J’ai passé une heure à l’hôtel avec Diane Kruger.

Extrait de M le magazine du Monde, par Frédéric Pommier.

Le journaliste Frédéric Pommier a fait de l’actrice le personnage récurrent de ses chroniques sur France Inter. Sans jamais l’avoir rencontrée. Lors de la présentation à Berlin des « Adieux à la reine » (dans lequel elle incarne Marie-Antoinette), il a décroché un rendez-vous avec la belle.

Dans une chambre d’hôtel sans lit…

ALLONGEZ-VOUS SUR LE CÔTÉ. Les genoux relevés vers le nombril. » La voix est d’une douceur extrême, le sourire également, mais le ton est autoritaire. J’obtempère. Je m’allonge et relève les genoux. Elle, elle se place contre mes pieds. Puis elle pose un coussin sur le bas de son ventre, puis mes deux pieds sur le coussin. « Maintenant, tendez les jambes et poussez le plus fort possible. » Je fronce les sourcils. « Il faut que je puisse voir où ça coince ! » Elle a l’air de savoir ce qu’elle fait. Du coup, de nouveau, j’obtempère. Mais alors que je commence à déplier les orteils, voilà que mes nerfs se réveillent ; le crural dans la cuisse, le sciatique dans le mollet : deux décharges électriques. Je ne peux réprimer un navrant gémissement. « Allez-y, continuez ! » Mais je fais ce que je peux, Mme Lapin ! (Le nom de la dame, c’est Lapin.) Je continue à déplier. Je m’oblige à penser à Diane. Le blé citrine de ses cheveux, les rivières -aigue-marine de ses yeux, les falaises d’ambre de son cou. Je pense à ses chevilles lacées d’or et d’argent. Ses poignets sertis de diamants. Puis, lorsque enfin je parviens à étendre entièrement les jambes, non sans avoir encore gémi une bonne douzaine de fois, je constate que Mme Lapin ne sourit plus du tout. « Je vais vous appeler une ambulance. Ce qu’il faut, c’est vous coucher et ne plus bouger pendant dix jours. » Subitement, je me relève : « Mais non, c’est impossible ! Demain, je dois prendre l’avion ! J’ai un rendez-vous avec Diane et c’est très important ! – Eh bien, dites-lui de faire levoyage elle-même ! Si c’est si important, je suis sûre qu’elle comprendra. Et puis d’abord, c’est qui, cette Diane ? C’est votre petite amie ? – Ben… non. Enfin, j’aimerais bien. Enfin, non, je ne sais pas. Diane, c’est plutôt un rêve. »

Mon rêve s’appelle donc Diane Kruger. Et je parle d’elle chaque semaine surFrance Inter. Chaque vendredi depuis six mois. Je nous invente des souvenirs communs. Je raconte une soirée, une nuit que l’on aurait passée ensemble, un cadeau que je lui aurais fait, un mot qu’elle m’aurait dit… La première fois, je cherchais juste le nom d’une fille qui puisse représenter la fille inaccessible. Une sorte d’idéal. Une beauté absolue. Sharon Stone ? Très belle mais trop vieille. Kate Moss ? Très chic mais trop fade. Angelina Jolie ? Trop de lèvres. Monica Bellucci ? Trop notoirement mariée. C’est ainsi qu’elle s’est imposée. D’abord par élimination. Puis, comme une évidence. Diane Kruger est très belle, Diane Kruger est très chic et elle n’est pas que cela : elle est aussi superfutée, elle est drôle, elle est franche, elle n’est pas dupe des paillettes, elle est simple et lucide.

Quand je l’ai découverte, elle portait une robe bleue. C’était en 2007, elle était la maîtresse de cérémonie du 60e Festival de Cannes. Je n’avais, à l’époque, vu aucun de ses films. Ni Frankie ni Joyeux Noël. Ni Mon idole ni Narco. Ni Les Brigades du Tigre. Ni les Benjamin Gates. Je me suis rattrapé depuis, mais en la voyant ce soir-là à la télévision, d’emblée, je suis tombé totalement amoureux. Et ce béguin n’a pas cessé quand je l’ai revue par la suite. Robe rouge. Robe noire. J’aime le saillant de ses épaules, les courbures de son dos. Robe verte. Robe blanche. Son accent me bouleverse. La presse féminine a fait d’elle une icône du glamour. Moi, je l’ai érigée en icône de l’amour. « Et vous n’avez pas peur d’être déçu ? », me demande Mme Lapin, tandis qu’avec difficulté, j’attrape mon pantalon.

