Yannick Noah, Coupe Davis 1991, Je me souviens…

Yannick Noah

Extrait du journal Le Monde

Que reste-t-il de notre victoire en Coupe Davis en 1991? C’était il y a vingt ans mais c’était hier. Je me souviens des sourires en coin lors de la première conférence de presse avant le premier match face à Israël. Imaginez, moi le rastaquouère, capitaine de l’équipe de France, la bonne blague!

Je me souviens du bonheur immédiat d’être assis sur la chaise de capitaine. Je me souviens de la première victoire de Fabrice pour sa première sélection, en quart de finale contre l’Australie, dans les arènes de Nîmes. Je me souviens de ce coup du destin, quelques semaines avant la demi-finale, avec la participation de la Yougoslavie: on joue une équipe décimée, on les surclasse. Je me souviens de cette discussion en octobre avec Henri, convalescent et incapable de faire un footing, et Patrice, assis sur des chaises en plastiques au bord de la piscine vide du Mercure de Pau. Essayer de le convaincre qu’il participera à la dernière étape de notre rêve.

Je me souviens de Guy qui bat Sampras en finale à Bercy. Bon signe. Je me souviens du stage à Montreux avant la finale à Lyon, où chacun prenait la parole dans un silence de cathédrale. Je me souviens de Jean-Claude, dans le lobby de l’hôtel, nous balançant de sa voix grave avant que nous ne montions dans nos voitures: les gars, direction Lyon. On a rendez-vous avec l’histoire! En temps normal, on aurait éclaté de rire, mais là, personne n’a bronché. Je me souviens que, sur la route, chacun derrière notre volant, en file indienne, on était collés les uns aux autres. Je n’avais jamais connu une telle cohésion, une telle envie de gagner. Je savais qu’on allait vendre très cher notre peau.

Je me souviens du point presse avant la finale face aux Etats-Unis. J’avais expliqué qu’on préférait rester dans notre bulle, pour ne pas être influencé par l’extérieur. Les médias nous le reprochaient et exprimaient un sentiment très français: c’était déjà très bien d’être là. Pas pour nous. Je me souviens du moment où j’ai annoncé à Henri qu’il allait jouer et où il a éclaté en sanglots. Je me souviens du dernier entraînement de Guy et Henri, dans un silence quasi mystique: ils ne rataient pas une balle. A ce moment là, je me suis dit qu’on pouvait faire quelque chose, même si on n’avait qu’une chance sur cent de battre Agassi et Sampras. Je me souviens de la victoire d’Henri face à Sampras et de ce coup qu’il a quasiment inventé: volée haute du revers en faisant un saut en ciseaux.

Je me souviens de la nuit du samedi au dimanche. On menait 2-1. Je n’arrivais pas à dormir. Vers 2 heures du matin, je suis parti marcher dans la rue. J’avais des poussées d’adrénaline, les larmes aux yeux. Je me souviens que je rentrais dans les bars et les restos de la rue Mercière les uns après les autres: les supporteurs étaient à fond, je leur demandais d’être à 100%  derrière Guy l’après-midi. Je me souviens de Guy, jurant avant son match qu’il ne se roulerait pas par terre, comme moi, en cas de victoire. Je me souviens de Guy qui se roule par terre quand il gagne la balle de match.

Vingt ans après, quand tu arrives chez moi, il y a une photo de l’équipe à l’entrée. Pareil chez Guy et Henri. Hier, avant de monter sur scène, j’ai envoyé un texto à Guy, Henri, Fabrice, Arnaud, Olivier, Patrice, Jean-Claude, Jérôme, Bernard et JJ pour leur proposer un gueuleton. Dix minutes après, ils m’avaient tous répondu banco. J’étais tellement ému que je suis passé à côté de mon concert. Ce qui reste, vingt ans après? L’amitié.

Yannick Noah 

 

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