…De porter une marinière ?

Extrait de M le magazine du Monde,

par Marc Beaugé, illustration Bob London.

 

SI LE PORT DE LA MARINIÈRE PAR UN MINISTRE DE LA RÉPUBLIQUE, en couverture d’un hebdo à grand tirage, relève forcément d’une opération de communication destinée à faire des vagues, il peut s’inscrire chez un homme ordinaire dans une démarche désintéressée et purement stylistique. Depuis quelques saisons et l’essor d’une mode marine, portée notamment par la marque Saint James, ils sont ainsi nombreux à arborer, au premier degré, une marinière dans un contexte urbain et parfaitement sec (à toutes fins utiles, le Marais est un endroit parfaitement sec).

D’un point de vue purement théorique, l’essor de la marinière a un certain sens. Encore largement produite en France, chez Saint James, Orcival ou Armor-Lux, elle correspond à la vague d’authenticité et de tradition qui fait aujourd’hui florès dans la mode. De plus, en ces temps houleux, la marinière fait vivre à elle seule une certaine idée de la grandeur française. Car c’est bien chez nous qu’elle fut mise au point. Le 27 mars 1858, un décret officiel posa ainsi ses caractéristiques techniques. A partir de ce jour, la véritable marinière sera pourvue de 21 raies bleues, larges de 10 millimètres. Vingt et une, comme le nombre de victoires napoléoniennes, prétend même la légende.

C’est ainsi que la marinière s’inscrit dans l’histoire et charrie une mythologie forte. Allègrement retravaillée et féminisée par les créateurs, notamment par Coco Chanel, qui lança à Deauville une véritable mode au début du xxe siècle, la marinière a très régulièrement quitté le contexte maritime pour s’afficher sur la terre ferme. Des stars telles que Brigitte Bardot, Pablo Picasso ou Jean Paul Gaultier l’adopteront même tour à tour comme une véritable signature stylistique, instillant sans doute dans les esprits l’idée que la marinière peut permettre à chacun de briller en société…

Ce n’est évidemment pas le cas. Car, sortie d’un contexte de villégiature et posée sur des épaules ordinaires, la marinière peut se révéler extrêmement désavantageuse. Si les rayures horizontales tendent à épaissir, ses principaux dangers relèvent de la coupe. Ses manches trois-quarts contribuent ainsi à alourdir la silhouette. Son col extrêmement évasé pose un problème plus grand encore. Dévoilant entièrement le cou de son propriétaire, et même le début de son torse, la marinière tend en effet à ôter une part importante de virilité et de masculinité. Ainsi, l’homme moderne en marinière aura bien plus souvent l’air d’un marin d’eau douce que d’un baroudeur des mers.

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