« Vous ne serez pas déçu », me promet, vingt-quatre heures plus tard, l’attachée de presse de l’actrice qui m’accueille dans le grand hôtel où a lieu la rencontre. Un hôtel luxueux de Berlin. C’est le début du festival, avec ce soir, pour l’ouverture :Les Adieux à la reine, le film de Benoît Jacquot dans lequel Diane Kruger incarne Marie-Antoinette. Elle est la reine de France, après avoir été celle de Sparte, le rôle qui a fait d’elle une star internationale. C’était en 2003, aux côtés de Brad Pitt dansTroie, un péplum pour lequel elle a dû prendre sept kilos. C’est dans l’avion que j’ai lu l’anecdote (je me suis bourré de calmants avant le décollage), en parcourant la vie de mon doux rêve allemand. Un village près de Hanovre, une mère employée de banque, un père qu’elle ne voit plus. Des études de danseuse à Londres, une blessure au genou. Une carrière de mannequin. Puis le cinéma – une trentaine de longs-métrages en dix ans.

« Vous ne serez pas déçu », me répète l’attachée de presse en sortant de l’ascenseur. Elle me conduit jusqu’à la chambre où l’actrice est en train de poserpour les photos qui accompagneront l’article. Je me rends compte que je boite. Quand je suis monté dans le taxi pour rejoindre l’hôtel, mes deux nerfs se sont réveillés. Le crural dans la cuisse et le sciatique dans le mollet. Mme Lapin m’avait prévenu. Et le froid n’arrange rien. La nuit dernière, il a neigé. Les rues de Berlin sont couvertes d’un mince tapis blanc. La neige a aussi trempé mes chaussures, que je m’étais pourtant efforcé de cirer parfaitement. « Les souliers, c’est aussi important qu’un visage bien rasé », m’explique ma grand-mère depuis que je suis tout petit. Je me passe la main sur les joues. Ma grand-mère serait mécontente… L’attachée de presse s’est arrêtée tout au bout d’un couloir. Devant la porte 602. Je la rejoins en m’efforçant de cacher ma claudication. Derrière la porte, il y a mon rêve… « Elle vous attend. »

« BIENVENUE DANS LA PLUS BELLE SUITE DE L’HÔTEL »lance Diane Kruger dans un sourire en me tendant la main. Je n’ose pas la regarder. J’observe simplement sa main, puis j’observe la suite, et puis à mon tour je souris, car si la main est bien une main, la suite n’a vraiment rien d’une suite. C’est simplement une chambre, une chambre assez sommaire dont le lit a été enlevé afin depermettre au photographe d’installer tout son matériel. D’ailleurs, avant qu’il parte, il doit faire un cliché de nous deux côte à côte. Il nous place donc côte à côte. Elle très à l’aise, moi pas du tout. Je ne sais que faire de mes bras. Et n’ose toujours pas la regarder. Et puis soudain, tout va très vite : elle se penche et se colle à moi, elle glisse ses doigts dans mon dos, elle les remonte sur mon crâne, c’est comme le début d’une caresse. Je suis surpris, je ne comprends pas. Le photographe éclate de rire et range ensuite son appareil. C’est bon, merci, il a ce qu’il faut. Il dit bye-bye et il s’en va. L’attachée de presse s’en va aussi et nous voilà donc tous les deux. Une heure elle et moi dans la chambre sans lit d’un hôtel berlinois.

On s’assoit face à face. Je la regarde enfin. Je tombe dans les rivières aigue-marine de ses yeux. Un maquillage léger. Chemisier blanc ajouré. Jupe noire ajourée. Aussi jolie que dans ses films. Aussi jolie que dans les souvenirs que je nous ai inventés. Je lui explique pour la radio. Je lui raconte qu’elle est devenue l’un des personnages récurrents de mes chroniques hebdomadaires. « Mais vous ne dites pas de trucs méchants ? » Je ne dis que des trucs gentils. Elle se passe la main dans le blé citrine de ses cheveux. Elle est impeccable et le sait. Habituée aux admirateurs autant qu’aux journalistes. En l’occurrence, je suis les deux. Je commence par le cinéma. Les Adieux à la reine.D’emblée, elle me parle de son trouble à la lecture du scénario. « J’ai eu la chair de poule. A cause des coïncidences. Je suis arrivée en France au même âge que Marie-Antoinette. J’ai le même âge aujourd’hui que celui qu’elle a dans le film. Et puis comme la sienne, ma maman s’appelle Marie-Thérèse. C’est quand même très bizarre ! » Si elle a accepté le film, ce n’est toutefois pas seulement pour ces petites bizarreries, mais surtout pour Benoît Jacquot, qu’elle décrit à la fois comme un grand cinéaste et comme « un monsieur hypercharmant ». Elle est hypercharmante quand elle prononce « hypercharmant »… « De surcroît, il est très pudique. Par exemple, pour la scène où Léa Seydoux, qui joue ma servante, est contrainte de se dévêtir, il est sorti de la pièce. Un metteur en scène qui quitte le plateau quand une actrice se met toute nue, c’est la première fois que je vois ça. Et c’était hyperclasse. » Je la trouve hyperclasse quand elle articule « hyperclasse »

