LE BAL DES HYPOCRITES

Extrait du site de Guillaume Prébois.

 

Pourquoi cette photo illustre-t-elle ce billet d’humeur ? Vous le saurez après en avoir lu le contenu.

Ainsi donc, nous avions raison, nous les affreux, nous les culottés, nous les traîtres qui crachions dans la soupe, qui affirmions bien avant la tempête Armstrong que le cyclisme était pourri jusqu’à la racine (j’inclus bien évidemment le monde des amateurs, qui pratique les mêmes péchés que les pros, mais avec une dose d’approximation et d’inconscience supplémentaire).

Oui, le cyclisme était pourri – et continue de l’être. A tel point que l’UCI et le Tour de France n’ont pas eu le coeur d’attribuer les Tours de l’Américain au 2ème ni au 3ème ni au 76ème. Comprenez : aucun coureur n’a été jugé assez propre pour hériter de la couronne. Et pendant des années on nous a vendu le cyclisme de l’ère post-Festina comme celui de la Renaissance du vélo. Radios, journaux et télévisions, nous passaient en boucle la chanson de geste de ces « héros » qui n’étaient que des pantins téléguidés par des docteurs crapuleux, gonflés aux hormones comme des bovins, piqués à l’EPO comme des malades en phase terminale.

La véritable hypocrisie n’était pas seulement celle des coureurs, mais aussi celle des médias, qui connaissent tous la réalité mais continuent de la maquiller pour que personne ne sache, afin que le grand public qui regarde le Tour pour voir les paysages et les châteaux, ne soit pas choqué. Un peu comme l’Eglise qui a longtemps récité la messe en latin afin que le petit peuple ne comprenne pas un traître mot des Saintes-Écritures et reste dans l’ignorance totale.

Aujourd’hui, il est comique de lire certaines chroniques signées par des journalistes de premier plan qui tirent sur Armstrong comme on abat un canard à bout portant quand on est un mauvais chasseur. Qu’il est facile d’élever la voix à présent ! Quel courage messieurs ! Vous étiez parmi ceux qui m’accusaient quand je pédalais sur L’Autre Tour en dénonçant le Système (dont vous faites en réalité partie). Dansez messieurs, dansez au bal des hypocrites.

Et où sont les internautes qui me critiquaient et m’injuriaient sur Internet pour avoir dit ce qui est aujourd’hui une Vérité : le cyclisme est pourri de A à Z. Oui, ces internautes qui crachent sur vous masqués par un pseudo, sans avoir le courage de signer leur propos bilieux d’un nom et d’un prénom ? Où sont-ils ? Sur d’autres forums en train d’expliquer que Voeckler et Wiggins sont les espoirs du renouveau ? Dansez messieurs, dansez au bal des hypocrites.

« Assieds-toi au bord de la rivière et regarde passer le cadavre de ton ennemi », récite un proverbe populaire. Le cadavre de Lance Armstrong a donc fini par passer, il flotte dans une coulée de boue. Je me souviens des coups de fil de David Walsh en 1999/2000 pour me poser des dizaines de questions. Il préparait son livre « L.A Confidentiel » et je lui ai, je crois, donné des infos de qualité. Il ne m’a jamais dit « merci », bien sûr.

Je me souviens du tuyau obtenu par mes contacts avec la Brigade des stupéfiants italienne sur le « ravitaillement » en produits dopants qui devait avoir lieu à l’hôtel de l’US Postal dans les Pyrénées. Mon collègue du Monde Stéphane Mandard était en planque….et les gendarmes aussi. Quand je l’ai appelé sur le portable le matin même, notre conversation était sur écoute.

Je me souviens de l’audition chez le juge Thomas Cassuto au Tribunal de Paris. Le Texan nous avait collé un procès aux fesses pour un article sur le docteur Ferrari. Il fut débouté. Une première défaite qui en annonçait d’autres. Oui, quelques courageux se sont battus contre l’Américain à une époque où Sarkozy le recevait à l’Elysée et Drucker l’interviewait depuis son canapé rouge. Nous étions peu nombreux à demander justice. Pouvoir et médias lui tapaient sur l’épaule en l’appelant « Lance, Lance… ». Où sont-ils aujourd’hui ces politiques et ces faux journalistes ? Dansez messieurs, dansez au bal des hypocrites.

Comment ne pas sourire quand j’entends le directeur du Tour de France déclarer aux médias – lors de la présentation officielle du parcours 2013- qu’il est possible de courir la Grande Boucle à l’eau claire « comme l’a fait un journaliste ». Christian Prudhomme parle souvent de moi (il l’avait déjà fait au 20h de TF1 en 2008) mais systématiquement sans citer mon nom. Je suis un adversaire bien utile, une feuille de vigne pour cacher son impudique nudité, une justification éthique pour que le Grand Barnum de juillet continue à vendre les droits de retransmission à 200 pays. Peu importe si les vainqueurs sont déclassés le mois suivant ou 10 ans après. Je souhaite simplement rappeler à M. Prudhomme qu’autrefois il connaissait mon numéro. Il m’avait appelé la veille de l’enterrement de Marco Pantani pour me demander à quelle heure il se tiendrait à Cesenatico. Je lui avais répondu aimablement. Depuis, plus de nouvelles. Il me considère lui aussi comme un ennemi du Tour alors que j’en suis un véritable ami : quel autre journaliste, dans le monde entier, a pris son vélo pour faire les 21 étapes en étant contrôlé par des médecins et des inspecteurs de l’UCI ? J’ai défendu la grande idée du Tour au prix de ma sueur et de ma réputation. J’ai récolté inimitiés et représailles.

