Harlem, quartier libre

Extrait de M le magazine du Monde,

par Sylvain Cypel. Photos : Dominique Nabokov.

Le cri – un long « Noooooo » – déchirait les tympans. On était en 1991 et Wesley Snipes concluait ainsi le film de Spike Lee. Jungle Fever évoquait d’abord les relations amoureuses interraciales. Mais Lee y abordait déjà l’émergence d’une classe de « bobos » noirs, où les femmes exigeaient de prendre leur place, son affrontement avec les vieilles élites noires et leur souffrance mémorielle, ou encore la plongée du ghetto dans le crack. Le « Nooooo » que hurlait Snipes était autant un refus de l’horreur ambiante – il réagissait à la proposition indécente d’une adolescente vendant son corps pour deux dollars – qu’un constat de l’impossibilité de trancher les nœuds qui ficellent Harlem.

C’était il y a vingt ans et Harlem a incroyablement changé. « Le mouvement a commencé il y a quinze ans, mais la vraie bascule est très récente », affirme Michael Henry Adams. De l’avis général, l’homme est le meilleur connaisseur de cet immense quartier, auteur de Harlem Lost and Found, une merveille de balade dans ses rues. De fait, le bas du boulevard Frederick Douglass, où le film a été partiellement tourné, n’a plus grand-chose à voir. Partout, des buildings ont émergé. Et dans les rues, les « Sénégalais », comme on désigne ici tous les immigrés d’Afrique francophone, même quand ils sont Ivoiriens ou Maliens, voient leur nombre augmenter sans cesse. C’est là qu’ils ont ouvert leurs premiers restaurants (Les Ambassades, chico-branché, le Baobab, mafé à 6 dollars) ; là que s’en ouvrent d’autres à un rythme accéléré.

Ainsi Mister Adams reçoit-il au Jodo Sushi. Le restaurant a ouvert la veille. Quelques Nippons sont déjà accoudés au bar. « Plein de Noirs reviennent vivre dans ce quartier, beaucoup sont artistes. L’atmosphère change, c’est formidable »,raconte un serveur nommé Brandon. Ces restaurants, selon Michael Adams, sont la manifestation extérieure la plus visible des changements en cours à Harlem. Et un lieu résume le mouvement : le Red Rooster (le coq rouge). « Charlie Rose y vient, Barbara Walters y vient, Anderson Cooper y vient, c’est totalement neuf… »Des journalistes-vedettes du petit écran, des Blancs VIP qui, vraisemblablement, n’auraient jamais imaginé auparavant mettre les pieds à Harlem pour dîner. Le patron, Marcus Samuelsson, est à lui seul une effigie de cette « évolution ». Non, il n’est pas scandinave. Né Kassahun Joar Tsegie, enfant éthiopien adopté à 3 ans et élevé en Suède, il est arrivé à 20 ans en Amérique. Où il est devenu le chef le plus couru de la Grosse Pomme. Le 24 novembre 2009, Barack Obama l’invitait à préparer un dîner d’Etat offert en l’honneur du premier ministre indien, Manmohan Singh. La renommée culinaire de Marcus n’était plus à faire, mais là il est la coqueluche du Tout-New York. « Plus que sa gastronomie, le buzz que Marcus a généré ici représente un changement monumental », assure Michael Adams.

Récemment installé à Harlem, Darryl Pinckney, collaborateur de l’importante New York Review of Books et auteur de High Cotton (1), considéré comme un texte fondateur de la « post-négritude », voit dans le Red Rooster un pendant du succès politique de Barack Obama, qui « a complètement changé la visibilité du Noir, marquant une rupture avec le monde décrit par Ralf Ellison ». Dans Invisible Man,paru en 1952, ce grand écrivain dépeignait l’impossibilité radicale du Noir à accéder à une visibilité dans la société américaine. « Le Red Rooster réalise le même type d’exploit qu’Obama : on vient à lui du dehors. » Preuve de cet engouement : nous avons été invité au Red Rooster pour une soirée offerte par la banque d’affaires Morgan Stanley à quelques cadres méritants. Comme si la banque Lazard emmenait ses dirigeants s’encanailler à Trappes ? Non, le signe qu’Harlem devient « in ».

