bosse, que même Abdoujaparov aurait grimpée sur la plaque, s’amusa avec tout le monde, et c’est pile à ce moment-là qu’on a commencé à me prendre pour un con. Moi, le passionné de vélo et le plus fervent défenseur de tous ces coureurs, on m’expliquait que le Tour n’était pas fini. Je sais que le Tour n’est pas fini mais c’est plié quoi !

« Mais non ! », me disait-on. Il reste deux semaines de course et toute la montagne. C’est bien parce qu’il reste toutes les plus grosses difficultés que je vous dis que c’est fini. Froome est au-dessus, plus au-dessus que ne l’étaient Indurain ou Armstrong. Je passerai sur le style le plus laid de toute l’histoire de la laideur que trimbale cette marionnette sur un vélo. Ça, ce n’est pas de sa faute, le pauvre. Mais arrêtez de me prendre pour un cornichon. Arrêtez de me dire qu’il y a du suspense, ni pour le maillot jaune, ni pour le vert, ni pour les pois, ni pour mes chaussettes rouge et jaune du même motif.

QU’ON ME PROUVE QUE C’EST DU BANGA

« Mais non, Arnaud, regarde la 9e étape, l’armada Sky a volé en éclats ! » Froome s’est retrouvé seul sans équipiers ! Et donc ? Et donc il a suivi tout le monde sans lever son cul de la selle, ni tirer une fois la langue. La Sky l’a laissé seul ce jour-là parce que c’était décidé le matin même, au briefing, pour ne pas éveiller les soupçons. Point barre. Parce que, pardon, mais si ces soupçons de dopage portent sur Froome, il va aussi falloir m’expliquer à quoi carbure Richie Porte. Et si on me prouve que c’est du Banga, je veux bien la prendre, la porte. Et dans le contre-la-montre du Mont-Saint-Michel, 11e étape, Froome, devant Tony Martin à tous les intermédiaires, choisit encore une fois de ne pas gagner en fin d’étape. Pour les mêmes raisons. Ohlala ! 13e étape ! Une bordure ! Contador a repris une minute à Froome ! Le Tour est « magistralement relancé », me fait-on lire. Comment le Britannique va-t-il se relever de cette terrible défaite ? Vous me prenez encore pour un con, là, on est d’accord ? Ah oui, on m’a aussi expliqué que Froome a monté le Ventoux plus vite que Pantani et Armstrong, parce qu’il avait le vent dans le dos. Qu’est-ce que je vous ai fait bordel ? Pourquoi tout le monde se fout de moi comme ça ?

A l’heure où j’écris ces lignes, Froome vient à l’instant de gagner le second contre-la-montre, 32 kilomètres et deux bosses à escalader entre Embrun et Chorges, dans les Hautes-Alpes. De la rigolade avant la double montée de l’Alpe-d’Huez (Isère). Il a écrasé tout le monde ? Non. A cause de la pluie. Mais ça aussi, c’était décidé au briefing.

Je ne me suis jamais montré résigné face au dopage dans ce vélo que j’aime tant. J’ai toujours admiré cette épreuve légendaire qu’est le Tour. Mais cette année, c’est trop pour moi. J’abdique. En attendant l’année prochaine bien sûr.

J’ai tenté de regarder le Tour sur France 2…Par guillaume Prébois

Guillaume Prébois

 

extrait de http://www.guillaumeprebois.com.

par guillaume Prébois.

 

Depuis des années maintenant, je regarde les étapes du Tour de France commentées en anglais sur Eurosport. N’y voyez pas une forme de snobisme, j’apprécie l’enthousiasme, la compétence, la justesse des opinions, la clairvoyance des consultants.

Dimanche 30 juin, curieux de connaître la qualité des retransmissions de notre service public, j’ai tenté de renouer avec le « direct » de France Télévisions. Je me sentais un peu dans la peau de Morgan Spurlock, l’acteur de Super Size Me qui s’était gavé pendant des semaines de frites et hamburgers pour un documentaire sur la malbouffe. Je savais risquer l’indigestion, j’allais payer plein pot cette folie. Mais on m’avait dit: « Guillaume, maintenant il y a Cédric Vasseur, il est pas mal… »

« Notre Gégé national » et le bilboquet

Alors j’ai allumé ma télévision sur France 3. Dehors il faisait chaud, le soleil tapait sur les volets. Le choc: je suis tombé d’entrée sur Gérard Holtz dont les façons et les mimiques agacent mêmes les ménagères qui repassent avec une oreille distraite bercée par le murmure du Tour. Ce théâtreux passionné par Molières semble vouloir mourir à l’antenne. La seule question d’intérêt concernant « notre Gégé national » (expression utilisée exclusivement par les collègues inférieurs à lui dans l’organigramme) concerne ses choix capillaires: le cheveux court ou mi-long? La mèche teintée ou non? On m’a glissé que sur le Dakar il avait tenté les lunettes à verres violet. Un peu de jeunisme pour lutter contre l’usure. Pour se mettre les Corses dans la poche, il a tenté une demi-douzaine de fois de prononcer Ajaccio avec l’accent: Ajacciù, Ajàccio, Ajacc…Il ressemblait à un type qui joue au bilboquet et ne chope jamais la boule. L’accent tonique tombait toujours ailleurs. « Il ne faut pas prononcer la consonne finale » qu’il disait le Gégé…révélant une inquiétante dyslexie. Quand je l’ai entendu dire: « Radio Shack changera de propriétaire l’année dernière », j’ai compris qu’il commençait à fatiguer. Il faut de l’élégance pour savoir passer la main.

