…D’enlever ses chaussures au travail ?

Le cœur du problème reste évidemment d'ordre olfactif. Illustration Bob London pour M Le magazine du Monde

Extrait du Monde.fr, par Marc Beaugé, illustration bob London.

Si la manière la plus courante de se mettre à l’aise dans un cadre professionnel a longtemps été de poser ses pieds sur le bureau et à rester, ainsi, les jambes tendues, il semblerait que la donne ait changé. A en croire de nombreux témoignages, confortés par une rigoureuse observation de terrain, la nouvelle pratique en vogue consisterait à ôter ses chaussures et à passer du temps ainsi, en chaussettes, sur son lieu de travail.

Dans un contexte de crise généralisée, cette évolution s’entend aisément. En effet, alors que l’action de poser ses pieds sur le bureau, approximativement à hauteur du visage de ses collègues, pouvait susciter un certain malaise et apparaître comme un signe d’arrogance, ce nouveau gimmick s’avère relativement discret, et peut même passer, un temps, complètement inaperçu. De fait, dans l’immense majorité des cas, ses adeptes n’oseront jamais se mouvoir déchaussés dans l’open space.

La raison d’être de cette habitude répond à une équation simple. Plus on souffre, plus on se déchausse. La notion de confort est devenue secondaire en matière de chaussures, de nombreux consommateurs arborant, de nos jours, par souci d’économie ou d’apparence, des souliers pointus fabriqués en Chine à partir de cuir synthétique et achetés sur un site Internet, sans le moindre essai préalable.

Si l’on peut admettre que, pour ceux-là, le fait de retirer ses chaussures agisse comme un acte libérateur, la pratique n’en demeure pas moins hautement risquée. Dès lors que l’info aura fuité, l’adepte du nu-pieds deviendra un sujet de conversation à part entière et le choix même de ses chaussettes sera décortiqué puis raillé. Il n’est pas complètement exclu, non plus, que des collèges mal intentionnés viennent un jour, discrètement, lui subtiliser ses chaussures et les dissimulent, à l’instant même où celui-ci devait rejoindre le bureau de son chef pour évoquer avec lui des questions délicates ou épineuses.

Mais le cœur du problème reste évidemment d’ordre olfactif. Car l’adepte du nu-pieds, même s’il prend grand soin de son hygiène corporelle et se montre irréprochable en termes de transpiration, se verra systématiquement imputer toutes les odeurs circulant à proximité. A l’heure du repas, il a donc tout intérêt à prier pour que personne ne ramène de l’extérieur un panini au roquefort ou ne fasse chauffer dans le micro-ondes de la salle commune un gratin de thon surgelé de chez Picard. Car les odeurs respectives de ces deux mets lui vaudraient assurément une durable et fort gênante mise au ban de l’entreprise ou même de la société.

 

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