Gréco & Biolay, les superbes

Benjamin Biolay et Juliette Gréco

Elle est une légende, il lui a écrit des chansons. Ils aiment la vie, les mots et la musique. Elle s’apprête à sortir un album, il vient de terminer un film. Rencontre entre deux artistes épris de liberté.

Par Yann Plougastel / Photos Serge Leblon, extrait de M le Magazine du Monde.

Madame Gréco aime les mots. Elle les chante aujourd’hui dans un élégant album, Ça se traverse et c’est beau…, à la gloire des ponts de Paris, où elle installe en l’espace d’une poignée de refrains quelques coins de ciel bleu dans notre monde tourmenté. Depuis qu’elle a commencé à chanter dans une France tout juste libérée, Mme Gréco le dit avec une simplicité touchante : Je suis là pour servir les seigneurs que sont les écrivains et les musiciens. Puisqu’il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés, tout en continuant à célébrer Prévert, Vian, Queneau, Desnos, Aznavour, Gainsbourg, Ferré, Sartre, elle interprète désormais des textes de Philippe Sollers, François Morel, Jean-Claude Carrière, Marie Nimier, Gérard Duguet-Grasser, Amélie Nothomb, nouvelles figures du monde des refrains et des lettres. Tantôt mutine, tantôt dramatique, cette longue dame brune que l’on qualifie, dans les encyclopédies, d’ambassadrice de la chanson française, oscille toujours entre allure canaille et autorité caressante. Elle est comme elle est, Mme Gréco. Sans regrets ni remords. Raymond Queneau l’appelait la rose noire des préaux de l’école des enfants pas sages. Et Jean-Paul Sartre disait d’elle : Elle a des millions dans la gorge, des millions de poèmes, qui ne sont pas encore écrits, dont on écrira quelques-uns. On fait des pièces pour certains acteurs, pourquoi ne ferait-on pas des poèmes pour une voix ? Après avoir publié en 1982 Jujube, une magnifique autobiographie, elle poursuit aujourd’hui l’histoire de sa vie dans Je suis faite comme ça, dont le titre sonne comme le manifeste d’une éternelle amoureuse des beaux jours, de la lumière de la Méditerranée, des corps et des coeurs des hommes. Pour fêter ses quatre-vingt-cinq printemps, elle sera dans son immuable robe noire sur la scène du Châtelet, à Paris, pour chanter comme toujours : Je suis comme je suis.

NOUS AVONS PROPOSÉ À BENJAMIN BIOLAY DE DIALOGUER AVEC JULIETTE GRÉCO, parce qu’il incarne la jeune garde de cette chanson française dont elle a porté les couleurs partout à travers le monde. Ils se connaissent bien puisqu’ils ont travaillé ensemble sur le précédent album de la chanteuse, Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez… Comme s’il s’agissait d’un passage de témoin entre l’interprète des Feuilles mortes et l’auteur-compositeur de La Superbe, refrain emblématique de nos années de crise. Ce jour-là, Paris se préparait à fêter Noël. Benjamin arrivait juste de Buenos Aires, où il venait de tourner dans un film. Juliette avait quitté sa thébaïde de l’Oise. Comme un fils attentionné, un peu intimidé, il était plein de respect pour la femme brune qui, assise à côté de lui dans un profond canapé, le taquinait et lui expliquait en riant que la gent féminine ne pouvait rester insensible à son charme. Chacun but son thé. Benjamin prit des nouvelles de Gérard Jouannest, à la fois mari et pianiste de Juliette depuis près de trente ans, après avoir été le complice de Jacques Brel, un immense musicien à la modestie légendaire. Juliette parla de Philippe Sollers. Et ce furent deux heures d’une conversation piquante, caustique, sensible, élégante, drôle, parfois grave, toujours intelligente, autour du temps qui passe, de la vie qui va, des amours qui trébuchent, des petits malheurs, des grandes tragédies, de ces refrains qui tournent la tête des filles, bref, de ces deux ou trois choses qui préoccupent le monde. A la fin, Juliette ne donna qu’un seul conseil à Benjamin : Il faut savoir dire non. Et merci.

On a l’impression que l’interprète de Je suis comme je suis et l’auteur-compositeur de La Superbe ont bien des points en commun. Vous avez d’ailleurs travaillé ensemble sur l’album Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez… en 2004. Qu’est-ce qui vous lie ?

