…De porter des chaussures pointues ?

Est-ce bien raisonnable de porter des chaussures pointues ? Illustration Bob London pour M le magazine du Monde

Extrait de M le magazine du Monde, par Marc Beaugé,

illustration Bob London.

SI LES AMÉRICAINS ont entrepris depuis de longues années un travail de stigmatisation de la chaussure à bout carré, allant jusqu’à assimiler sa forme, non sans raison, à celle d’un pied-de-biche, il semble que nous ayons laissé se répandre, de ce côté de l’Atlantique, la chaussure à bout pointu. Au vrai, celle-ci apparaît aujourd’hui comme la chaussure par défaut d’une frange d’hommes aimant aussi le spray coiffant et les jeans ornés de broderies sur les fesses.

Nous n’avons pas de quoi être fiers. Car la chaussure à bout pointu a, hors de toute considération sociologique, un effet déstabilisateur sur la silhouette. Portée avec un pantalon ample, elle apparaîtra bien trop fine à son extrémité et fera ainsi enfler la jambe. Mise avec un pantalon serré à la cheville, sa longueur donnera en revanche l’impression que celui qui l’arbore chausse particulièrement grand. Ce qui, tant qu’aucune étude sérieuse ne sera venue accréditer les rumeurs d’une corrélation entre la longueur des pieds et celle de l’organe mâle, ne pourra être considéré comme un atout stylistique.

Si, à l’instar de Paris Hilton et des M&M’s au beurre de cacahuète, la chaussure à bout carré s’avère une faute de goût typiquement américaine, la chaussure à bout pointu a des origines parfaitement européennes, et même françaises. Mise au point par le comte d’Anjou afin de dissimuler la largeur de ses pieds, elle fut institutionnalisée, au XIIe siècle, par le roi Philippe Auguste, qui légiféra même sur le sujet. La longueur de la pointe de la chaussure devant désormais être indexée sur le rang de son propriétaire, on ne manqua pas d’assister à une surenchère. Appelées « poulaines », ces chaussures firent bientôt cinquante centimètres de longueur.

DES SANTIAGS AUX BABOUCHES, en passant par les modèles arborés par les elfes, les chaussures pointues ont, depuis, pris de nombreuses formes mais elles demeurent, dans l’esprit collectif, associées à une certaine forme d’insoumission. Si les hommes du Moyen Age s’en servaient parfois pour soulever les jupons des dames, et abréger les prières (essayez un peu de tenir agenouillés avec des chaussures longues de cinquante centimètres pendant tout le « Je vous salue Marie »), la référence est ici éminemment rock’n’roll. Car, dans les années 1960, les chaussures pointues avaient leur importance. Elles permettaient à l’élite des mods et rockeurs de se distinguer de la plèbe bagarreuse en Doc Martens.

Revenue sur le devant de la scène au début des années 2000, alors que déferlait l’imagerie rock, la chaussure pointue a donc suivi le même chemin que la cravate extrafine, perdant tout caractère subversif et devenant même un totem beauf. Somme toute, il apparaît urgent d’enfiler une paire de chaussures à bout arrondi, et de rassembler d’éventuelles bouts pointues traînant au fond d’un placard, pour mieux les recycler. Pourquoi pas en un ustensile de table ? Un temps, les Anglais traitèrent en effet ces chaussures-là de winkle pickers, soit pics à bigorneaux.

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