Colombie : les aventuriers de la Cité perdue

 

201211031.0.1049260180colombie_1

 

L’HOMME PEUT BIEN ALLER FAIRE DU GOLF SUR LA LUNE, le tour du monde en pédalo ou grimper l’Everest à cloche-pied, il lui reste encore un défi impossible à relever : rester sec sur le chemin de la Ciudad Perdida. Il y a d’abord tous ces bras de rivières que le sentier s’entête à traverser. Soucieux du confort de ses orteils, on prend soin dès le départ de retirer chaussures et chaussettes avant de se risquer dans l’onde impétueuse. Quelques coupures et glissades plus tard, on abandonne l’idée de garder les pieds au sec. Le reste aussi d’ailleurs : entre le taux d’hygrométrie à 99 % et l’averse qui, chaque jour, attend la fin du déjeuner pour se déverser à pleins seaux sur la montagne, l’eau ici a toujours le dernier mot.

 

201211031.0.1050921391colombie_3

 

C’est dans les années 1980 que les premiers touristes s’aventurent dans le parc de Tayrona. Un tourisme culotté sur fond de conflits entre guérilleros cultivateurs de marijuana et paramilitaires financés par la CIA. Depuis, l’armée régulière a fait le ménage, guérilleros, paracos et narcos sont partis vers d’autres jungles ou ont raccroché les fusils pour devenir muletiers ou patrons de lodge. Comme Adam, propriétaire d’une centaine d’hectares à l’intérieur du parc depuis 1976. Il a fini par monter un petit campement propret pour les touristes après s’être essayé à la culture de marie-jeanne, de cacao et à la production de base, première étape dans la complexe et sordide élaboration de la coke. Il y a encore quatre ans, il faisait même visiter son laboratoire de goma à ses hôtes ! Depuis, les autorités lui ont fait fermer son atelier, mais certaines mauvaises langues prétendent qu’il est désormais dissimulé un peu plus haut dans la montagne.

 

201211031.0.1049260269colombie_2

 

Ici, dans la Sierra Nevada de Santa Marta, le sentier poursuit ses méandres bourbeux à travers une jungle propice à tous les fantasmes, serpents aux dents longues, araignées montées sur ressort ou tiques insatiables. De temps à autre, une clairière s’ouvre sur un rassemblement de cases à chapeau pointu où vivent une poignée d’Indiens mutiques. Trois communautés sont présentes dans le parc, les Kogis, les Wiwas, les Arhuacos, tous descendants des Tayronas, l’un des peuples précolombiens les moins étudiés et pourtant l’un des plus fascinants. Quand, en 1498, l’explorateur Gonzalo Fernandez de Oviedo jette l’ancre dans la baie de Santa Marta, il y a près de 250 villages tayronas dispersés depuis la côte jusque sur les hauteurs de la sierra. La plupart sont abandonnés au début du XVII éme siècle par leurs habitants qui, pour fuir les maladies introduites par les conquistadors, se réfugient encore plus profond dans la forêt. L’homme blanc avait fini par oublier leur existence, jusqu’à ce jour de 1976, où deux huaqueros, des pilleurs de tombes, remontent les berges de la rivière Buritaca et aperçoivent d’intrigantes marches de pierre partant à l’assaut de la montagne.

Essoufflé tant par l’émotion que par l’effort, on emprunte encore ce formidable escalier pour parvenir, quelque 1 200 marches plus haut, aux portes de la Cité perdue de Teyuna. Elle n’a jamais été perdue pour les Indiens pour qui elle est un site sacré, garant de leur culture et de l’équilibre du monde. Encadrées par des rideaux de palmiers tagua et de fougères arborescentes, près de 200 terrasses dallées où s’érigeaient jadis des maisons de bois reliées entre elles par un réseau de chemins empierrés et d’escaliers vertigineux, s’éparpillent sur le flanc de la montagne. Il n’y a plus qu’à s’asseoir, s’éponger le front et écouter les chuchotements de la terre mère.

par Christophe Migeon, extrait de M le magazine du Monde.

Y aller:

Depuis que les communautés indiennes ont exigé des autorités de protéger les forêts, le trek se fait, en quatre ou six jours, au départ de Machete Pelao, à deux heures de voiture à l’est de Santa Marta. Retour au point de départ.

 

Laisser un commentaire