Alors, le vélo professionnel renaîtra-t-il de ses cendres comme le Phénix ? Ouvrez bien les yeux. Les rouages du « vieux » cyclisme sont toujours en place. Comment faire du nouveau avec de l’ancien ? Pat MacQuaid, président de l’UCI, ne s’est rendu compte de rien ? Il a fallu que l’USADA le réveille ? Son fils, agent de nombreux coureurs du peloton (comment un tel conflit d’intérêts est-il possible ?), ne savait rien ? Tous les directeurs sportifs qui portent leurs années de service au sein du peloton comme des généraux russes arborent leurs décorations sur la poitrine, n’ont jamais rien vu non plus ? Et il faut repartir avec eux ?

Faut-il repartir avec Chris Froom, Alberto Contador et Bradley Wiggins comme cautions d’un cyclisme neuf et propre ?

Faut-il repartir avec Laurent Jalabert (Once, Manolo Saiz), Christophe Moreau (scandale Festina) et Richard Virenque (dopé repenti de son plein gré chez Festina) comme consultants tv du nouveau cyclisme ?

Faut-il repartir avec David Millar, autoproclamé Fouquier-Tinville de l’antidopage, qui a été pris les mains dans le pot d’EPO et qui se pare de blanc comme une vierge à marier ? Tout le monde a le droit a une deuxième chance monsieur Millar, mais un silence pudique serait le bienvenu.

Faut-il repartir avec Bjarne Riis et Vinokourov à la tête des 2 plus grosses écuries du cyclisme mondial ? Quel genre de conseils un maillot jaune dopé et un Kazakh transfusé avec le sang d’un autre ont-ils à donner à de jeunes athlètes ? Comme le chantait Francis Cabrel au sujet de la tauromachie : « Ce monde est-il sérieux ? »

Faut-il repartir avec les fausses confessions qui pleuvent de jour en jour, de pauvres coureurs qui espèrent encore conduire une voiture dans la caravane, et qui nous jurent avoir pris de l’EPO 2 semaines seulement dans leur carrière de 15 ans ? Ah oui, bien sûr, maintenant ils veulent nous convaincre qu’ils seront très utiles à la cause du cyclisme propre. Un peu comme si un homme qui a fraudé le Fisc pendant des années donnait des leçons de morale à des contribuables exemplaires.

Faut-il repartir avec Bernard Hinault qui nous racontait que « Lance Armstrong s’entraînait mieux que les Français ? »

Faut-il repartir avec Jean-René Bernaudeau qui déclare que « grimper l’Alpe d’Huez 5 fois dans la journée est physiologiquement impossible » alors que des cyclotouristes néerlandais le montent une dizaine de fois en 24h chaque année, fin juin, pour leur Téléthon ?

Faut-il repartir avec les coureurs français qui pleurnichent et nous racontent qu’ils sont les seuls propres alors que les vilains étrangers sont sales. Très bien, mais expliquez-nous comment, en juillet, ils réussissent à battre des dopés sans se doper ?

Faut-il repartir avec les vieilles gloires qui continuent de parader dans le caravansérail des courses et narrent avec force détails de croustillantes histoires de dopage à chaque repas trop arrosé mais nient en bloc son existence face à un micro ou un calepin de journaliste ? Dansez messieurs, dansez au bal des hypocrites.

Eh bien non, je ne repars pas. Contacté par Radio France et France 5 au moment du scandale Armstrong, j’ai décliné tout commentaire. Je ne parlerai plus. Je ne serai plus jamais présent sur les réseaux sociaux pour défendre une autre vision du cyclisme.

La grande mascarade va continuer, je le sais, et je ne danserai pas sur la piste bondée du bal des hypocrites. Attendons-nous au pire, ces gens là sont sans foi ni loi. S’ils doivent vendre leur mère pour s’acheter 3000 unités d’EPO, ils le feront. Les poches de sang pour la saison 2013 sont déjà dans les frigos et les files d’attente n’ont jamais été aussi longues devant les cabinets des « préparateurs ». Mais le public sera anesthésié par les reportages indolents des médias et le langage mielleux des faux culs qui nous expliqueront « que, oui, vraiment, tout a changé ».

La fausseté et la duplicité des acteurs de ce milieu pollué me donnent la nausée. Quand je pense à mon sport flingué par des bandits et des gens malhonnêtes, j’ai un coup de spleen. Alors je sors de son tiroir cette photo récente, prise avec Miss Uruguay, rencontrée par hasard à La Paz lors du 3ème sommet de l’aventure High Roads. Son charmant sourire me permet de tout oublier, un parfum agréable me revient en mémoire et je me dis : « Au fond Guillaume, rien de grave : le vélo pro est mort, mais ce n’était que du vélo. »

Guillaume Prébois

Laisser un commentaire