Juliette Gréco. Nous avons effectivement travaillé ensemble et avons fait de la belle ouvrage. L’amour des mots et le respect du public nous ont réunis. Benjamin m’a écrit cinq chansons, dont Déjeuner au soleil. Ensuite, il s’est envolé. Et c’est très bien comme ça, très bien… Pour mon grand bonheur d’interprète, j’ai la chance d’être sollicitée par une génération de nouveaux poètes. Jeunes ou moins jeunes, ils sont surtout modernes, vivants, engagés dans leur monde ; les yeux et les oreilles grands ouverts. Orly Chap, Abd Al Malik, Miossec, Marie Nimier et, bien sûr, Benjamin me sont proches. Benjamin fait une carrière multiple et il n’a pas fini, il commence ! C’est passionnant pour une femme comme moi de voir ce qu’un jeune homme comme lui, déjà extrêmement affirmé et volontaire, fabrique de lui-même. Et puis, vous savez, Benjamin a un grand pouvoir sur la femme, en général…

Benjamin Biolay. Nous ne nous sommes pas revus depuis 2004. Mais je me rappellerai toute ma vie le jour où j’ai rencontré Juliette pour la première fois. C’était le 22 avril 2002, le lendemain du premier tour de l’élection présidentielle, où Jean-Marie Le Pen était arrivé en deuxième position, devant Lionel Jospin. J’avais l’impression que c’était la fin de la pensée, de la politique, de tout. Dans le restaurant où nous avions rendez-vous, je me suis trouvé face à une femme vivante, en pleine forme, qui s’énervait comme moi. Je l’ai pris comme un signe du destin, en pensant :  Tu vois, ce n’est jamais mort.

J. G. J’étais en pleine forme, moi ? Non…

B. B. Si, si…

J. G. Non. Mais vivante.

B. B. Très vivante. (Rires) Nous n’avions parlé que de cette élection et de la vie, pas du tout de musique.

J. G. Il faut vivre et avancer. Ne jamais rendre les armes. Pourquoi est-ce que, tout à coup, nous n’aurions plus faim ? Moi, j’ai faim tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je ne mange pas, mais j’ai faim. Je suis vite rassasiée de nourriture mais, du reste, jamais, même si je vois le temps passer avec, euh… avec terreur, parce qu’il passe vite. Je me battrai jusqu’à mon dernier jour pour le bonheur, contre la terreur, le terrorisme intellectuel, l’indifférence et la privation du seul trésor qu’il nous faille préserver à tout prix : la liberté. Liberté d’exister comme nous le désirons, de penser, de rire, de donner, d’échanger et d’aimer sans contrainte.

 

La nouvelle génération de chanteurs/chanteuses a-t-elle les mêmes références que vous ?

J. G. J’aime beaucoup Olivia Ruiz. En dehors de Benjamin, il y a Abd Al Malik, un homme de lumière. Il a été délinquant et sait de quoi il parle. Maintenant, il est tourné vers la religion, ce qui ne me dérange pas, car c’est un homme de paix. Il est amoureux de la langue française et il écrit pas mal du tout. Comme il a la peau noire, c’est extrêmement important, extrêmement ! Grâce à lui, tout un jeune public comprend ce que parler veut dire et saisit que la langue française, ce n’est pas si mal que ça…

Vous arrive-t-il de chanter dans une langue étrangère ?

B. B. Lorsque vous chantez à l’étranger, vous réalisez que les gens attendent que le concert soit intégralement en français. J’ai eu l’occasion d’écouter Charles Aznavour à Buenos Aires et j’ai constaté que, lorsqu’il interprétait des morceaux en espagnol, le public était moins touché que lorsqu’il chantait La Bohème en français.

J. G. Ah, je me suis fait critiquer par la presse une fois, au Japon, parce que j’avais enregistré deux chansons en japonais. Qu’est-ce que je n’avais pas fait là ! Quelle déception ! Mais ce fut plutôt réjouissant. Il vaut mieux ne pas essayer, Maurice Chevalier, ça suffit comme ça. (Rires)

B. B. Justement, quand je chante en anglais, cela sonne un peu comme Maurice Chevalier. Les Anglais trouvent ça charmant, moi, je me sens grotesque… C’est comme si Paul McCartney venait faire un concert en français : on le sifflerait tous !

Pour chacun d’entre vous, en dépit des nouvelles technologies et des nouvelles façons d’écouter la musique, il semble que la scène reste le lieu idéal pour la chanson…

J. G. La scène, c’est mon lit… Mon lit et mon pays. Donc, je suis bien, là. Jusqu’à ce qu’ils arrivent… Quand ils arrivent, je suis un peu moins bien, un petit peu moins à l’aise, on va le dire comme ça… Mais, la scène, oui, c’est pour cela que je chante. J’y éprouve de très grands bonheurs. Benjamin, vous avez déjà goûté au silence du public ?

B. B. C’est un plaisir merveilleux que j’ai découvert il y a trois ou quatre ans. Avant, j’étais encore trop impressionné, et ça se mêlait à un sentiment d’imposture.

