Kaboul, la parenthèse enchantée

En dix ans de présence internationale, la capitale afghane a changé. Elle offre aujourd’hui à sa jeunesse dorée un mode de vie libre, aisé et occidentalisé. Bien loin de la réalité du reste de la population. Mais pour combien de temps ?

Par Jacques Follorou / Photos Lauren Lancaster.

Extrait de M le magazine du Monde.

KABOUL. La capitale afghane vit-elle dans une bulle coupée du réel et du chaos qui règne dans le pays ou illustre-t-elle le visage d’un Afghanistan libéré et revenu à la vie normale loin de l’obscurantisme taliban ? Pour l’étranger qui découvre cette ville pour la première fois ou s’y rend après plusieurs années d’absence sans aller dans le reste du pays, l’illusion peut être parfaite. On y respire, à certains égards, le Kaboul des années 1960 et 1970, une époque où la musique et le cinéma avaient droit de cité et où le mode de vie à l’occidentale, y compris vestimentaire, était visible à chaque coin de rue. Un temps où la consommation était affichée comme un étendard. Dix ans de présence internationale ont en effet transformé une ville en ruine de moins de 400 000 habitants en une métropole animée de près de cinq millions d’habitants.

Depuis deux années, le pouvoir d’achat d’une classe de privilégiés vivant largement grâce à la manne déversée par la communauté internationale a, par ailleurs, explosé. Dans la ville, on aperçoit de grands immeubles aux façades vitrées en construction, des panneaux publicitaires géants qui vantent les mérites de boissons énergisantes ou de smartphones, des berlines de luxe, et d’imposants 4 × 4 qui s’imposent dans l’intense circulation kaboulienne.

LES VÉHICULES DE 100 000 EUROS COMME LES ÉCRANS PLATS DERNIER CRI sont payés en espèces. Les nouveaux restaurants proposent des repas dont la valeur est trente fois plus élevée que le salaire journalier moyen. Les villas flambant neuves du quartier de Sheer-pur portent sur leurs murs sécurisés le poids des soupçons attachés à l’argent de la drogue et de la corruption. Le centre Gulbahar, un complexe d’appartements luxueux, de boutiques et de fast-foods construit au coeur de Kaboul, à quelques centaines de mètres de la nouvelle grande mosquée, attire quant à lui la jeunesse dorée afghane, dont les goûts sont très occidentalisés.

Kaboul abrite en effet des dizaines de milliers de consultants, traducteurs et employés afghans qui travaillent pour des ONG internationales ou des prestataires envoyés par les gouvernements étrangers. Des salaires européens – 2 100 euros -, un montant hors du commun en Afghanistan, sont devenus la norme. Cette couche de la population urbaine entend vivre à sa guise, les hommes comme les femmes, en accordant une grande place au sport, aux arts et à la consommation. Mais ce monde préservé et éduqué, dans une capitale surprotégée, vit à des années-lumière de la majorité de la population afghane qui réside en milieu rural. Même à Kaboul, il cohabite avec des millions d’habitants frappés de plein fouet par la hausse des prix alimentaires. Parmi eux, des centaines de milliers sont revenus récemment en Afghanistan et occupent des habitats précaires sur les collines de la ville.

L’un des rares lieux où riches et pauvres se croisent parfois, les jardins historiques de Bâbour à Kaboul, participe à cette image apaisée de la vie dans la capitale. Les jeunes et les familles s’y retrouvent loin des violences qui traumatisent ce pays. Mais derrière cet espoir de retour à la vie normale après des années de conflit se profile aussi une crainte réelle. Quand les troupes de l’OTAN quitteront le territoire fin 2014, la guerre reprendra ses droits. L’emprise des talibans sur les provinces s’étendra aux villes et le mode de vie à l’occidentale prisé par une partie de la société sera battu en brèche par une vision plus traditionnelle, religieuse et rurale des moeurs afghanes. D’ailleurs, nombre d’Afghans aisés et d’étrangers établis dans le pays ne s’y trompent pas et ont déjà installé leur famille à Dubaï.

Ce reportage photo a été réalisé entre avril 2010 et avril 2011.

Laisser un commentaire