…D’arborer un pull sans manches ?

Bob London pour M Le magazine du Monde

Par Marc Beaugé, illustration Bob London. Extrait de M le magazine du Monde.

S’il pouvait arriver, au Moyen Age, qu’une jeune femme offrît la manche de l’un de ses habits au chevalier de son coeur et se baladât, ainsi, amputée d’un membre par amour, les choses sont désormais beaucoup moins romantiques. De nos jours, si certains s’affublent de pull sans manches, c’est bien par conviction, et non par sentiments. Ce qui assurément ne dit rien de bon sur l’évolution de l’espèce.

Apparu au début des années 1930, alors que déferle pour la toute première fois la mode du pull-over et que vacille enfin l’empire du gilet de costume, le pull sans manches est une bizarrerie dans la garde-robe moderne. Car, à l’instar de l’invraisemblable pantacourt, il se caractérise d’abord par son inutilité. Concrètement, à quel moment se révèle-t-il nécessaire, ou simplement judicieux, de porter un pull sans manches ? Quand il fait à la fois trop chaud pour porter un pull intégral et trop froid pour rester simplement en bras de chemise ? Certes. Mais ces moments-là sont rares. Peut-être même n’existent-ils pas.

Au vrai, le pull sans manches, dépourvu de la moindre pertinence météorologique, a pu prospérer et se propager dans la garde-robe ordinaire grâce au soutien d’une corporation confrontée à des conditions de travail bien spécifiques : les sportifs. Mais pas n’importe lesquels. Ceux appelés, de par leur poste ou leur discipline, à se mouvoir relativement peu sur le terrain mais à agiter régulièrement les bras (outre nos amis amateurs de bridge, citons les golfeurs, les joueurs de cricket et les gardiens de but). Le pull sans manches, source de chaleur et garantie d’une grande liberté de mouvements, leur était parfaitement adapté. Tout le problème découle de là.

Si les professeurs d’histoire-géographie affectionnent particulièrement le pull sans manches, c’est naturellement parce qu’il leur permet de pointer Kiel en haut de la carte de l’Allemagne sans se sentir entravés au niveau des aisselles. De la même façon, si les nains de jardin en sont régulièrement affublés (vérifiez, vous verrez), c’est évidemment pour qu’ils puissent, la nuit venue, escalader sans difficulté la clôture et retourner tranquillement chez eux. Pour mieux se changer ?

D’un pur point de vue stylistique, le pull-over amputé reste en effet complètement invivable. Fin ou épais, pourvu d’un col rond ou d’un col V, uni ou, comme souvent, parsemé de motifs losange de type Argyle, il pâtit toujours du même défaut structurel. En mettant en avant de façon excessive les manches, il tend en effet à déséquilibrer la silhouette et à souligner le fait que l’homme est équipé de deux longs bras pendant bêtement de chaque côté de son buste. Exactement comme le primate.

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