Le général Videla admet les milliers d’assassinats perpétrés sous la dictature argentine

Manifestation des Mères de la place de Mai, à Buenos Aires, le 24 mars, brandissant les portraits de disparus pendant la dictature argentine. AFP/JUAN MABROMATA

Extrait du Monde.fr, par Christine Legrand (Buenos Aires, correspondante).

L’ancien dictateur Jorge Rafael Videla, auteur du coup d’Etat militaire du 24 mars 1976, a admis pour la première fois que le régime qui gouverna l’Argentine de 1976 à 1983 avait assassiné entre « 7 000 et 8 000 personnes », faisant disparaître les corps « afin d’éviter des réactions de protestation à l’intérieur et à l’extérieur du pays ». Dans un livre qui vient de paraître à Buenos Aires, intitulé Disposition finale, le général Videla, âgé de 86 ans et condamné par deux fois à la prison à perpétuité pour crimes contre l’humanité, affirme « qu’il n’y avait pas d’autre solution », estimant que « c’était le prix à payer pour gagner la guerre contre la subversion ».

L’auteur de l’ouvrage, le journaliste Ceferino Reato, a recueilli ces aveux inédits au cours de vingt heures d’entretiens dans la prison militaire de Campo de Mayo, dans la province de Buenos Aires, entre octobre 2011 et mars 2012.

« Il fallait éliminer un groupe important de personnes qui ne pouvaient pas être traduites en justice et ne pouvaient pas non plus être fusillées. Comment aurions-nous pu fusiller autant de gens ? confie l’ancien dictateur. Chaque disparition doit certainement être considérée comme une façon de masquer, de dissimuler une mort. »

Le général Videla précise que les termes « disposition finale » utilisés par les tortionnaires « sont deux mots typiquement militaires, dont le sens est celui de mise hors d’usage ». Par exemple, « lorsque des vêtements usés ne sont plus utilisables, ils se retrouvent mis en disposition finale ».

« DESTINATION FINALE »

Il révèle également que deux mois avant le coup d’Etat, les militaires dressaient déjà des listes de personnes qui devaient être arrêtées. « Il n’y a pas eu de liste établissant la destination finale des disparus, ajoute-t-il. Il y a pu y avoir des listes partielles, mais pas très rigoureuses. »

A ses yeux, le coup d’Etat a été une erreur, car « du point de vue strictement militaire, nous n’en avions pas besoin pour combattre la subversion ». Il fait allusion aux décrets signés en 1975, six mois avant le putsch, par le président péroniste par intérim Italo Luder, donnant l’ordre aux forces armées « d’éliminer les éléments subversifs » dans tout le pays. « Notre objectif était de discipliner une société en pleine anarchie », précise Videla.

L’ancien dictateur n’exprime aucun regret et ne fait aucune autocritique. Il revendique la torture et cite à ce propos l’expérience française en Indochine et en Algérie. Il laisse éclater sa colère contre les hommes d’affaires argentins – sans toutefois donner de noms – qui approuvaient les méthodes utilisées par les militaires, leur reprochant même de ne pas avoir tué davantage. « Ils se sont lavé les mains, accuse M. Videla, pour ensuite nous condamner. »

SCANDALEUX

La publication du livre a provoqué de vives réactions des organisations de défense des droits de l’homme, qui avancent le chiffre de 30 000 disparus en Argentine. Certains estiment que les aveux de M. Videla pourront servir de preuves dans les nombreux procès en cours contre les militaires. D’autres jugent scandaleux qu’il puisse faire publiquement des déclarations provocatrices.

Sur le banc des accusés, Jorge Rafael Videla était resté le plus souvent silencieux. La langue de l’ancien dictateur s’est soudainement déliée. En février, il avait accordé un entretien à l’hebdomadaire espagnol Cambio 16, affirmant « qu’en Argentine, il n’y avait pas de justice, mais une vengeance ».

Il avait ajouté qu’il fallait « chasser du gouvernement les Kirchner », qualifiant de« fléau » le couple Nestor et Cristina Kirchner, qui se sont succédé à la présidence. Ces derniers ont favorisé la multiplication de procès contre les militaires responsables de violations des droits de l’homme pendant les années de plomb.

 

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