Puis elle évoque son rôle, la complexité de son rôle, très éloigné d’elle-même : un personnage « carrément borderline », passant de l’indifférence à la passion la plus extrême, de l’effroi à la légèreté. « Moi, même quand j’étais jeune, je n’ai jamais été si légère. Du coup, je ne savais pas comment jouer ça sans être fausse. » Par moments, elle s’est tout de même sentie proche de Marie-Antoinette. Notamment quand celle-ci se fait trahir par son amie, Gabrielle de Polignac. « Tout le monde se fait trahir dans la vie. Tout le monde se fait quitter. C’est le genre de situation qui réveille forcément des choses très personnelles. Dans cette scène-là, j’ai vraiment éprouvé l’émotion de la trahison… » Elle se mord doucement les lèvres. Je voudrais les mordre également. Elle a été trahie. Elle a été quittée. Et moi, je m’interroge : comment peut-on quitter une fille comme ça ? Et puis, Diane, il fallait m’appeler !

Je baisse les yeux vers ses poignets, sur lesquels je rêverais de poser une seconde mes mains. « Si j’ai aimé ce rôle, c’est aussi parce qu’il m’a fait peur. » Je relève les yeux et retombe illico dans les rivières des siens. Je lui demande alors à quoi rime le métier d’actrice. Et soudain, je rougis, car je trouve ma question très bête. Mais sa réponse ne l’est pas. « L’intérêt de ce métier, c’est surtout deressentir des choses plus fortes que celles qu’on est amené à ressentir dans la vie normale. Et puis, c’est comme si l’on vivait cent vies ! Parfois, ça rend très vulnérable, parce qu’on dévoile beaucoup de soi-même, mais quand on fait du cinéma, il y a un vrai « jouissement » de se sentir en vie ! » En entendant« jouissement », j’hésite à la reprendre. Mais tout compte fait, je ne dis rien, car à l’oreille, ce « jouissement » est plus beau que toutes les jouissances. Plus délicat et plus joyeux. Il m’apparaît comme un mélange de joie pure et de ravissement. Exactement ce qu’elle décrit quand elle relate ses tournages. « Etre sur un plateau et se dire qu’on est là uniquement pour créer, c’est génial ! Même si c’est rigoureux et même si ça demande de la concentration, c’est un plaisir très enfantin… Comme quand on joue à la poupée ! » Aussitôt, je l’imagine des poupées dans les mains. Puis, je m’imagine moi, m’amusant avec une Barbie qui lui ressemblerait. Je lui ferais des tresses. Je lui mettrais des robes. Je la déshabillerais. Donnerais mon prénom à Ken. Ne la trahirais pas…

 

Jouait-elle beaucoup à la poupée quand elle était enfant ? Elle regarde le plafond de la chambre sans lit. Se souvient puis raconte. « Je jouais surtout avec mes animaux. Je vivais au milieu des champs et j’avais un bébé lapin avec qui je m’amusais beaucoup. Il s’appelait Benny et je l’amenais à l’école. Je lui mettais une petite laisse. » Je regrette subitement de ne pas être un lapin. « Mais vers l’âge de 11 ans, j’ai dû changer d’école. Je ne pouvais plus l’emmener et un jour, il en a eu marre. Il est parti. Il m’a quittée. Ma première rupture amoureuse, c’était mon petit lapin ! » Elle éclate de rire tandis que je pense à ce que deviennent les petits lapins qui disparaissent. Souvent ils finissent en civet. A-t-elle, sans le savoir, mangé son petit lapin ? Je garde l’hypothèse pour moi. « J’avais aussi des bébés oies à qui j’ai appris à nager. » En fait, ce n’est pas Diane Kruger qui est en face de moi. De toute évidence, c’est Heidi.

