Euro 2012 : l’Italie est passée des marioles aux Mario(s)

Mario Monti, le président du conseil italien, le 5 décembre 2011 à Rome. | AP/Gregorio Borgia

Extrait du Monde.fr, par Philippe Ridet.

Dieu sait s’ils nous avaient fatigué ces titres à longueur de page exaltant les vertus brouillonnes de l’Italie opposées au réalisme allemand. L’inventivité d’un peuple frôlant l’abîme sans jamais y tomber contre l’application germanique. D’un côté, l’Italie, la récession et la remontée du spread ; de l’autre, l’Allemagne, la croissance et des taux d’emprunt dérisoires. Gigi Buffon, le gardien de la Squadra Azzurra avait-il dans les gants de quoi sauver la nation ? On souriait… La question n’était pas si vaine dans un pays où « pénalty » se dit « rigore » comme la rigueur qu’Angela Merkel veut imposer à l’Europe avant d’ouvrir les cordons de la bourse.

Dieu sait aussi si l’agacement n’avait pas souvent pointé dans nos commentaires en feuilletant les grandes pages des quotidiens nationaux. Mario Monti par ci, Mario Monti par là. Le nouveau sauveur de l’Europe ? L’homme qui allait tout changer ? Le pont entre François Hollande, apôtre de la croissance, et la chancelière arqueboutée sur les sacrifices ? A la veille du sommet de Bruxelles, les commentateurs transalpins lui avaient collé un numéro 10 dans le dos, à charge pour lui de distribuer le jeu, de trouver les ouvertures, de terrasser l’Allemagne comme l’a fait la Nazionale en 1970 (au Mexique), 1982 (en Espagne) et 2006 (en Allemagne). Bref, tout se confondait.

UNE-DEUX ENTRE HOLLANDE ET RAJOY

Et bien ça a marché. Les clichés journalistiques peuvent parfois – et c’est pourquoi on continue de les utiliser – s’avérer efficaces. Oui l’Italie a tout renversé sur son passage dans la nuit du 28 au 29 juin. A Varsovie un centre de Cassano et une ouverture de Montolivo auront suffi à Mario (Ballotelli) pour planter deux buts aux Allemands ; à Bruxelles Mario (Monti) a profité d’un une-deux entre François Hollande et Mariano Rajoy pour méduser Angela Merkel, trop statique, et ramenera casa une arme anti-spread. Citons encore Mario (Draghi) le président de la BCE qui prônait depuis longtemps la recapitalisation directe des banques.

Ces Mario(s) là ont signé la fin d’une époque. Celle où l’Italie était regardée de haut. Pas fiables, trop imprévisibles ces Italiens. Des joueurs de mandolines, d’accord, des cuisiniers, des chanteurs, oui, des footballeurs à la rigueur. Mais pour le reste…

 

Une caricature douteuse paru dans la Gazetta Dello Sport après le match contre l'Allemagne.

Ballotelli n’était pas du fiasco du Mondial sud-africain en 2010. Trop dingue avait jugé le sélectionneur de l’époque. Trop noir, pas assez Italien, il était sifflé sur les terrains de la Péninsule où il ne faisait rien pour qu’on l’aime. En 2010, Mario Monti lui aussi n’était pas en odeur de sainteté. Fort de sa stature d’ancien commissaire européen, le président de l’université Bocconi de Milan, la plus prestigieuse de toutes, écrivait parfois une analyse dans le Corriere della Sera pour mettre en garde contre les dangers qui guettaient le pays. Mais qui s’en souciait ? Mario Draghi dirigeait la banque d’Italie et pondait des notes aussi inquiétante que son visage à la Buster Keaton.

En ce temps là, l’Italie préférait les marioles au Mario(s). Silvio Berlusconi félicitait Barack Obama parce qu’il « était jeune et bronzé », il faisait patienter Angela Merkel pour régler au téléphone une soirée bunga-bunga. La ministre de l’égalité des femmes était un ancien mannequin de calendrier pour camionneurs.

Les nuits de Bruxelles et de Varsovie ont tout changé ? Bien sûr on est en Italie et rien ne permet de l’affirmer. C’est le charme absolu de ce pays, où l’histoire s’écrit sur du papier bible avec un stylo si fin qu’il décourage la lecture. Une fois encore – et avant que les Azzuris ne parachèvent peut être leur parcours par une victoire sur l’Espagne dimanche à Kiev – les Italiens, imprévisibles, fantasques et terriblement talentueux, apportent la preuve qu’on peut ressurgir de l’abîme. Tout oublier. Tout changer. Et recommencer ?

 

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