…De porter un jean blanc?

De porter un jean blanc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait de M le magazine du Monde, par Marc Beaugé,

illustration Bob London.

Dans la garde-robe masculine moderne, les vêtements blancs occupent une  place à part,  car ils recouvrent une large palette de fonctions symboliques. Ainsi, la chaussette blanche incarne, chez nous, le mauvais goût de façon aussi efficace que  les décorations de table dans « Un dîner  presque parfait », le tee-shirt blanc renvoie, dans le milieu du hip-hop américain, à une idée d’aisance financière. Immaculé et lumineux, il sous-entend, en effet, que celui qui l’arbore sort du magasin et n’a pas  rechigné à la dépense.

Le jean blanc n’est pas  moins signifiant. Rare et extrêmement voyant, il dénote, à première vue,  une certaine audace stylistique et laisse ainsi penser que  son propriétaire est animé d’une  profonde confiance en lui. Car, vêtu  d’un jean blanc, celui-ci s’expose à quelques dangers. Le plus  évident est de se tacher lors de la dégustation d’un carpaccio au concombre. Mais le plus  grave reste d’apparaître doté de cuisses et d’un postérieur bien  plus imposants qu’ils  ne le sont en réalité. Car le sujet est bien  là. En attirant l’œil sur une zone du corps communément cernée d’une couleur sombre, le jean  blanc a un effet grossis- sant  développé. Celui-ci est d’ailleurs renforcé par l’incongruité même de la pièce. Si son aspect et sa couleur sont estivaux, le jean blanc  est fait d’une  matière lourde, donc hivernale.  Ainsi,  entre le 1er juin et le 30 août, il aura toutes les chances du monde de venir coller aux cuisses de son propriétaire, exactement comme le ferait, à cette même saison, une  chaise de jardin déhoussée… Presque aussi  incongru qu’un passe-montagne en viscose, ou une paire de tongs fourrées de laine, le jean blanc n’a donc pas  de véritable utilité. Il affiche même un autre défaut, tout à fait concret. Par transparence, il laisse en effet apparaître assez d’indices pour déterminer si son  propriétaire arbore un slip, un boxer ou un caleçon, et même si celui-ci est sombre, clair ou imprimé de cœurs. Ainsi,  si le magnifique David  Hemmings assumait plutôt convenablement  le sien dans le film Blow Up de Michelangelo Antonioni, il s’avère qu’on peut fort bien  se dispenser du jean blanc dans l’immense majorité des cas. Et on ne voit aucune raison de le préférer à un chino de couleur beige, moins voyant, moins grossissant, moins salissant, moins épais et donc moins collant. Pour ceux qui refuseraient toutefois de se faire une raison, notre conseil est de se rabattre sur le gin blanc. L’alcoolier London Hill en propose un excellent, qui fait un peu tourner la tête mais  ne fait pas gonfler le postérieur.


Laisser un commentaire