Deux camionneurs turkmènes

Chaleur et paysages. Voix monocordes. De temps en temps, un plan fixe sur Cédric Vasseur et Thierry Adam qui ressemblent à deux camionneurs turkmènes qui ont traversé les steppes: visages tirés et raides, la chemise comme froissée par des sueurs froides. On commente une catastrophe ou une course de vélo? Heureusement, Pierre Rolland attaque et la fibre patriotique de Thierry Adam vibre: les Français, les Français, un Français devant, un autre derrière ! Mais il garde dans la cartouchière la formule qui l’a rendu célèbre,  » un sacré numéro! ». Le Tour est encore long. zzzzzz….zzzzz. Les paupières sont lourdes. Je zappe. Un peu de Docteur House sur TF1, un documentaire sur l’Inde sur France 5. Et je retombe sur le bruit ambiant qui a accompagné ma jeunesse: les pales métalliques de l’hélicoptère qui survole le peloton, la voix rassurante de « Paulo la science » qui déballe ses fiches culturelles sur les ponts et les châteaux: Jean-Paul c’est l’éternité personnalisée, il a toujours existé. Sans passion, il égrène les beautés du territoire pendant que la France digère.

Cédric Vasseur a perdu toute la spontanéité qui le rendait agréable sur la télévision belge RTBF où il pouvait compter sur l’excellent Rodrigo Beenkens pour le lancer ou rebondir. Il entend Thierry Adam débiter des banalités et des horreurs grammaticales au kilo (« les chutes, c’est l’ennemi »), alors il se met à son niveau par gracieuse solidarité: « les coureurs vont satisfaire une pause technique ». Sur la moto, Jean-François Kerckaert, appelé de la dernière heure, parle de vélo comme je parlerais d’un combat de sumo: avec une incompétence totale. Il attaque avec du sûr (« Ecoutez Thierry », « Oui Thierry »), puis formule des phrases inintelligibles (« on attend vraiment un petit peu de voir du côté de l’Espagnol ce qu’il en est »), aligne les évidences (« Pour l’instant rien n’est fait Thierry », à 90 km de l’arrivée…) et nous indique que « la route a été refaite ». Il aura l’occasion de se rendre compte que c’est le cas sur une bonne partie du parcours. Puis, audacieux, il se lance dans des pronostics: « je mets mon billet sur Moreno pour le grand prix de la montagne, c’est lui qui pédale le mieux ». Et Lars Boom passe en tête.

Claude Eymar, entre douches et toilettes

Thierry Adam était doué pour commenter le hockey sur glace, il cherche encore à comprendre le cyclisme. Alors il joue la carte populaire, les « mon cher Jean-Paul », les « que la France est belle! », Adam c’est le Café du commerce. J’ai dû m’assoupir, pour une fois il n’a salué ni son directeur Daniel Bilalian. Par contre, il nous a parlé de basket et des « Braqueuses » en plein direct (je n’ai jamais entendu la réciproque, à savoir les commentateurs de rugby, de football ou de handball annoncer une course de vélo…). Son délice, c’est de saluer les chefs des tables où il a dîné au fil des étapes et de se gargariser avec les chiffres de l’audimat comme on le fait avant de recracher dans les caves du Beaujolais: « vous êtes des millions à nous suivre »…Je me suis senti coupable d’en faire partie.

Mais, d’humeur particulièrement empathique, je me disais qu’au fond, ils font ce qu’ils peuvent les journalistes du service public. Le vaillant Nicolas Geay sur la moto 2, est contraint de relayer la pauvreté du discours des directeurs sportifs (« on va voir », « soyons prudents ») et Claude Eymar relégué depuis une décennie entre les bus des équipes, coincé entre les douches d’Euskatel et les toilettes Sky, doit attendre qu’un champion pointe le bout de son nez sur les marches pour entendre ce que nous savons déjà.

Heureusement, Thierry Adam a conclu cet après-midi soporifique avec un somptueux tour de passe-passe et nous a vendu un triomphe espagnol dans les 5 dernières minutes, au comble du suspense, avant d’être rappelé à l’ordre par le classement officiel: non, ce n’était pas Irizar, mais le belge  Bakelants. Vous croyez qu’il s’est excusé? Non, c’était la faute de Radio Tour qui avait donné une info erronée dans les oreillettes. Sur Tweeter, les passionnés avaient déjà rectifié sa bévue en temps réel. Cédric Vasseur a bredouillé. Adam a survolé. Et Gérard Holtz a repris l’antenne: « Ici à Ajacciù…Ajàcco, Ajaciùo… ». Le Tour sur France Télévisions ?Perseverare diabolicum.