…De se passer de smoking à Cannes ?

Le 15 avril 1953, à quelques heures de la cérémonie d’ouverture, Pablo Picasso fait parvenir un courrier inquiet à Jean Cocteau, le président du Festival de Cannes. Désireux d’assister à la projection, le soir même, du film d’Henri-Georges Clouzot, Le Salaire de la peur, Picasso craint qu’on lui en refuse l’accès, car il ne pourra respecter le dress code en vigueur. Il ne possède pas de smoking et ne souhaite pas en acheter un. En conséquence, il sollicite un traitement de faveur.

Dans l’après-midi, Cocteau répond à Picasso. Par amitié et admiration, il accorde à ce dernier une dérogation et le prie de se déplacer « dans sa tenue d’artiste ». Le soir venu, le peintre, accompagné de Françoise Gilot, son amie, se présente donc au Palais des festivals vêtu d’un costume ordinaire, en velours noir, et d’une pelisse en mouton particulièrement négligée. Superbe, car différent, Picasso ouvre ainsi une brèche retentissante dans le code vestimentaire cannois.

Celui-ci a pourtant une histoire et une raison d’être. En septembre 1946, la première édition du Festival se tient en effet dans l’ancien casino de la ville, où le port du smoking, comme dans tous les casinos de l’époque, est obligatoire pour les hommes. Cet impératif s’appliquera donc au Festival naissant, et à ses éditions suivantes, malgré les protestations du maire de la ville, un certain Jean-Charles Antoni, qui préférerait que les touristes « soient parfaitement à l’aise dans la ville la plus déshabillée du monde ».

Aujourd’hui, si l’exigence, sans plus de précision, d’une « tenue de soirée » permet aux dames d’assumer toutes les extravagances, de la robe lingerie de Madonna, en 1991, à la robe cygne de Björk, en 2001, en passant par toutes celles, particulièrement dénudées, de Victoria Abril, les hommes restent donc contraints. Alors qu’ils peuvent, comme l’indique le règlement du Festival, se contenter d’« une tenue correcte » pour les projections en journée, ils doivent se plier, pour les séances de gala organisées au Palais des festivals à 19 h 30 et à 22 h 30, au « port du smoking ».

Depuis Picasso, les tentatives visant à s’émanciper de ce dress code cannois n’ont pourtant pas manqué. Ainsi en 1977, à l’occasion de la projection de En route pour la gloire, l’acteur David Carradine monte les marches du Palais des festivals pieds nus, et, vingt ans plus tard, Bono, le chanteur de U2, se hisse à leur sommet en jean et casquette. Les plus attentifs se souviennent même qu’en 2010, une star de la télé-réalité baptisée Christophe Guillarmé, aperçu quelques jours dans une ferme, se vit refuser l’accès aux marches parce qu’elle portait une veste de costume de couleur orange.

Au fond, ici, ce n’est pas une question de vêtements, mais bien une question de personne. Car un choix vestimentaire passant chez un génie comme Pablo Picasso pour un trait d’extravagance légitime apparaîtra chez toute autre personne comme un caprice simplement destiné à attirer l’attention. Il en va toujours ainsi : on pardonne tout à ceux qui ne se pardonnent rien, et inversement.

Par Marc Beaugé. Illustration Bob London, extrait de M le magazine du Monde.

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