Depuis l’ouverture du Red Rooster, sur le boulevard Malcolm X, un restaurant sort de terre chaque mois dans le bas Harlem. A côté, Chez Lucienne, installé depuis quelques années, a fait un effort pour ne pas trop souffrir de la comparaison. A l’Astor Row, qui vient d’ouvrir, c’est world cuisine à gogo : guacamole et chicken pesto, gazpacho et hoummous… Impensable ici il y a cinq ans, note Michael Adams. D’autres signes de mutations abondent. Ainsi l’ouverture de Best Yet Market, un supermarché bien plus classieux que les grandes surfaces à bas prix qui prolifèrent à Harlem. Les indices les plus probants résident dans la multiplication soudaine de fleuristes chics et de bars gays. Au HFB, on trouve attablés ensemble des Noirs et des Blancs, mais aussi des Japonais ou des Indiens… Pas de doute, Harlem est vraiment « in ».

« ICI, JE ME SENS BIEN »

« Boboïsation », dira-t-on. Pas si simple. Le phénomène est plus ambigu que l’embourgeoisement souhaité par Bill Clinton lorsqu’il installa ses locaux à Harlem, en 2000. Evidemment, les gens qui viennent ou reviennent ici ont souvent plus d’argent que les « autochtones ». Mais ils ne s’y installent pas au hasard, et l’argent est rarement leur motivation première dans la vie. Qu’est-ce qui a amené, ces dernières années, un Darryl Pinckney à s’installer ici ? Un Ian Buruma, intellectuel néerlando-britannique cosmopolite mondialement connu, et sa femme, l’historienne japonaise Eri Hotta (2) ? Une Sharifa Rhodes-Pitts, étoile montante de la littérature américaine (3), arrivée du Texas il y a déjà dix ans ? Ou encore un Richard Price, écrivain, scénariste et acteur (4), qui vient juste de s’y installer.

Pinckney lâche une réponse confondante de simplicité : « Quand on leur demande, les gens répondent : « Parce qu’ici, je me sens bien. » » Il règne désormais une atmosphère jeune et culturelle à Harlem qui émancipe le quartier du cliché Cotton Club, des boîtes de nuit comme effigie identitaire, même si cela n’a jamais correspondu à la réalité. Harlem devient un lieu de culture populaire. Pinckney et Adams citent le rôle du Studio Museum et de sa directrice, Thelma Golden. « C’est elle, rappelle le premier, qui a eu la volonté d’en faire un lieu majeur de l’art contemporain, et non un lieu de mémoire. » Elle qui a ouvert ses locaux pour des « événements » aux stylistes afro-américains, acteurs montants dans la mode. Surtout, Thelma Golden a permis à des artistes et des performeurs noirs de s’imposer au premier plan. Ils ont pour nom Kara Walker ou Rashid Johnson et sont les porte-voix d’une avant-garde de la « post-négritude » qui vise à extraire le Noir d’un ethnocentrisme perçu par eux comme un étouffoir.

D ‘autres lieux symbolisent cette installation dans un climat moins isolationniste mais toujours progressiste. L’un d’eux est la cinémathèque, créée ici il y a cinq ans par Albert Maysles – 86 ans en janvier – survivant du couple mythique de documentaristes qu’il a formé avec son jeune frère David. « Ses efforts pour la jeunesse d’Harlem sont exceptionnels », convient LaTasha N. Nevada Diggs, productrice et performeuse mêlant poésie, ateliers d’écriture, philosophie asiatique, musique électronique et rap. Une rare figure de l’art contemporain qui a toujours vécu à Harlem. C’est pour l’atmosphère que génèrent ces endroits qu’artistes et universitaires s’installent dans ce quartier. Pinckney se veut direct :« Je suis venu pour deux raisons. Harlem était le lieu de la ségrégation, il devient l’endroit le plus libre de la ville. Ensuite, pour l’immobilier. Son coût reste très inférieur au reste de Manhattan, même s’il évolue vite. »

