… D’abuser du mot « dandy » ?

Gainsbourg ce Dandy. Bob London pour M Le magazine du Monde

Sur le même modèle que la loi de Godwin – selon laquelle une discussion en ligne finit presque toujours par faire référence au nazisme – il serait judicieux de mettre au point un système permettant de mesurer la propension des uns et des autres à évoquer le dandysme.
Par Marc Beaugé. Illustration Bob London. Extrait de M le magazine du Monde.

À entendre les conversations, en ce moment, il semblerait que le dandysme soit partout, et les dandys légion. Ainsi, le terme se retrouve-t-il régulièrement accolé à une tripotée de célébrités mâles. Citons, sans souci d’exhaustivité et en restant à l’intérieur de nos frontières, Frédéric Beigbeder, Nicolas Bedos, Thomas Dutronc, Ali Baddou, Michel Denisot, Benjamin Biolay, Jean Dujardin, Edouard Baer, Ariel Wizman ou Guillaume Canet, tous placés sous l’égide du dandy absolu : entre ici, Serge Gainsbourg. De la même façon, le mot dandy fait aujourd’hui l’objet, dans la presse, de multiples déclinaisons conceptuelles. Outre le très usité dandy cool, dont la référence disco fait certainement le piquant, citons les dandy bobo, dandy ultime, dandy rebelle, dandy vintage, dandy raté ou dandy céleste. Avant, peut-être, bientôt, un très malin dandymanché. Voire un dandyarrhée qui pourrait parfaitement résumer un dossier sur l’art de gérer, avec élégance, ses allers-retours aux toilettes.

Transformé en gadget éditorial, le terme dandy n’a donc plus guère de sens et certainement plus la moindre valeur. Au vrai, il semble que chaque homme puisse désormais prétendre à ce statut, dès lors qu’il ne se trimbale pas en permanence vêtu d’un bas de survêtement gris chiné et d’un marcel taché de sauce samouraï. Car, d’un pur point de vue stylistique, c’est bien le seul mérite commun que l’on puisse reconnaître aux personnalités citées plus haut.

Mais, au-delà de la dégradation de l’exigence vestimentaire qu’elle sous-tend, la nouvelle acceptation du terme dandy trahit surtout son effroyable rétrécissement. Car si le doute demeure sur l’origine du mot en lui-même (fait-il référence audandy prat, une monnaie utilisée au xviie siècle en Angleterre ou apparaît-il d’abord, à la fin du XVIIIe siècle, dans la chanson américaine Yankee Doodle ?), on sait, depuis que Barbey d’Aurevilly et Baudelaire se sont penchés sur la question, que le dandysme est davantage une manière d’être que de paraître.

Ainsi, contrairement à ses imposteurs du moment, le vrai dandy n’est jamais à la mode. Il n’aime pas, ne travaille pas, ne se montre pas, ne brûle pas de billet de 500 francs à la télévision et joue certainement très mal de la guitare manouche. Autant dire que le vrai dandy est mort et qu’il doit aujourd’hui se retourner dans sa tombe, le pauvre.

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