Jonathan Ive, l’autre moitié de la pomme

On disait que Steve Jobs et lui partageaient le même cerveau. L’un trouvait l’idée, l’autre la mettait en oeuvre. Jonathan Ive est désormais considéré comme le garant de la touche Apple. Par Diane Wulwek

 

 

 

 

Et tout à coup, son nom s’est mis à circuler dans la presse. Jonathan Ive, 44 ans, « vice-president senior » en charge du design industriel chez Apple, était encore récemment inconnu du grand public. Mais avec l’annonce de la démission de Steve Jobs du poste de directeur général en août, puis son décès le 5 octobre, l’homme est sorti de l’ombre. Avec lui, Jobs a conçu les plus grands succès de la marque. Du premier iMac à la fin des années 1990 – ce monobloc à coque ovoïde et translucide paré de couleurs de bonbons acidulés – jusqu’à l’iPod, l’iPhone et l’iPad… autant de produits qui sont devenus des succès mondiaux tant par leur technologie que par leur design. Tous sont le fruit de la synergie entre les deux hommes, décrits par certains de leurs collaborateurs comme « partageant un même cerveau ». Le fondateur charismatique disparu, les fans d’Apple ont fait d’Ive le dépositaire de l’âme de la marque à la pomme.Le premier donnait l’inspiration, la vision du produit et de l’usage. Le second la complétait, lui donnait corps, la matérialisait, à chaque fois de façon époustouflante. Jonathan Ive, dit Jony, est un homme au tempérament calme et réservé, immuablement vêtu d’un tee-shirt sombre, d’un jean et de baskets, un uniforme quasiment identique à celui de son patron. Discret mais perspicace, il n’a pas une personnalité exubérante ni tonitruante, confient ceux qui l’ont côtoyé. Celui que Steve présentait comme « l’un de ses meilleurs amis au monde ». Celui avec qui il parlait au minimum une fois par jour. Jonathan Ive, plus que tout autre chez Apple, se retrouve aujourd’hui dans la position du gardien du temple. En février 2011, lorsque Steve Jobs, malade, commença à s’éloigner de la direction, des rumeurs circulèrent dans la presse sur son éventuel départ. Pour ceux qui lisent entre les lignes, il ne s’agissait là que d’obtenir du futur nouveau boss, Tim Cook, la même liberté de travail qu’auparavant. On a dû rassurer Jony sur ce plan car, très vite, la rumeur s’est éteinte. Né en 1967 dans une famille de la classe moyenne britannique, Jonathan explique, dans les rares interviews qu’il a accordées que, depuis son plus jeune âge, il s’est toujours intéressé à la manière dont sont fabriqués les objets et à leurs matériaux. En 1985, il entre à l’université Northumbria à Newcastle (nord-est de l’Angleterre), section design industriel. Et se fait très vite remarquer. « Dans les petits cercles du design, c’était déjà une star ! », rapporte Clive Grinyer, qui lui offre, une fois diplômé, son premier job chez Tangerine Design, une agence londonienne. Ses travaux sont publiés dans des revues internationales et il est le seul étudiant à avoir reçu deux fois un prix décerné par la Royal Academy of Arts. Déjà, Jony surprend par sa volonté farouche de parvenir à l’objet parfait. Chacun de ses projets donne lieu à des centaines de prototypes en mousse qu’il entasse chez lui, dans son minuscule appartement. Aujourd’hui, Ive procède toujours de la même manière mais, c’est avec des équipements de prototypage rapide (imprimantes 3D) dernier cri que les objets qu’il crée sont modélisés en taille réelle au studio de design de Cupertino (le quartier général d’Apple en Californie) – studio rigoureusement interdit d’accès aux employés hormis aux plus hauts dirigeants de l’entreprise. Chez Tangerine Design, Jony avait conçu toute sorte de produits, des peignes, du carrelage, des outils électroniques, des lavabos, des baignoires… avant de se voir confier la responsabilité d’un projet plutôt alléchant : imaginer l’avenir de la ligne Powerbook d’Apple. A ce titre, il effectuera plusieurs allers-retours à Cupertino… où l’on finit par lui offrir un poste. En dépit des difficultés que traverse alors l’entreprise (pertes financières monumentales, chute de ses parts de marché), Jony accepte un poste de