…De couper son jean pour en faire un short ?

Si les actes consistant à "couper la parole", "couper les cheveux en quatre" ou encore "couper la route" se révèlent socialement mal acceptés, il semblerait que cette pratique stylistique bénéficie, pour sa part, d'une grande tolérance.

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

Si les actes consistant à « couper la parole », « couper les cheveux en quatre » ou encore « couper la route » se révèlent socialement mal acceptés, il semblerait que la pratique consistant à « couper son jean pour en faire un short » bénéficie, de nos jours, d’une grande tolérance. A l’approche des vacances et au moment où l’envie de « couper » se fait de plus en plus pressante, de nombreuses jeunes femmes et de plus en plus d’hommes procèdent à l’amputation de leur jean. Concrètement, les choses se passent souvent ainsi. L’opérant saisit le jean le plus moche de sa pile, puis l’enfile devant le miroir en pied de sa chambre. Il se munit alors d’un stylo à pointe fine qui lui permettra d’indiquer, d’un point léger, la bonne hauteur de coupe. Une fois cette opération simple effectuée, il ôte son jean et, sans même prendre la peine de se recouvrir les fesses, se saisit de la paire de ciseaux dégotée, au choix, dans la trousse de son enfant ou dans le tiroir sous le four, dans la cuisine.

C’est alors que les choses se compliquent. Le premier enjeu consiste à repérer le petit point de stylo, en le distinguant d’éventuelles taches ou traces d’usure. Cela peut prendre jusqu’à quinze minutes. Une fois le point repéré, il faut bien entrer dans le vif du sujet, et couper net. Ce que ne permet pas forcément la première paire de ciseaux venue. En effet, si celle-ci est habituée à couper des feuilles de papier ou de la ficelle de boucherie utilisée dans le ficelage du rosbif, elle pourrait éprouver de grandes difficultés à trancher une toile de jean épaisse. A l’endroit de la coupe, elle laissera même sans doute une vilaine dentelure.

PLUSIEURS HEURES DE TRAVAIL

Même si la coupe est nette, l’affaire est encore loin d’être gagnée. Au moment d’enfiler le jean devenu short, il est en effet très probable que l’opérant constate, au choix, que ledit short est trop long et qu’il faut tout recommencer depuis le début, ou bien que ledit short est désormais trop court, et qu’il faut simplement y renoncer, au risque de passer pour un sacré allumeur ou une terrible allumeuse. Car, ne nous mentons pas, le jean coupé ne tombe jamais au bon endroit du premier coup (rappelons que la bonne longueur du bermuda d’homme se situe 5 cm au-dessus du genou, alors que celle du short de femme dépend beaucoup de son physique). Si par miracle, et au bout de plusieurs heures de travail, l’opérant parvient à un résultat qui le satisfait, il pourra se bercer, quelques jours, de l’illusion que l’été sera le sien et que, pendant que les autres crèveront de chaud dans leur pantalon, lui pourra se pavaner dans son short en jean.

Evidemment, l’illusion ne durera guère. Car le jean coupé, s’il peut séduire les individus souhaitant se donner l’air d’un habitué des festivals de rock, a tendance à très mal vieillir. Rapidement, des franges disgracieuses apparaîtront à l’endroit de la coupe. Pire, il est vraisemblable que la toile de la poche, une fois remplie d’objets usuels, vienne dépasser en bas du short de façon totalement pernicieuse. Ainsi, au terme de bien des efforts, l’opérant passera pour un être d’une grande inélégance. Il est également probable que la paire de ciseaux utilisée pour l’opération sera mal en point, que son enfant sera pénalisé dans les exercices de découpage en classe ou que son rosbif sera désormais fort mal ficelé. Alors qu’il aurait été si simple d’acheter un bermuda ou un short en magasin.

 

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