…De porter une cravate quand on est une fille?

Largement dépolitisé et banalisé, que signifie aujourd’hui le port de la cravate pour la femme ?

Par Marc Beaugé, Illustration Bob London.

Puisque Honoré de Balzac a eu la gentillesse de nous avertir que« la cravate de l’homme de génie ne ressemble pas à celle du petit esprit », il aurait aussi pu nous dire que la cravate de la femme libre, indépendante et, accessoirement, fumeuse de pipe, telle George Sand, n’a pas grand-chose à voir avec la cravate de la fille vaguement dans le coup, et très mollement punk rockeuse, telle Avril Lavigne. Cela aurait permis d’éviter toute assimilation entre l’auteure de La Mare au diable et celle deSkater Boy.

Car, au début de l’histoire, la cravate était, chez la femme, une affaire politique. En délaissant corsets et crinolines pour s’approprier l’accessoire masculin ultime, les féministes du XIXesiècle, de Flora Tristan à George Sand, revendiquaient le droit à mener une vie libre et active. A la même époque, la féministe américaine Amelia Bloomer formalisa pour les femmes, une tenue d’action dite « rationnelle ». Outre un pantalon large serré aux chevilles par des volants, celle-ci comprenait une cravate d’homme, symbole de l’émancipation, pas encore objet de mode.

Le point de bascule se situe en 1975, à la sortie du premier disque de Patti Smith. Photographiée par son ami Robert Mapplethorpe, la chanteuse arbore sur la pochette de Horsesune chemise d’homme, blanche, et tient sur son épaule une veste de costume noire. Une fine cravate, totalement dénouée, pend autour de son cou. Sans le vouloir ni le savoir, Patti Smith lance une mode. Bien plus tard, plusieurs créateurs de haut rang, tels Hedi Slimane ou Ann Demeulemeester, diront en effet avoir été particulièrement influencés par l’image de Mapplethorpe, et par la dégaine de la chanteuse.

Largement dépolitisé et banalisé, le port de la cravate est aujourd’hui, pour la femme, un gimmick stylistique de plus, et une autre manière de faire la maline. Les punks rockeuses de radio crochet l’aiment rouge et noire, anorexique, portée sur un débardeur blanc. Les lesbiennes la mettent parfois en clin d’oeil à Shane, l’héroïne de la série « L World ». Les soirs de binge drinking, les Anglaises aiment, elles, l’arborer avec une chemise déboutonnée, et une minijupe plissée en flanelle grise ou marine, comme l’uniforme d’une écolière à défroquer.

S’il y a presque autant de façons de la porter au féminin et au masculin, la cravate s’avère d’un pur point de vue stylistique, puisque c’est désormais de cela qu’il s’agit, souvent déplacée sur une femme. Moins souple et chatoyant qu’un noeud lavallière, elle semble forcée, voire costumée. C’est évidemment pour cela qu’Yves Saint Laurent, apôtre du costume féminin, en sera toujours resté à bonne distance, préférant manier toutes sortes de noeud, et mieux encore, travailler avec le décolleté de la femme…

Extrait de M le magazine du Monde

Laisser un commentaire