La tenue de plage… à La Grande-Motte

Extrait de M le magazine du Monde. Par Marc Beaugé.

Si Edouard fut loué tout au long de sa carrière politique pour son raffinement et sa précision vestimentaire – il portait des costumes sur mesure réalisés par le tailleur londonien Henry Poole, enfilait parfois des chaussettes pourpres de chez Gammarelli et ne sortait jamais sans son goitre, spectaculaire accessoire de cou -, nul ne peut nier que la famille Balladur contribua aussi largement à la dégradation de ce que l’on nomme parfois « l’élégance française ».

Cousin d’Edouard et architecte de métier, Jean Balladur bâtit, dans les années 1960, l’une des stations balnéaires les moins chics de tout le littoral français. Dans le cadre de la Mission Racine, destinée à favoriser le développement touristique de la côte, Jean Balladur transforma La Grande-Motte, dans l’Hérault, marécage infesté de moustiques, en une station bétonnée, agrémentée de massives infrastructures d’hébergement et connue pour ses constructions atypiques telles la Grande Pyramide, le Temple du soleil ou le Fidji. Ainsi, La Grande-Motte devint-elle rapidement une destination-phare pour un tourisme massif et bon marché, faisant par là même émerger une silhouette de plage insensible aux aléas du temps.

Car, si l’adepte de La Grande-Motte est fidèle à sa location de F2, il l’est aussi à ses vêtements fétiches. Ainsi, plutôt qu’un boxer ou un caleçon de bain, se plaît-il à arborer un increvable slip de bain, qu’il a pris l’habitude d’enfiler chez lui, afin de ne pas avoir à se contorsionner sur le sable derrière sa serviette de bain publicitaire, au risque qu’un coup de vent ou un faux mouvement ne le découvre. En haut, de la même façon, il fait le minimum, se contentant de porter un débardeur laissant apparaître des biceps sculptés tout au long d’une vie de travail manuel, de levage de coude et aussi, il faut bien le dire, de plantage de parasol dans un sable difficile.

Vêtu de ces deux vêtements d’intérieur (le slip et le débardeur) qu’il conviendrait de réserver à la sphère privée, le touriste de La Grande-Motte retrouve à la plage les sensations qu’il pourrait éprouver dans l’intimité de son salon. Naturellement, cela l’incite à prendre ses aises. De fait, installé jour après jour sur le même carré de sable, il ne rechigne jamais à squatter là pendant de longues heures, à grand renfort de glacières, de chaises pliantes, du journal L’Equipe, voire, dans certains cas, d’un poste de radio branché sur la retransmission du Tour de France. Peu sujet aux aléas de la mode et rarement pris d’une folie des grandeurs vestimentaires, le touriste de La Grande-Motte privilégie donc le confort au style, le bien-être au bien-paraître. A l’aise dans ses mouvements et ses déplacements (rarement ceux destinés à le mener vers la mer, la nage n’étant pas sa préoccupation principale), il a, au fond, tout compris du sens des vacances et nul ne pourra le condamner pour ses choix vestimentaires. Mais, franchement, qui voudrait lui ressembler ?

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