Ah, il en oubliait une troisième : « De lieu de pèlerinage, Harlem est devenu mon quartier. A deux pas de chez moi, il y a la bibliothèque où James Baldwin allait enfant. » Indubitablement, l’aspect émotionnel n’est pas étranger à son installation dans ce quartier, où il vit avec le poète britannique James Fenton. Pour Baldwin (1924-1987), pur Harlémite, noir et homosexuel, l’émancipation passait par l’extraction du ghetto (Greenwich Village d’abord, puis l’exil en France). Pinckney ne parle pas de revanche, mais de « retour ». Il récuse, pour autant, l’idée que ce mouvement commande l’évolution du quartier. Au contraire, ce qui le frappe, ici, c’est « la montée en puissance des familles inter-raciales ». Mixité entre Noirs et Blancs, entre Afro-Américains et immigrés récents, entre vieilles générations et nouveaux venus, là est, dit-il, le trait marquant de ce qui advient à Harlem. Michael Adams évoque l’école bilingue anglais-français créée il y a deux ans dans la 120e Rue, « symptomatique d’une évolution notoire ». Certes, les Africains francophones y étaient intéressés, mais des bobos harlémites ont beaucoup contribué à sa création, soucieux de voir leurs enfants grandir dans une atmosphère d’ouverture.

« VIE MOINS HUMAINE »

Tout, évidemment, n’est pas idyllique. L’évolution du quartier suscite une hausse spéculative des loyers. A la mi-juillet, Martha Allen a annoncé la fermeture de Hue-Man, sa librairie, héritière de toute une tradition locale. Elle payait 9 600 dollars pour ses 300 m2. Son bail décennal arrivant à terme, le propriétaire des murs en voulait quatre fois plus pour le renouveler ! « On sera remplacé par un magasin de fringues, ou un resto », lâche-t-elle sur un ton abattu. La plus dure est LaTasha Diggs. « Oui, la vie à Harlem est aujourd’hui moins violente. Mais elle est aussi moins humaine. Trop de lieux n’ouvrent que pour faire du fric, et l’immobilier arase tout. » Les solidarités s’effritent. Les Harlémites de toujours, comme elle, « sentent une exclusion de classe ». Elle cite l’exemple de Settepani : « Une pâtisserie très sympa. Ils en ont fait un resto italien, on se croirait à SoHo [quartier new-yorkais de la mode]. » En réalité, la propriétaire, Leah Abraham, une Ethiopienne mariée à un restaurateur italien, est la première à le regretter mais ses délices de fours frais ne lui « permettaient plus d’entretenir le personnel ».

« Harlem s’insère dans un processus global, s’inquiète aussi Michael Adams.Bloomberg [le maire] a dit qu’il voulait faire de New York une « ville de riches ». Ce serait sa fin. Vous aimeriez vivre à Zurich, vous ? » Heureusement, Harlem en reste loin. Surtout si l’on s’excentre. L’endroit où vit Isaach de Bankolé, l’acteur ivoirien installé depuis vingt ans aux Etats-Unis, dans la partie septentrionale d’Harlem, est un bijou. Et lui, artiste et immigré, Noir marié à une Blanche avec leur enfant métis, est l’archétype du nouvel habitant. Quant à l’immeuble classé historique où ils vivent, une merveille architecturale sur l’avenue Edgecombe, rien n’évoque autant le fil du passé. Ses murs ont logé les chefs d’orchestre Count Basie et Duke Ellington, les jazzmen Coleman Hawkins et Johnny Hodges, la chanteuse Lena Horne, l’acteur-chanteur Paul Robeson, mais aussi le boxeur Joe Louis et Thurgood Marshall, premier Noir à avoir siégé à la Cour suprême (de 1967 à 1991).

Ici, chaque dimanche à 16 heures, Marjorie Eliot, en l’honneur d’un fils disparu, invite qui veut à entrer chez elle (appartement 3F) et à écouter d’excellents musiciens faire le bœuf. La très vieille dame ne rechigne pas à se mettre au piano. Jus d’orange et gâteaux secs sont offerts, on peut laisser quelques sous en partant. Ici, autour de Jumel Mansion – « plus ancien vestige architectural de l’époque coloniale », note Michael Adams – une vaste maison qu’habita George Washington et qui se visite toujours, règne une atmosphère d’un charme infini, qui a attiré un autre type d’habitants. On pense à Evelyn Neal, ex-femme du poète, éditeur et cinéaste majeur Larry Neal (1937-1981), éditrice, avec Amiri Baraka (LeRoi Jones), de la plus importante anthologie des oeuvres afro-américaines. On pense à George Preston, fondateur et curateur du Musée des Arts premiers, dont l’appartement est en lui-même une stupéfiante collection.

