… De poser les pieds en dedans ?

Quand le jeune Elvis se déhanchait, tout se passait déjà au niveau des pieds.  Bob London pour M Le magazine du Monde.

Par Marc Beaugé, illustration Bob London. Extrait de M le magazine du Monde.

La minceur étant devenue une norme sociale comme les autres, il ne viendrait plus à l’idée de quiconque de lancer un très calorique cheese devant l’objectif du photographe. Aujourd’hui, à défaut de dire yaourt 0% » ou galette de riz soufflé et verre de Saint-Yorre, il convient d’abord de rentrer le ventre, les joues, les fesses, et mieux encore, la pointe des pieds.

Car ce mouvement-là et la posture fort peu naturelle qu’il impose tendent évidemment à affiner la silhouette, en contraignant celui ou celle qui l’adopte àcontracter tous ses muscles inférieurs pour présenter ses jambes légèrement de profil. Si l’effet est mécanique, il ne dit pas tout. Au vrai, il suffit de naviguerquelques instants sur ce que l’on nomme communément les blogs de mode, ou les blogs de street-styling, pour mesurer que poser les pieds en dedans n’est pas seulement une posture corporelle.

Là, sur des pages où s’enchaînent les photos d’individus, filles ou garçons, particulièrement conscients de leur apparence, cette posture corporelle est devenue la norme, au point d’apparaître aussi comme une posture intellectuelle. En repliant la pointe des pieds l’une vers l’autre, les poseurs se replient d’abord sur eux-mêmes. Au fond, le message envoyé est exactement le même que lorsqu’ils serrent la mâchoire ou froncent les sourcils devant l’objectif : c’est un message de fermeture et d’exclusion.

Si la pratique de rentrer ses pieds en dedans appartient aujourd’hui à un nouveau standard de la pose photographique, la posture, en elle-même, n’est pas neuve. Ainsi, quand le jeune Elvis se déhanchait, tout se passait déjà au niveau des pieds, et de leur propension à se resserrer, pour mieux griffer le sol. Plus tard, Ian Curtis, de Joy Division, adopta un jeu de pieds proche, bien que nettement plus sobre. Puis ce fut au tour des punks de s’emparer de la posture, pour apparaître le plus affûtés possible. Ce coup stylistique-là a en fait longtemps été un truc de rockeurs, donc un truc de bandes. Et c’est encore le cas aujourd’hui avec la bande, tout à fait effrayante, traînant sur les blogs de mode.

Si historiquement tout semble donc se tenir, stylistiquement les choses se révèlent un peu moins limpides. Ainsi, sur une jeune fille en fleur, la posture donnera un air ingénu, candide, voire sacrément cruche. Sur une femme plus âgée, elle aura le même effet mais soulignera en prime le refus coupable d’accepter que les ans ont passé et qu’il est trop tard pour minauder. De la même façon, sur un homme, les pieds rentrés procureront un air véritablement efféminé, et plus l’homme en question sera imposant physiquement, plus le décalage apparaîtra grotesque. Autant dire que passés 90 kilos, il risquera presque moins àposer légèrement accroupi, les coudes et les pieds largement écartés, comme dans La Danse des canards.

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