J. G. On n’a plus les pieds sur terre, en tout cas, on ne sait plus qu’on a les pieds sur terre… Ni un homme ni une femme ne peuvent remplacer ça. Cela ne dure pas longtemps, mais quand on y a goûté, c’est…

B. B. Une addiction ?

J. G. Ah, oui !

Et que se passe-t-il ensuite, le spectacle achevé ?

B. B. L’envie de mourir dans sa chambre d’hôtel ! (Rires) On vit un grand moment de solitude. De tels plaisirs, cela ne peut que coûter cher, très cher.

J. G. Très ! C’est une drogue.

B. B. Donc, passé le grand shoot, il y a la descente…

J. G. Je ne me suis jamais droguée parce que je n’en ai jamais eu besoin, tellement ces moments sont forts. Vous vous dites que, avec le temps, cela n’arrivera plus jamais. Et puis cela surgit, à nouveau. Voilà pourquoi on continue…

En chantant, vous jouez beaucoup avec vos mains.

J. G. François Morel a écrit dans un très joli texte :  » Oh Gréco, ça va. Mais ses mains… Ses mains… « . Il en parle comme de deux personnes, accompagnant une troisième. C’est drôle. Mais cette danse des mains m’est indispensable. Lorsque je suis en scène, ça circule partout et ça sort par là (dit-elle en montrant ses doigts). Par là aussi, mais par hasard (en désignant sa bouche). (Rires) Je n’ai pas de corps, moi, ça me sauve quand même pas mal, je suis cachée.

B. B. C’est le minimalisme le plus maximal que j’aie jamais vu.

J. G. Un lapin blanc !

B. B. Je ne le vois pas tout à fait comme ça… (Rires)

Juliette, dans votre livre Je suis faite comme ça, vous comparez la chanson au théâtre…

J. G. Une chanson est une oeuvre théâtrale. Une bonne chanson est une pièce de théâtre qui dure deux minutes et demie, avec un premier acte, un deuxième acte et un troisième acte au minimum ! On peut parfois choisir un texte pour ce qu’il dénonce, ce qu’il défend, mais aussi pour un simple instant de plaisir, la pure beauté de la chose. J’ai enregistré certains poèmes d’Aragon ou d’Eluard, d’autres encore, juste pour ça. Je préfère prendre des textes que j’aime, que je sens, qui me conviennent, et me mettre à leur service. J’aime les beaux mots comme on aime un tableau. J’aime la couleur des mots, leur puissance. Leurs secrets, aussi.

B. B. Je conçois effectivement une chanson comme un petit film ou une pièce…

J. G. Il faut qu’il y ait une construction.

B. B. En voyant Juliette « faire monter la sauce », pour parler trivialement, avec une introduction, un développement – faut-il parler d’actes ou de tableaux ? Peu importe -, je me suis rendu compte de la nécessité d’être acteur de la chanson. Il est très particulier de la voir transformer une chanson. Dans la même chanson, elle peut interpréter une mélodie d’une voix très douce et d’un coup, tonner, parce qu’elle le sent.

J. G. J’ai un sale caractère.

B. B. En plus ! (Rires)

J. G. Ecrire une pièce de théâtre en deux minutes trente ou trois minutes, ce n’est vraiment pas facile, c’est un art. Gainsbourg disait que c’était un art mineur, moi je crois qu’il voulait dire que…

B. B. … « A part moi, il s’agit d’un art mineur »…

J. G. … Non… Je pense qu’il voulait dire que, finalement, c’est extrêmement difficile. Etre parolier relève d’un artisanat délicat. Il faut que cela soit court, mais beau !

D’une façon assez surprenante, vous avez été tous les deux victimes de la censure au cours de votre carrière.

J. G. Plein de fois ! Heureusement ! C’est emmerdant pour les auteurs, mais cette reconnaissance-là est assez réjouissante. D’une part, elle prouve la bêtise du censeur. De l’autre, ce qui est beaucoup plus bête, elle suscite une très bonne publicité. En 1957, La Complainte de Raymond Queneau a été censurée parce qu’elle comportait dix-sept fois le mot con . L’année suivante, Qu’on est bien de Guy Béart a été jugée trop érotique. Je n’ai jamais pensé qu’il était dangereux de chanter : Qu’on est bien/ Dans les bras/ D’une personne du genre qu’on n’a pas/ Qu’on est bien dans ces bras-là. En 1967, Déshabillez-moi, déshabillez-moi/ Oui, mais pas tout de suite, pas trop vite a été interdite de diffusion pendant plusieurs mois… Je ne renoncerai jamais à chanter ce qui me plaît, ce que j’aime, ce que je crois utile aussi.