On pense à d’autres et surtout à Kurt Thomertz. Badaud, si tu t’aventures dans le haut Harlem, va sonner au 426, 160e Rue. Installé là depuis six ans, celui qui fut l’ami de Basquiat et de Keith Haring a transformé sa propre maison en librairie et en… un bed and breakfast aussi original que le couple qu’il forme avec sa moitié, la costumière de théâtre et artiste contemporaine Camilla Huey. Son bureau reflète ses passions : c’est un capharnaüm très rangé, où foisonnent livres rares, masques, photos, disques vinyle par milliers. Sur un tabouret, Revolutions and Civils Wars of Hayti, traduction d’un texte de 1823 du baron de Vastey, qu’il pourrait proposer à la vente lors de prochaines enchères. A l’intérieur, sur trois étages, les murs, couloirs inclus, sont tapissés de volumes rares. En vitrine, Le Rôle des Noirs dans la défense nationale et Une anthologie des Black Panthers(1967-1980). Certains ouvrages sont inestimables, comme ces 230 nouvelles d’auteurs nigérians publiées au Biafra à la fin du XIXe siècle, ou cette édition illustrée de Stomping the Blues, d’Albert Murray. « Le premier livre à lire pour comprendre le jazz », dit Kurt. Incroyable connaisseur de la culture afro, ce pur enfant du Midwest, qui avoue avoir eu « un affreux raciste » pour père, sait tout de l’œuvre de CLR James, un trotskiste antillais devenu le premier historien de la négritude américaine.

Avec la crise, la librairie nourrit moins son homme. Mais Kurt Thomertz n’a jamais abandonné son autre activité. Il est private librarian (bibliothécaire privé).« Catalogage, bibliographies, évaluations, archivage, recherche de livres… », indique sa carte de visite. Il met ses compétences au service de riches possédants qui acquièrent des livres comme d’autres des tableaux. Récemment, il a apprécié la générosité d’un « millionnaire » des beaux quartiers qui lui a demandé de « refaire sa bibliothèque ». Budget conséquent à la clé pour l’acquisition de nouvelles pièces et commission idoine. Aujourd’hui, Kurt n’imagine plus quitter son coin de paradis, aussi désigné sous le terme de Sugar Hill (« douce colline »). L’endroit « le plus beau et le plus secret de tout New York », dit Camilla Huey, se trouve à Harlem.

(1) En français, Noir, Marron, Beige (Rivages, 1993).

(2) Historienne et auteure de Pan-asianism and Japan’s war 1931-1945 (Le panasiatisme et les guerres du Japon).

(3) Auteure de Harlem is Nowhere (Harlem n’est nulle part).

(4) Auteur de Frères de sang, Presses de la Cité, 2010.

 

Y ALLER

Vols Paris-New York à partir de 761 € sur Air France (www.airfrance.com).

 

SE LOGER

Jumel Terrace Books : un bed and breakfast dans un appartement-librairie de livres rares. 426 West 160th Street.

Razia : parfait pour les familles et groupes jusqu’à 10 personnes. Dans un brownstone, habitation typique sur trois niveaux, en plein cœur du « nouvel Harlem ». 130 East 118th Street. Tél. : 646-338-9044. raziasaid@yahoo.com

 

SE RESTAURER

Red Rooster : terrasse fort agréable par beau temps. Pas de réservation pour le brunch le week-end. 90 minutes d’attente en moyenne. 310 Malcolm X Boulevard. Tél. : 212-792-9001. redroosterharlem.com.

Settepani : la cantine d’une série d’intellectuels harlémites. 196 Malcolm X Boulevard. Tél. : (917) 492-48-06.

Harlem Tavern : pour déjeuner ou dîner très américain, burgers et « soul food ». 2153 Frederick Douglass Boulevard. Tél. : (212) 866-45-00. harlemtavern.com

Chez Lucienne : si l’on tient absolument à manger français à New York. Les frites sont des vraies (désormais quasi introuvables dans la ville). 308 Malcolm X Boulevard, Tél. : (212) 289-55-55. chezlucienne.com

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