La glorieuse impureté du sport

François Bégaudeau

Chronique de François Bégaudeau,

extrait de Sport & Forme du 03 décembre 2011.

ma gauche Yannick Noah, à ma droite David Douillet. Beau casting. Belle opposition, comme disent les académiciens du commentaire sportif. Sauf que les opinions en présence ont au moins un présupposé commun. La légalisation pragmatique ou la prohibition acharnée du dopage reposent toutes deux sur l’idée qu’il corrompt le sport, idée reposant elle-même sur la conviction qu’il y a un stade pur du sport.

Tout discours moral a besoin de la fiction d’une époque ou d’un périmètre immaculés : monde rural pour certains, quitté pour leur malheur par les déracinés citadins ; monde ouvrier pour d’autres, avançant sur un droit chemin dont se détourne la décadente classe dominante. En matière de sport, et peut-être à la croisée des deux imaginaires mentionnés, la morale fantasme l’existence d’un monde amateur où subsistent les vertus primitives : solidarité, gratuité, beauté du geste, esprits sains dans des corps sains.

Fantasme et fiction, car même dans un petit club géré bénévolement par des ouvriers agricoles de père en fils, le sport n’est pas exclusivement sain. Physiquement il fait du mal autant que du bien, et il ne faudra pas monter bien haut, en âge et en niveau de compétition, pour trouver des sacs débordant de pommades et autres tubes de vitamines. Le sport est d’emblée une activité stimulée, ce qui estompe la frontière entre médication et dopage, et explique le sentiment d’impunité des tricheurs officiels, qui peinent à admettre le caractère délictueux de gestes peu dissemblables de ceux qu’ils ont toujours commis. Rien ne ressemble plus à une piqûre qu’une piqûre.

Quant à la distinction entre sportifs malhonnêtes et honnêtes, sa nécessité sociale ne doit pas faire oublier qu’elle relève d’une charte méritocrate dont la compétition, à toute échelle, est une permanente négation. La victoire du dopé est injuste parce qu’elle ne tient pas à son seul mérite ?

Soit. Mais les exploits de Federer à Bercy ou de Mathieu au tournoi de judo de Luçon catégorie moins de 7 ans tiennent-il à leur seul mérite ? Leurs capacités sont-elles méritoires ? Sans même mentionner que Federer a bénéficié d’un cadre familial favorable, et que Mathieu est le fils du directeur du club, on sait bien que non, et la morale ne sauvera la face qu’en majorant la part de travail dans la fabrique du champion. « Certes il y a un don, mais ce don n’est rien sans les efforts qui le fructifient. » Les sportifs, intériorisant ce système de valeurs, seront à leur tour intarissables sur les heures de sueur à l’entraînement – alors qu’ils n’ignorent pas que le génie de Messi est scandaleusement inné, et que le sport, à Luçon autant qu’à Bercy, est le lieu de visibilité maximale de l’injustice irrémédiable qui consacre le rapide aux dépens du lent, le musclé aux dépens du chétif, le dribbleur né aux dépens du balourd pieds carrés.

Cette amoralité constitutive n’empêche pas qu’on doive punir le dopage, ne serait-ce que pour protéger les sportifs. Du moins devra-t-on avoir en tête qu’entre l’entorse scientifique et l’entorse naturelle à la valeur mérite, il n’y a pas de différence qualitative. Non pas le vice opposé à la vertu, ni le pur à l’impur, mais deux degrés dans l’impureté fondamentale du sport.

 

 

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