J’ai tenté de regarder le Tour sur France 2…Par guillaume Prébois

Guillaume Prébois

 

extrait de http://www.guillaumeprebois.com.

par guillaume Prébois.

 

Depuis des années maintenant, je regarde les étapes du Tour de France commentées en anglais sur Eurosport. N’y voyez pas une forme de snobisme, j’apprécie l’enthousiasme, la compétence, la justesse des opinions, la clairvoyance des consultants.

Dimanche 30 juin, curieux de connaître la qualité des retransmissions de notre service public, j’ai tenté de renouer avec le « direct » de France Télévisions. Je me sentais un peu dans la peau de Morgan Spurlock, l’acteur de Super Size Me qui s’était gavé pendant des semaines de frites et hamburgers pour un documentaire sur la malbouffe. Je savais risquer l’indigestion, j’allais payer plein pot cette folie. Mais on m’avait dit: « Guillaume, maintenant il y a Cédric Vasseur, il est pas mal… »

« Notre Gégé national » et le bilboquet

Alors j’ai allumé ma télévision sur France 3. Dehors il faisait chaud, le soleil tapait sur les volets. Le choc: je suis tombé d’entrée sur Gérard Holtz dont les façons et les mimiques agacent mêmes les ménagères qui repassent avec une oreille distraite bercée par le murmure du Tour. Ce théâtreux passionné par Molières semble vouloir mourir à l’antenne. La seule question d’intérêt concernant « notre Gégé national » (expression utilisée exclusivement par les collègues inférieurs à lui dans l’organigramme) concerne ses choix capillaires: le cheveux court ou mi-long? La mèche teintée ou non? On m’a glissé que sur le Dakar il avait tenté les lunettes à verres violet. Un peu de jeunisme pour lutter contre l’usure. Pour se mettre les Corses dans la poche, il a tenté une demi-douzaine de fois de prononcer Ajaccio avec l’accent: Ajacciù, Ajàccio, Ajacc…Il ressemblait à un type qui joue au bilboquet et ne chope jamais la boule. L’accent tonique tombait toujours ailleurs. « Il ne faut pas prononcer la consonne finale » qu’il disait le Gégé…révélant une inquiétante dyslexie. Quand je l’ai entendu dire: « Radio Shack changera de propriétaire l’année dernière », j’ai compris qu’il commençait à fatiguer. Il faut de l’élégance pour savoir passer la main.

Deux camionneurs turkmènes

Chaleur et paysages. Voix monocordes. De temps en temps, un plan fixe sur Cédric Vasseur et Thierry Adam qui ressemblent à deux camionneurs turkmènes qui ont traversé les steppes: visages tirés et raides, la chemise comme froissée par des sueurs froides. On commente une catastrophe ou une course de vélo? Heureusement, Pierre Rolland attaque et la fibre patriotique de Thierry Adam vibre: les Français, les Français, un Français devant, un autre derrière ! Mais il garde dans la cartouchière la formule qui l’a rendu célèbre,  » un sacré numéro! ». Le Tour est encore long. zzzzzz….zzzzz. Les paupières sont lourdes. Je zappe. Un peu de Docteur House sur TF1, un documentaire sur l’Inde sur France 5. Et je retombe sur le bruit ambiant qui a accompagné ma jeunesse: les pales métalliques de l’hélicoptère qui survole le peloton, la voix rassurante de « Paulo la science » qui déballe ses fiches culturelles sur les ponts et les châteaux: Jean-Paul c’est l’éternité personnalisée, il a toujours existé. Sans passion, il égrène les beautés du territoire pendant que la France digère.

Cédric Vasseur a perdu toute la spontanéité qui le rendait agréable sur la télévision belge RTBF où il pouvait compter sur l’excellent Rodrigo Beenkens pour le lancer ou rebondir. Il entend Thierry Adam débiter des banalités et des horreurs grammaticales au kilo (« les chutes, c’est l’ennemi »), alors il se met à son niveau par gracieuse solidarité: « les coureurs vont satisfaire une pause technique ». Sur la moto, Jean-François Kerckaert, appelé de la dernière heure, parle de vélo comme je parlerais d’un combat de sumo: avec une incompétence totale. Il attaque avec du sûr (« Ecoutez Thierry », « Oui Thierry »), puis formule des phrases inintelligibles (« on attend vraiment un petit peu de voir du côté de l’Espagnol ce qu’il en est »), aligne les évidences (« Pour l’instant rien n’est fait Thierry », à 90 km de l’arrivée…) et nous indique que « la route a été refaite ». Il aura l’occasion de se rendre compte que c’est le cas sur une bonne partie du parcours. Puis, audacieux, il se lance dans des pronostics: « je mets mon billet sur Moreno pour le grand prix de la montagne, c’est lui qui pédale le mieux ». Et Lars Boom passe en tête.

Claude Eymar, entre douches et toilettes

Thierry Adam était doué pour commenter le hockey sur glace, il cherche encore à comprendre le cyclisme. Alors il joue la carte populaire, les « mon cher Jean-Paul », les « que la France est belle! », Adam c’est le Café du commerce. J’ai dû m’assoupir, pour une fois il n’a salué ni son directeur Daniel Bilalian. Par contre, il nous a parlé de basket et des « Braqueuses » en plein direct (je n’ai jamais entendu la réciproque, à savoir les commentateurs de rugby, de football ou de handball annoncer une course de vélo…). Son délice, c’est de saluer les chefs des tables où il a dîné au fil des étapes et de se gargariser avec les chiffres de l’audimat comme on le fait avant de recracher dans les caves du Beaujolais: « vous êtes des millions à nous suivre »…Je me suis senti coupable d’en faire partie.

Mais, d’humeur particulièrement empathique, je me disais qu’au fond, ils font ce qu’ils peuvent les journalistes du service public. Le vaillant Nicolas Geay sur la moto 2, est contraint de relayer la pauvreté du discours des directeurs sportifs (« on va voir », « soyons prudents ») et Claude Eymar relégué depuis une décennie entre les bus des équipes, coincé entre les douches d’Euskatel et les toilettes Sky, doit attendre qu’un champion pointe le bout de son nez sur les marches pour entendre ce que nous savons déjà.

Heureusement, Thierry Adam a conclu cet après-midi soporifique avec un somptueux tour de passe-passe et nous a vendu un triomphe espagnol dans les 5 dernières minutes, au comble du suspense, avant d’être rappelé à l’ordre par le classement officiel: non, ce n’était pas Irizar, mais le belge  Bakelants. Vous croyez qu’il s’est excusé? Non, c’était la faute de Radio Tour qui avait donné une info erronée dans les oreillettes. Sur Tweeter, les passionnés avaient déjà rectifié sa bévue en temps réel. Cédric Vasseur a bredouillé. Adam a survolé. Et Gérard Holtz a repris l’antenne: « Ici à Ajacciù…Ajàcco, Ajaciùo… ». Le Tour sur France Télévisions ?Perseverare diabolicum.

 

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