consultant. Un job qui est loin de le combler : « Comme consultant, quand vous acceptez une commande, toutes les décisions stratégiques sont déjà prises. Il est alors difficile d’avoir un réel impact sur les produits sur lesquels vous travaillez et de les rendre innovants »,expliquait-il dans un entretien accordé en 2007 au Design Museum de Londres. Et puis, il ne se sent pas doué pour le business, aspect fondamental du rôle de consultant, et veut se consacrer exclusivement à son métier de designer. C’est donc « avec une foi insensée dans cette entreprise » qu’il fait son entrée chez Apple en 1992. Il va devoir attendre quatre ans et le retour de Steve Jobs dans l’entreprise qu’il a créée avant de pouvoir révéler tout son talent. « Leur rencontre est assez amusante,raconte Jean-Louis Fréchin, directeur de l’innovation et de la prospective à l’Ecole nationale supérieure de création industrielle (Ensci) à Paris et proche de l’équipe de Jonathan Ive. Lorsque Jobs reprend les rênes d’Apple en 1996, il place le design et l’innovation au centre de la stratégie de l’entreprise. Le patron du design est alors licencié et Jobs parcourt le monde à la recherche de son remplaçant. Des sommités comme Richard Sapper ou Ettore Sottsass sont approchées. Et puis, Jobs découvre un projet de cartable électronique destiné aux enfants réalisé par un designer de la maison. Il le convoque, l’écoute longuement et comprend- d’emblée qu’il a en face de lui l’homme qu’il lui faut ! » Et voici comment Jony est passé du deuxième sous-sol à l’étage de la direction. Couvert de prix, de récompenses, de distinctions plus prestigieuses les unes que les autres, considéré par le New York Times comme le « designer le plus influent dans le monde de l’informatique », Jonathan Ive surprend tous ceux qui ont la chance de le rencontrer par sa simplicité et son extrême modestie. Il est l’antithèse du flamboyant Philippe Starck – qui reconnaît que la seule entreprise au monde qui n’a pas besoin de lui est Apple. Quand il parle de son travail, Ive n’oublie jamais d’y associer son équipe, une douzaine de designers ultra-soudés, parmi lesquels un Français formé à l’Ensci (et dont l’école, eu égard à la politique de discrétion d’Apple, préfère ne pas révéler le nom). C’est avec eux qu’il met au point ses créations avec double impératif : confort d’usage et simplicité esthétique. « A cette fin, nous cherchons à éliminer tout ce qui est inutile », explique-t-il. Exemples parmi les plus éloquents : l’iPhone ou les toutes dernières générations de l’iMac. « Ces produits ont un caractère d’évidence, ils ne donnent pas l’impression d’être le résultat d’un travail particulier. » Des propos qui font écho à ceux du grand designer Dieter Rams, une des idoles de Jony. Celui qui fut chef du design de Braun jusqu’en 1970 affirmait que « le bon design, c’est aussi peu de design que possible ».Autre caractéristique d’Ive : l’attention obsessionnelle et quasi fanatique qu’il porte aux détails. Ainsi de la brillance d’un acier inoxydable, de l’exact degré de réflexion d’un écran, des espaces à réserver, aussi minuscules soient-ils, entre les vis ou les différents éléments d’un produit, sans parler des câbles ou des adaptateurs. « Steve Jobs croyait à l’équilibre du tout, dit Jean-Louis Fréchin. Cette recherche de la cohérence suppose de ne rien laisser au hasard et Jony sait parfaitement défendre ce parti pris. » Pour lui, le travail d’Ive s’inscrit dans la droite ligne du design européen humaniste et plus particulièrement dans celui de l’école d’Ulm, très influente dans les années 1950 en matière de design industriel. Maintenant que Steve jobs n’est plus là pour refaire le monde avec lui, Jonathan Ive saura-t-il poursuivre l’aventure ? Tous ceux qui le connaissent répondent par l’affirmative. Oui, il saura perpétuer l’esprit maison. Oui, ses créations futures permettront à Apple de continuer à incarner l’esprit du temps. Des millions de fans attendent la sortie des futurs produits de la marque pour s’en convaincre

extrait De M le magazine du monde 

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