Le goût des îles

Extrait des Echos.fr. Par Nicolas D’estienne D’orves.

Elles sont des micromondes surgis des flots, des pierres entre eau et ciel : l’écrivain Nicolas d’Estienne d’Orves plonge sa plume et son imaginaire dans des rêves insulaires.

le goût des îles
Une île, c’est l’idée qu’on s’en fait. Les îles sont des secrets, des parts d’intimité, des souvenirs d’enfance. On ne les possède pas, encore moins les partage-t-on. L’île est une joie égoïste, un plaisir caché. Rien de honteux à cela, bien sûr, mais les îles possèdent ce parfum capiteux des jubilations solitaires. Il y a une morgue de l’insulaire, un sentiment aristocratique ; un esprit de clocher aussi. Corses et Sardes différent en bien des points. Habitant de la Jatte ou de la Cité, vous n’avez rien en commun ! Alanguis des Seychelles ou athlètes des Lofoten, quel grand écart ! Les Siciliens ne sont pas Maltais, les Tahitiens n’ont rien de Pascuans. Et que dire des îles-pays ou îles-continent ? S’ils ont le sens de leur territoire, les Australiens n’ont plus rien d’anglais… Rappelons que le monde a commencé par une terre unique, immense. Puis la constellation s’est faite, disloquant la côte pour créer le labyrinthe. Comme Babel a forgé les langues, ainsi naquirent les îles. Depuis, elles sont partout, chacune semblable, toutes différentes. Chaque île est une mélodie nouvelle, composée avec une gamme pourtant simple : l’eau, la pierre, le ciel. Mais il est autant d’île que d’arias, car l’inspiration divine a soufflé à la nature d’infinies variations. Ainsi chacun trouve île à son pied : Napoléon croupit à Sainte-Hélène, Hugo pontifie à Guernesey, Yourcenar se terre à Mount Desert, Déon s’exile à Spetsai, Bergman élit Faro, Vitoux chante l’île Saint-Louis… C’est que les îles sont des micromondes, des galaxies en soi, avec leurs logiques, leurs règles, leurs lois, leur grandeur, leurs injustices. Mais toutes ont en commun une conscience aiguë de leur supériorité, ce qui ne va pas sans une protection jalouse de leurs privilèges. On reproche aux îles cela même qu’on leur envie : leur position, leur orientation, leur immunité. Les insulaires sont des intouchables, c’est-à-dire des saints et des maudits. L’île est un cocon, un avatar matriciel de nos premières sensations. Circonscrite, la mémoire y est sans doute plus vive, car elle s’y meut en vase clos. Le passé et le présent se mêlent avec aisance, laissant confondre les âges pour mieux sauter hors du temps. Dans les îles, pas de chronologie. On vit au rythme de la nature, de l’eau qui ne dort plus, des nuages qui menacent, du vent qui finit sa sieste. L’insulaire est toujours en éveil, car il dépend du cosmos. Si le monde tourne mal, il est seul : l’île de rêve devient un cauchemar et la carte postale est la prison de Robinson. Du Club Med à Lost, il n’y a qu’un pas. Mais c’est ce qui fait la grandeur des îles, leur profondeur, leur richesse. On y est protégé et bagnard, libre et en cage. Gardien de phare ou bien vigie, on y voit bouger le monde. Mais lorsque ce même monde vacille, l’île devient flottante : un canot de sauvetage. L’île, c’est à la fois le refuge et la chute. La dernière arche de Noé.

NICOLAS D’ESTIENNE D’ORVES

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