 

B. B. C’est pernicieux, parce qu’on est très fier, quand on est censuré.

J. G. Très ! (Rires)

B. B. Parfois, on me demande de changer un mot… Dans ces cas-là, je refuse. Il ne s’agit pas de chansons cochonnes, même pas grivoises, juste avec une connotation un peu sexuelle… C’est idiot, parce que la chanson ne passe nulle part, mais je me suis dit, lors de l’incident avec Dans la Merco Benz : Ben voilà, j’ai réussi à les bouger, ces imbéciles. Sans le faire exprès, un mot coince, alors qu’il s’agit simplement d’utiliser un terme un peu dur pour dire quelque chose de très tendre à quelqu’un. Si la personne qui m’aime m’appelle mon petit connard, je sais très bien que c’est affectueux.

J. G. Tout dépend de l’intonation (Rires). C’est tout le bonheur de l’interprète, ça !

Vous n’hésitez d’ailleurs pas à modifier l’interprétation d’une chanson. L’exemple le plus célèbre reste Ne me quitte pas de Jacques Brel.

J. G. Je n’aime pas l’interprétation de Brel. On dirait un mec qui se traîne, largué comme une merde. C’est parce que j’aime Brel que j’ai voulu montrer que ce n’est pas ce qu’il voulait dire et que cette chanson pouvait se donner autrement. Je préfère ma version. Je la chante à l’envers. Sur le mode : « Tu me quittes, d’accord, mais tu vas voir ce qui va t’arriver. »

B. B. Lorsque Juliette la chante sur scène, elle tabasse.

J. G. Les femmes sont plus violentes que les hommes… Jacques était un homme étrange, un peu compliqué, mais pas du tout violent. C’était un inquiet, un spectateur formidable, un homme de son temps, qui passait les êtres et les événements aux ultraviolets, un dessinateur.

B. B. Léo Ferré était plus agressif ?

J. G. Absolument… Ferré, c’était une bête féroce.

 

B. B. Brassens me semble plus délicat.

J. G. Extraordinairement. C’est fou ! C’était un travailleur de force qui reprenait ses chansons pendant des heures et des heures. Il a tout de suite compris que, si on écrit pour moi en imaginant ce que je suis, on se trompe régulièrement. Donc, il a préféré me permettre d’interpréter ses propres chansons comme L’Auvergnat ou Le Temps passé dont le refrain dit : Il est toujours joli le temps passé/ Une fois qu’ils ont cassé leur pipe. Ce qui n’est pas vraiment un langage de dame.

Avec le recul, comment voyez-vous vos carrières respectives ?

J. G. On m’aime mieux maintenant. Mais j’ai connu des années très difficiles. Je leur ai fait peur longtemps. Parce que je suis orgueilleuse, que j’ai horreur de faire des singeries pour faire plaisir.

B. B. Maintenant, je suis plus fier de mon parcours. C’est l’avenir, tout ce que je n’ai pas encore fait, qui m’intéresse. Avec le temps qui passe, j’ai acquis plus d’instinct, je me sens moins superficiel. Mais, au départ, il est obligatoire de se sentir fort.

J. G. Cela aide, bien sûr. Mais moi, je n’ai jamais été sûre de rien. Cela m’a permis de progresser, de chercher, toujours et tout le temps. Rencontrer les autres, tous ceux qui m’ont tendu la main, c’est magique. J’ai toujours eu l’impression, à de nombreux moments de ma vie, d’être comme un petit chat en train de crever dans le ruisseau, et de me faire attraper par la peau du cou et mettre sur le trottoir comme ça, de côté, sauvée. Par qui ? Par quoi ? Quelquefois, je me dis que c’est mon grand-père qui me protège. Je me reconnais dans la formule de Brel : Etre vieux sans être adulte. Si l’idée de la mort ne m’angoisse pas, la mort des autres m’angoisse à mourir.

UN DISQUE, UN LIVRE…

Juliette Gréco sort un nouvel album (Ça se traverse et c’est beau…, 1 CD, Deutsche Grammophon, en vente le 23 janvier), ses Mémoires (Je suis faite comme ça, éditions Flammarion, parution le 7 février) et sera au Théâtre du Châtelet les 6, 7 et 8 février, à 20 h 30 (1, place du Châtelet, Paris-1er. Tél. : 01-40-28-28-40).

Le 5 février, à 20 h 40, Théma Arte lui consacre une soirée Juliette, la Gréco, avec Juliette Gréco, l’insoumise, un documentaire d’Yves Riou et de Philippe Pouchain, et la retransmission d’un récital filmé à l’Olympia en 2004. Quant à Benjamin Biolay, il a sorti un best of, sobrement intitulé Best of, chez Naïve.

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