Jargon interdit

Paul Smith

Extrait de Sport & Style, journal du Monde du 31 décembre 2011.

Par Paul Smith.

Je suis toujours perplexe quand j’entends un entraîneur déclarer quelque chose comme : « Les gars ont travaillé dur et ils sont en grande forme. » C’est d’une banalité confondante. Où sont la réflexion latérale, la créativité, l’originalité ? Dans les affaires, il y a des tas de façons différentes de faire les choses. Et manifestement, comme on a pu le constater lors de la dernière Coupe du monde de rugby, il existe plusieurs manières de diriger une équipe.

Quand le XV de France s’est envolé pour la Nouvelle-Zélande, tout le monde savait que Marc Lièvremont quitterait son poste à la fin du tournoi, et cela a probablement pesé sur les relations entre les joueurs et l’entraîneur. De prestations consternantes en prises de bec fréquentes, l’affaire semblait se diriger tout droit vers un désastre. Il n’en fut rien. La France est parvenue en finale, aidée peut-être par quelques coups de pouce de la chance, et elle a déployé un bel effort collectif face aux All Blacks. Qu’ils aient joué pour le maillot bleu, pour leur entraîneur ou pour eux-mêmes, les joueurs sont rentrés chez eux en ayant recouvré leur fierté.

La prestation du XV de la Rose a été tout aussi inégale, mais ses joueurs manquaient de la discipline qui leur aurait permis de résister aux moments de pression. On avait l’impression qu’ils ne jouaient pour personne. La colère qui secoua l’Angleterre contraignit Martin Johnson à démissionner et fit trembler les murs de Twickenham.

J’ai appris ce qu’était le travail d’équipe pendant mon adolescence, à l’époque où je faisais mes débuts dans le cyclisme au sein d’un club de quartier. Si nous partions sur des routes de montagne, on aidait le grimpeur. Dans une sortie en plaine, nous aidions le sprinteur. On apprenait à tenir compte des forces et des faiblesses de chacun. Quand je me suis lancé dans les affaires, je savais que je n’étais pas très doué pour organiser la production des vêtements ou pour en maîtriser l’aspect financier, aussi ai-je fait appel à des gens qui connaissaient ces questions. Au cours des premiers mois, mon comptable s’est peu à peu habitué à me voir débarquer avec mes cheveux longs et une boîte pleine de factures. Cela fait maintenant de nombreuses années qu’il occupe le poste de directeur financier de l’entreprise.

Lui, les responsables de secteur et moi-même tenons régulièrement des réunions autour d’une grande table installée dans mon bureau. Il arrive que quelqu’un demande où nous allons, qu’un autre s’interroge sur le projet de développement pour les cinq années à venir. Je leur réponds que j’ai quitté l’école à 15 ans et que je ne comprends rien à ces choses-là, qu’il n’y a aucun plan quinquennal mais que nous savons ce que nous allons faire l’année suivante et que nous en avons les moyens. Les réunions se déroulent dans une ambiance décontractée. Et personne n’emploie de jargon commercial. C’est même interdit de le faire.

Il semble que l’équipe d’Angleterre se soit fait accompagner en Nouvelle-Zélande par un consultant en management. C’est lui qui a trouvé le slogan de l’équipe : « Ensemble, déterminés, solides ». En définitive, ces mots ne signifiaient rien du tout. Il est bien triste d’en arriver à devoir formuler explicitement ce genre de choses : elles devraient être en vous.

Laisser un commentaire