Coup de tête

Sophia AramExtrait de Sport & Forme, journal du Monde du 01 octobre, 2011.

Samedi 11 heures du matin. Un employé municipal en sueur pousse le volume d’une mauvaise sono dans le but inavoué de couvrir les cris d’adolescents prépubères en manque de sport. Le zouk qu’elle diffuse prend alors des allures de heavy metal dont les vibrations viennent de décrocher la banderole du Forum des associations. Elle pendouille bêtement dans l’air surchauffé de ce gymnase dont la climatisation semble avoir rendu l’âme.

Putain de forum ! Mais on n’a pas le choix. Faut bien qu’il fasse du sport. Ça fait pratiquement un an que j’attends ce rendez-vous pour inscrire mon fils à un sport. N’importe lequel, mais pas du foot.

Le foot, on a arrêté, il y a près d’un an justement. A la fin du premier entraînement, je l’avais retrouvé dépité, assis seul sur le banc de touche. Je me précipite vers lui et lui demande ce qui ne va pas. Il me répond : « Ils s’entraînent aux têtes, et tu m’as interdit d’en faire. »

Je suis donc la seule mère à faire le lien entre le fait de se taper la tête dans un ballon gonflé à bloc et l’incapacité de certains footballeurs à établir les connexions neuronales suffisantes pour répondre aux questions de journalistes sportifs ayant eux-mêmes subi quelques entraînements de tête ? Dois-je attendre que mon fils s’exprime avec la syntaxe d’un Ribéry ?

Je me calme un instant, le temps d’écouter mon garçon me décrire son embarras quand il a dû expliquer à son coach, qui n’avait visiblement rien contre les têtes, qu’il ne voulait pas devenir débile à son tour.

En voyant l’oeil noir de l’entraîneur, j’ai compris que mon fils n’avait certainement pas su trouver les mots.

On est restés là, sur ce banc mouillé, à attendre la fin de l’entraînement. A côté de nous, un papa nous a confié son envie de voir son fils entrer au PSG. Je me souviens de la lueur d’espoir qui brillait dans ses yeux en imaginant que sa progéniture puisse un jour réaliser pour lui son rêve le plus fou : jouer à la console vidéo dans une voiture de sport en palpant les tétons siliconés d’une blonde très bien refaite.

Je tente une ultime médiation avec l’entraîneur. Mais j’ai beau citer Thuram et lui parler de mes amis footballeurs, rien n’apaisera la douleur de ce serviteur blessé dans l’exercice de sa mission « éducative-au-service-des-valeurs-du-sport ». Après la génuflexion qui convient devant l’évocation de Pierre de Coubertin, nous nous sommes éclipsés en nous demandant si le baron aurait été pour ou contre les entraînements au jeu de tête. Vaste débat…

C’est là qu’on a décidé d’arrêter le foot et de se lancer à la recherche d’un sport qui laisse une chance à mon enfant de prononcer une phrase avec sujet, verbe et complément sans avoir à se tourner vers un attaché de presse ayant lui-même arrêté ses études en fin de 5e.

Nous voilà donc coincés devant le club colombophile, que mon fils s’obstine à ignorer, en espérant avoir une chance d’atteindre le stand basket. Va pour le basket. Je remplis la fiche d’inscription…

Au moment de signer, je marque un temps d’hésitation. Mon fils lève les yeux vers moi et me dit mécaniquement : « Oui, je sais, pas de ballon sur la tête. »

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