La culture aide à jouir, par Christophe Onot-dit -Biot

Extrait de The Red Bulletin, par Christophe Onot-dit -Biot.

Oui l’érudition est une forme de jouissance. Ça fait du bien par les temps qui courent!

Octobre, apogée des prix littéraires, des expositions majeures, et des films ultra-attendus. Amour, de Michael Haneke, palme d’or à Cannes, sur l’agonie dans son lit d’une octogénaire. Pour s’en remettre, Skyfall, le nouveau James Bond. James Bond meurt aussi, mais pas dans son lit. Et renaît sous la douche en compagnie de Bérénice Marlohe, la nouvelle James Bond Girl française, aperçue dans une publicité en train de se rouler dans l’herbe avec une tartine de fromage. Du rayon frais au stand de tir: il y en a qui vont vite .

Octobre, moment doux, mais un peu froid, on se serre dans nos grands manteaux, on va donc au cinéma, et puis rêver au Louvre sur les statues de déesses en attendant d’en rencontrer une en vrai.

On commence à boire des chocolats chauds avant le whisky, avec un magazine sur les voyages lointains, ou un livre de Modiano, car Modiano sort toujours ses livres en octobre.

Octobre, mois culturel. Qu’est-ce que la culture? « C’est ce qui reste quand on a tout oublié », aurait dit Edouard Hériot. Je n’ai rien contre Edouard Herriot, inventeur de l’expression « français moyen ». N’empêche, je trouve ça stupide. Ou est-ce moi qui le suis? Quand on a tout oublié, il ne reste rien pas vrai? Herriot voulait-il dire « quand on presque tout oublié »? Admettons. Mais je ne vois pas pourquoi, quand on presque tout oublié, on se souviendrait davantage de Guernica de Picasso ou des possédés de Dostoïevski que du visage de son fils ou d’une plongée sous-marine de folie. Or, je ne crois pas que la paternité ou le goût de la plongée sous-marine fasse partie de la culture stricto sensu.

C’est par ailleurs fort dommage. Pour moi, loin d’être un bagage obligé, la culture c’est un peu comme la paternité ou la plongée sous-marine. Un dopant existentiel, un Viagra pour l’âme, qui diffuse ensuite dans tout mon corps. La culture me fait vivre, me fait jouir. Je ne crois pas être un cas isolé: avez-vous bien regardé les gens dans un musée, quand ils vont seuls, qu’ils ne parlent pas, qu’ils ont laissé de coté leur portable, et qu’ils semblent communiquer avec un Rothko ou un Rodin comme si les toiles et les statues avaient été réalisées pour eux? Avez-vous vu le visage d’une fille plongée dans un grand livre? Le regard absent mais tendu, comme absorbé par son propre plaisir, la lèvre un peu brillante, cœur qu’on sent battre , comment dirais-je…différemment? Les grands livres vous restent à vie dans la tête parce qu’ils vous la changent. La tête. Et la vie. Pour moi, un trio magique composé de Gatsby le magnifique, 1984 et Les Fleurs du Mal. Vous?

Et quand on me dit que la culture, c’est snob, que c’est discriminant et que ça intimide, je rappelle qu’on n’est pas obligé d’être titulaire d’un doctorat pour être sensible à une phrase comme :  » Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » C’est tiré de L’Isolement de Lamartine.

Snob? Pourquoi ça serait snob, quand on aime quelque chose, de savoir d’où ça vient? Comme le vin que vous fait goûter un ami, ou une fille rencontrée un soir par une nuit où vous vouliez, justement, rompre l’isolement. D’où viens-tu, inconnue? A quoi ressemble le pays où tu as grandi? Initie moi à ta culture… Et nous ferons des rapprochements.

Car c’est ça qui est génial, avec la culture: les rapprochements qu’on peut faire. Voir dans Hunger Games une revisitation du mythe du Minotaure.

Et l’hommage aux performances sensuelo-mystiques d’Yves Klein, l’homme du « bleu Klein » dans le dernier clip du rappeur Spank Rock (Car Song). On voit tout, tout est lié, les neurones adorent ça, ils connectent comme des dingues, libèrent des shoots d’endorphines. Dieu que c’est terriblement bon!

Le problème, c’est qu’il paraît que c’est fini. Internet, nous dit le philosophe Michel Serres, a enterré « l’ère du savoir ». Plus besoin de connaître les choses, puisque la toile s’en charge pour nous, en un seul clic. La même mémoire pour tout le monde, donc. Permettez-moi d’être sceptique: d’abord, ça ne sert à rien d’échanger des idées si tout le monde a les mêmes. Ensuite, depuis Platon jusqu’à Terminator, ma culture, justement, m’a appris à me méfier des machines. Surtout quand il s’agit de jouir.

 

 

 

 

 

 

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