De l’intérêt du détail, par Christophe Onot-dit-Biot

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Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Onot-dit-Biot.

Le grain de beauté au-dessus de la lèvre de Cindy Crawford, le vodka-Martini « au shaker, pas à la cuillère » de James Bond, la cendre de cigare dans le gris légendaire d’Enki Bilal, la détonation surprise par le preneur de son, Travolta dans Blow Out de Brian De Palma, les yeux vairons de David Bowie, la finesse inattendue d’une bulle de champagne sur le palais, le sourir d’une serveuse, un soir de grande fatigue…On dit que le diable se cache dans les détails. Sans doute aussi, beaucoup, de ce qui fait le charme de la vie.

Et son prix.

Du lissage des aspérités au pragmatisme béat, la société contemporaine a tendance à oublier. Attendez un avion à l’aéroport Suvarnabhumi de Bangkok, à New York JFK ou à Venise-Marco Polo: toujours le même ballet d’enseignes identiques, les escalators horizontaux stéréotypés, les mêmes propositions de massage au kilomètre, les mêmes lounges avec les mêmes latte machiatto, les mêmes mines sombres, les mêmes yeux rivés sur les mêmes écrans iPad.

Jusqu’à ce qu’un détail enfin te crève l’oeil, percute ton cerveau-l’effluve d’un parfum qui te ramène à l’enfance, le tatouage d’un poulpe minuscule sur l’épaule d’une femme d’affaire asiatique-et y projette une image lumineuse de promesses qui change complètement ta journée. Paradoxe du détail, qui serait une partie, alors qu’il fait le tout. Qui serait négligeable, alors qu’il est stratégique. Le détail singularise, embellie, enrichit. au sens propre. Les designers en particuliers, talibans du détail (pour eux une chaise n’est jamais une chaise) et les observateurs en général. « Une poignée d’homme parvient à s’enrichir simplement en pretant attention aux détails que la plupart négligent », déclara un jour le tycoon Henri Ford. Oscar Wilde, à l’inverse, professait que « les détails sont toujours vulgaires ». Il es mort sans le sou…

« Ce n’est qu’un détail »: on ne formule pas plus faux. pour le rendre invincible, la nymphe Thétis, mère d’Achille, avait plongé son enfant dans les eaux du Styx. en le tenant par la cheville. Un détail. C’est précisément là que Pâris l’atteindra d’une flèche: le détail qui tue. Comme le morceau de salade qui se loge entre les dents de la ravissant fille que vous avez voulu inviter à dîner et qui vous la fait voir tristement ou la goutte de sang que l’assassin négligeant oublie de nettoyer entre les lattes du plancher et qui sera révélée par la fluorescéine des enquêteurs.

Le détail tue quand on l’ignore. Mais forge un bouclier d’acier à celui qui en maîtrise la science. Un alibi ne passe que gorgé de détails.

« Comme ça, tu étais au restaurant X?

-Oui, ils ont installés les sofas dessinés par les Campana. Et l’aquarium, avec ce requin qui louche, quelle merveille!

-Et tu as pris?

-Cet étonnant dessert au yuzu et thé vert matcha concocté par le chef japonais. Ses plats sont de véritables tableaux ».

Les tableaux, tiens, qui ne sont parfois mythiques que grâce à un détail. Le miroir au fond des Ménines de Velazquez, qui a tant fait jaser, ou le portrait de Mademoiselle Rivière, par Ingres: jolie demoiselle, mais qui va mourir. Personne ne le sait, sauf ses parents et le peintre qui a posé sa signature sur un brin d’herbe à ses pieds, pour en dire la fragilité. « L’art est fait d’un détail bien choisi », disait Truman Capote.

L’art, mais aussi l’histoire, qui ne retient, précisément, que les détails: la passion de Louis XVI pour les serrures, lui qui n’arrivait pas à actionner celle de sa Reine. L’amour d’Hitler pour les chiens, lui qui avait la haine des hommes. Ce qui me fait penser à cette horrible phrase su « le détail de l’histoire ». Précisément, c’est ce détail qui compte, quelque peu massif, Monsieur.

Comme cet astéroïde non prévu , qui il y a 65 millions d’années, décima les dinosaures en refroidissant la terre. Ou cette connaissance qui, au lieu de la baignade prévue, préféra bouquiner dans sa chambre et échappa à la vague « tsunamesque » qui s’abattit le 26 décembre 2004. « C’est un détail sans importance », je ne peux plus entendre cette phrase. Trop d’enjeu: bien sûr que le diable s’y cache. Mais dieu peut-être aussi. Léonard de Vinci, qui rivalisa avec lui, ne le savait que trop: »les détails font la perfection, et la perfection n’est pas un détail ».

 

 

 

 

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