Nous revenons au cinéma. Elle me dit son amour du cinéma français. « Bien sûr que ça m’amuse beaucoup de tourner aux Etats-Unis, surtout avec des cinéastes comme Quentin Tarantino, mais les rôles de femmes sont plus intéressants en France. Ils sont plus réalistes. Tout du moins ceux qu’on me propose. C’est dans les films français que j’ai l’impression de progresser. Et c’est aussi en France que je préfère habiter. » Quand elle n’habite pas en France, elle habite à Los Angeles avec son compagnon Joshua Jackson, un acteur canadien (avant, elle a été mariée à Guillaume Canet). Brusquement, j’ai envie de tuer cet acteur canadien. Et Guillaume Canet également. Puis, elle me parle de Paris. De son appartement de Saint-Germain-des-Prés. De la vie normale qu’elle y mène. De sa passion pour la cuisine. Elle aime préparer le risotto aux truffes et, le dimanche quand elle a le temps, elle n’hésite pas à se lancer dans un agneau de huit heures. Tout d’un coup, j’ai très faim. Je voudrais manger avec elle. Pourquoi pas l’inviter chez moi ? Je fais très bien la moussaka…

JE BAISSE LES YEUX VERS SES CHEVILLES, sur lesquelles je rêverais deposer une seconde mes mains. A côté de mes chaussures détrempées par la neige, je découvre des escarpins roses, qui m’avaient échappé. Je m’aventure sur sa beauté. Elle répond que ce n’est pas un sujet. Ou, plus précisément : que ce n’est plus un sujet d’inquiétude permanente. « Quand j’étais mannequin, j’étais obsédée par mon apparence et l’objectif de perfection. Aujourd’hui, je ne pense plus comme ça. » Mais votre corps, vous l’aimez ? « Parfois oui, parfois non. »Qu’est-ce que vous n’aimez pas ? « Je n’ai pas les lèvres très pulpeuses… » Quoi ? Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Ses lèvres sont tellement plus belles que celles d’Angelina Jolie ! Puis soudain son visage s’éclaire. « Tiens, ce matin, j’ai pensé que j’allais prendre un chat ! (On passe de ses lèvres au chat). Et un âne aussi, j’aimerais bien ! Ou plutôt deux. Les ânes, il faut toujours les prendrepar deux, sinon ils s’ennuient. » Des ânes à Saint-Germain-des-Prés ? « Non. Les ânes en Provence. Quand j’aurais une grande maison en Provence. Mais je vaiscommencer par le chat. » On arrive au bout de l’interview. Je choisis de parlerd’avenir. Comment se voit-elle dans trente ans ? Dans quarante ? Dans cinquante ? « Dans ma grande maison en Provence. A boire des coups avec mes potes. » Etfaire des bébés, c’est prévu ? « Avoir des enfants ? J’y pense de plus en plus. Enfin, un seul pour commencer. Avant d’en avoir d’autres, je regarderai d’abord si le premier s’entend bien avec mon chat ! » Je trouve cette dernière phrase très drôle. Elle la trouve drôle aussi. Et nous sommes tous les deux hilares lorsque l’attachée de presse revient pour chercher son actrice. Une heure s’est déjà écoulée. Je la regarde se lever. Puis je me lève et elle m’embrasse. Deux bises légères sur les joues, que je regrette alors de n’avoir pas rasées de près. Puis, subitement, mon rêve s’envole et me voilà d’un coup tout seul dans la chambre sans lit de l’hôtel berlinois. Je jette un oeil par la fenêtre. La neige vient de seremettre à tomber. Une neige de bébés oies…

Une semaine plus tard, c’est couché dans mon lit que je reçois les clichés pris au début de l’interview. Je suis complètement bloqué par mes nerfs qui n’ont toujours pas daigné se rendormir depuis mon retour de Berlin. Le crural dans la cuisse, le sciatique dans le mollet. Deux décharges électriques mais, malgré tout, un vraisourire quand je réalise pourquoi la belle Allemande s’était collée à moi devant le photographe. Avec ses doigts, Diane Kruger n’avait pas cherché à me caresser le crâne : elle s’était amusée à me faire des oreilles de lapin.

Paroles, Paroles. Formules de nos politiques, de Frédéric Pommier, Seuil, 202 p., 14 €.

 

A voir / A écouter

Les Adieux à la reine, de Benoît Jacquot. En salles le 21 mars.
Le Gimmick de Frédéric Pommier, le vendredi à 9 h 15, dans « Comme on nous parle » sur France Inter.

 

 

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