…De nouer un pull sur ses épaules ?

Est-ce bien raisonnable de nouer un pull sur ses épaules ?

Si l’homme raffiné se distingue de l’homme ordinaire par sa capacité à nouer un noeud papillon sans même devoir se plonger dans un ouvrage de savoir-vivre, l’homme embourgeoisé est pourvu d’une aptitude au noeud qui le place à un niveau encore supérieur. Il s’avère en effet capable de nouer un pull sur ses épaules, de façon à ce qu’il ressemble à s’y méprendre à la cape de Superman, et lui permette ainsi de s’envoler, bras tendus, directement vers Deauville.

Car, à défaut d’être scrupuleusement inspiré par une technique de noeud usitée par les marins en haute mer, ce coup stylistique répond à un besoin spécifiquement lié à l’univers balnéaire. En effet, à Deauville, comme d’ailleurs au Touquet ou à La Baule, il peut advenir que la température chute brutalement en fin de journée. Alors, pour ne pas prendre froid sur le chemin reliant le centre de thalassothérapie au bar du Normandy Barrière, il s’avère parfaitement utile de disposer, au-dessus de son polo Lacoste, d’une petite laine.

Considéré comme le gimmick le plus à droite sur l’échiquier stylistique, le pull sur les épaules apparaît pour la première fois au début des années 1960 dans les catalogues de vente par correspondance de la marque américaine Sears, particulièrement populaire dans la communauté WASP. Au même titre que le col de polo relevé, il devient ainsi, rapidement, le signe d’appartenance à une forme d’élite, et finit par traverser l’Atlantique. En France, c’est au milieu des années 1980 que la tendance émerge dans les cercles BCBG, jusqu’alors entièrement voués à l’art de coordonner chaussettes Burlington et mocassins Weston.

Aujourd’hui, si de nombreuses pièces et accessoires de la garde-robe bourge, comme les vêtements Barbour ou les chaussures bateau, font l’objet d’une récupération dans les milieux branchés, le pull sur les épaules reste très marqué par cette identité et s’avère sujet à un véritable rejet social. Au vrai, l’adepte de ce style court toujours le risque d’être violemment strangulé par un partisan du Front de gauche, d’un geste sec et simultané sur les deux manches de son pull…

Concrètement, il est donc nécessaire de trouver autre chose pour s’accommoder des variations climatiques sur le front de mer de Deauville. Il est notamment possible de s’inspirer d’une tendance d’origine italienne consistant, l’été, à poser simplement une veste ou un gilet sur ses épaules, et à les porter ainsi, sans même en nouer les manches. Périlleuse, cette option vous dispensera, au moins, d’attacher votre pull à la taille. Ce qui, concrètement, vous aurait procuré la désagréable impression d’avoir très chaud aux fesses…

Par Marc Beaugé, illustration Bob London, extrait de M le magazine du Monde.

Laisser un commentaire