Janko Tipsarevic, un vrai maître-penseur

JankoTipsarevic

Extrait du journal L’Equipe, par Franck Ramella.

Il est désormais très couru de causer à Janko Tipsarevic, prêt à tomber le masque avec de longues phrases réfléchies dès qu’il quitte ses lunettes profilées. Ce n’est pas tous les jours qu’un joueur désosse Kant et, tout de go, peut balancer qu’il lui « serait surprenant qu’on pète moins en classe affaires ». Ce n’est pas tout le temps qu’un maître de l’O2 s’illustre parfois comme DJ au club Stefan Braun de Belgrade. Voilà encore un serbe qui doit beaucoup à nos français. Lancé par son superbe week-end en finale de coupe Davis en 2010 contre les bleus, Djokovic domine depuis le tennis mondial. Tipsarevic, lui, pointe aussi du doigt ce succès majeur pour expliquer la mue définitive entre le philosophico-tennisman qu’il était et le joueur appliqué qu’il est devenu. « Pour la première fois de ma vie, raconte-t-‘il, j’accomplissais quelque chose dans ma vie. Avant, pour moi, le tennis, c’était le boulot sur le court. Mais non, il faut respirer tennis et vivre tennis pour réussir. Cette finale m’a fait comprendre ça ». Mauvais comme cochon face à Monfils pour le premier match de cette finale à la Beogradska Arena, Tipsarevic n’avait pourtant rien fait pour la patrie ce week-end là, tout juste débarqué de sa lune de miel à Dubaï, C’était l’époque de l’insouciance et du confort suprême d’un top 50 pouvant s’adonner à la pratique du snowboard sans se tracasser outre mesure, tout en démontant quelques top 10 de temps en temps. Resté en Serbie pendant les années de plomb contrairement à tous les autres espoirs qui avaient fui en Allemagne ou en Californie, il avais jadis confessé « avoir été assez fou dans sa tête pour ne pas se laisser déstabiliser » ; puis il avait regretté son relatif manque d’implication chez les juniors, à une époque où il dominait avec une année de moins; puis il avait abordé le circuit « en perdant parfois le contrôle des matches, avec l’esprit dans les nuages ».

Il était comme sa maison tout en noir et blanc, juste ornée de taches rouges: binaires « mes émotions, c’est soit noirs soit blanc », disait-il. Comme vampirisé par ses lectures philosophiques-une habitude familiale-, le Serbe se laissait absorber par les forces de l’esprit. Nietzsche ou Dostoïevski lui soutiraient tellement d’énergie qu’il confesse avoir douté. Catalogué comme le penseur de l’ATP, il finit néanmoins par s’en irriter et plaida aussi pour son amour immodéré pour les jeux vidéos, une habitude plus commune dans les player’s lounges.

La finale de coupe Davis acheva, donc, le processus de rationalisation. La constance, qui était son ennemie, est devenue sa force depuis deux ans. Jamais sorti du top 10 cette année, on ne peut plus considérer son accession au sommet comme anecdotique, juste aspiré par le sillage de la locomotive Djokovic. féroce sur les courts, il cumule la résistance d’un Simon avec la froideur d’un préteur sur gage. Et le tout sans coups fous, ce qui complique la donne.  » Moi, je n’ai rien pour arriver relax sur un court. Et à chaque fois, je crains de perdre contre n’importe quel joueur si je ne suis pas à cent dix pour cent. Et c’est ce qui me rend si constant », dit-il. Le Serbe confessait à Bercy, avant son renoncement contre Jonowicz, qu’il était « impulsif » et que cela pouvait lui nuire parfois. Il disait cela en évoquant l’écrivain Malcolm Gladwell et son roman Blink, son livre de chevet du moment. « Et je dois dire que je ne suis pas d’accord avec lui, parce qu’il explique que la première réaction est la bonne, racontait-il. C’est que j’aime dans un livre qu’il vous fasse réagir. Quand j’en finis un, je n’aime pas en commencer un autre, pour me laisser imprégner par ce que je viens d’apprendre, que je sois d’accord, ou pas. » Pour une fois, le Serbe avait été loquace pour revenir sur sa passion de la littérature. Il avait aussi cité Miami comme sa ville favorite, et ce n’est pas tous les jours qu’un sportif confesse son amour immodéré des clubs de house music à South Beach.

 

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