Destins ficelés? Par Christophe Ono-dit-Biot

Extrait de The Red Bulletin, par  Christophe Ono-dit-Biot.

 

 

A époque de crise, raréfaction d’une espèce déjà rare: les hommes qui changent un destin. Et celui du monde.

Il y a bien des années, à Athènes, lorsque la Grèce n’était pas en crise mais régnait sur le monde, au V éme siècle avant J.C exactement, un homme bien étrange se promenait dans les rues, la nuit. il était sale, à moitié nu,et son regard brillait d’une lueur peu commune, presque plus lumineuse que la flamme de la lanterne qu’il tenait à la main.

A chaque fois, qu’il croisait un passant, il levait sa lanterne et la braquait vers son visage en lançant d’une voix grondante: « Je cherche un homme! ». Et puis il passait son chemin; chaque nuit, c’était pareil: il cherchait un homme et il n’en trouvait pas. Pas un homme pour lui tenir compagnie, non: un homme au sens d’un vrai homme, qu’on puisse respecter, en qui l’on puise croire, qui puisse peut-être changer notre destin.

L’homme à la lanterne s’appelait Diogène. Il était philosophe et se faisait appeler « le cynique » parce que « cynique » vient du mot grec qui veut dire « chien », et que Diogène vivait comme un chien. Pas dans une niche, mais dans un tonneau, se nourrissant de ce qu’on lui donnait. A ceux qui le questionnaient sur sa sexualité, il avait coutume de répondre en se masturbant:  » ah, si l’on pouvait ainsi se débarrasser de la faim rien qu’en se frottant le ventre! ».

Un jour, le grand homme du moment, Alexandre le Grand, aimanté par la renommée de Diogène, le rencontre et le teste, comme on dit chez les rappeurs: »Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai. » Et à cet homme qui a conquis la moitié du monde, Diogène répond: « Ôte-toi de mon soleil; » C’est-à-dire: »Marche à l’ombre. » Invariablement inaccessible aux honneurs, aux tentations: le grand homme, c’était lui, et c’était lui qu’il cherchait.

Une telle indépendance d’esprit, une telle maîtrise, de celle qui permet d’accomplir de grandes et belles choses, inédites, où la trouver maintenant?

Je me sens, ces temps-ci, un peu comme Diogène. Nos grands hommes, je les cherche en vain. Ceux qu’on connaissait sont tombés si bas qu’on cherche encore leur piédestal. Madoff, géant de la finance devenu plu grand escroc du siècle, Strauss Kahn, patron de l’économie mondiale soudainement déclassé en VRP du libertinage compulsif. Obama, réduit à protester contre une publicité qui le met en scène en train d’embrasser un collègue chinois…

Où sont les grands hommes d’aujourd’hui? Les masques sont tombés, la politique est dévaluée: « il y a 20 ans, quand je voulais intéresser mes étudiants, je leur parlais politique. Lorsque je voulais les faire rire, je leur parlais religion.

Aujourd’hui, c’est exactement l’inverse », s’amuse le philosophe Michel Serres.

Malraux l’avait bien dit:  » Le XXI éme siècle sera spirituel ou ne sera pas. » Dans les lieux saints, les grands hommes?

J’en ai rencontré quelques-uns, dans les pagodes dorées de Birmanie ou dans les ermitages bardés d’icônes du Mont Athos, en Grèce. Le Mont Athos: 500 km2 de nature montagneuse et parfumée, bordés par une mer sublime, où sont perchés des monastères peuplés de moines barbus qui se prennent pour des anges.

J’en ai parlé dans  interdit à toute femme et à toute femelle : certains de ces grand hommes m’ont élevé l’âme en m’enseignant l’ascèse, discipline volontaire du corps et de l’esprit, mais il y avait un peu de dinguerie dans leur façon d’être un grand homme. Ne serait-ce parce que cela excluait, de fait, la compagnie des femmes. « La femme, sentinelle du monde », comme le dit ce cher Enki Bilal. Je pense à lui car au fond, quand je pense aux grand hommes contemporains, je ne vois que les artistes.

Enki et sa façon d’anticiper les catastrophes tout en dessinant les plus belles femmes du monde. Le subarchitecte Jacques Rougerie qui organise notre prochaine évacuation sous les mers à bord de sous-marins design dérivants sur les grands courants océaniques, ou le cinéaste américain James Cameron, capable d’enfanter d’Avatar, fantastique prouesse visuelle et premier grand mythe planétaire du XXI éme siècle.

Oui, les artistes sont nos grands hommes: révélateurs des transformations du monde, et fixateurs d’utopie. Utopie: ce lieu qui n’existe pas. Mais dont nous avons tant besoin.

 

 

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