…D’aller bosser avec un sac à dos ?

A l'instar de la tortue et du kangourou, le cadre en entreprise sait faire preuve d'un véritable sens du nomadisme. Illustration Bob London pour M Le magazine du Monde

Extrait de M le magazine du Monde, par Marc Beaugé.

Illustration Bob London.

A L’INSTAR DE LA TORTUE ET DU KANGOUROU, transportant respectivement leur logis sur le dos et leur descendance sur le ventre, le cadre en entreprise sait faire preuve d’un véritable sens du nomadisme. Ainsi a-t-il pris l’habitude d’emporter avec lui son bureau, trimballant, concrètement, son ordinateur portable dans un sac à dos spécialement conçu à cet effet.

Si le développement de cette pratique, appuyée par le puissant lobby des ostéopathes, coïncide avec un mouvement général de prise en compte des souffrances dorsales, il répond surtout aux mutations du monde professionnel. Ainsi, s’il pouvait lui arriver, autrefois, de se rendre à un rendez-vous de travail une pile de dossiers sous le bras, le cadre en entreprise est désormais tenu à une mobilité permanente. Il est en effet susceptible, à chaque instant, de recevoir un SMS de sa DRH lui indiquant que le siège de l’entreprise a été délocalisé, pour des raisons budgétaires, à Cracovie, en Pologne, et qu’il y est attendu le lendemain à 8 h 30 afin d’entamer sur-le-champ une nouvelle mission, évidemment rémunérée au tarif du marché du travail local.

Equipé de son sac à dos et de son ordinateur portable, le cadre moderne pourra parfaitement répondre à la convocation. Mais le trajet jusqu’à la Pologne s’avérera éreintant, et pourrait lui valoir quelques inimitiés, pour peu qu’il emprunte des moyens de locomotion collective à des heures de pointe. Dans un métro, un RER ou un bus bondé, l’adepte du sac à dos est en effet moins populaire encore que le lecteur de L’Equipe ouvrant son journal en grand pour y chercher le classement de la deuxième division de handball féminin. Car, si ce dernier prend de la place, le premier ne manque jamais, à chacun de ses mouvements, de heurter les passagers se situant à proximité.

POURTANT, LE VÉRITABLE PROBLÈME reste, ici, stylistique. Pensés pour préserver le matériel informatique de toute casse, ces sacs à dos à ordinateur, particulièrement volumineux, sont en effet conçus dans des matières techniques semblables à celles utilisées dans la fabrication des tapis de souris ou des combinaisons de plongée. Ainsi, à la ville, sur un cadre en costume et cravate, ils apparaîtront toujours extrêmement déplacés, et presque aussi incongrus qu’un attaché-case au bras d’un plongeur prêt à se jeter à l’eau.

Au vrai, si le port du sac à dos peut se justifier lors d’une randonnée périlleuse nécessitant d’avoir à chaque instant les mains libres pour pouvoir se rattraper aux branches en cas de glissade, il n’a jamais lieu d’être à la ville. Protégé par une pochette ou une coque, un ordinateur portable trouve en effet parfaitement sa place dans une besace en toile ou en cuir, coincée sur l’épaule. Ainsi équipé, le cadre en entreprise semblera immédiatement plus raffiné. De plus, il cessera aussitôt d’éprouver le sentiment d’en avoir plein le dos.

 

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