Le moment du rachat, par François Bégaudeau

Les Bleus arrivent en Ukraine avec une volonté de se racheter de la dernière Coupe du monde. AFP/FRANCK FIFE

Extrait de Sport & Forme, Le Monde, par François Bégaudeau.

Avec l’Euro qui commence, un grand combat recommence. Celui qui électrifie l’atmosphère nationale depuis dix ans et connaît des pics d’intensité à chaque phase finale de foot.

Les opposants ? Côté tribune Ouest : une bande de quinquas forts en gueule, issus pour la plupart des classes populaires et moyennes blanches dont ils se sont émancipés par le sport avant de se reconvertir comme consultant sur Canal, chroniqueur à RMC, journaliste à France Football. Côté tribune Sud : une bande de « vingtenaires » taiseux issus pour la plupart des classes populaires d’origine nord-africaine ou subsaharienne dont ils se sont émancipés par le foot pro. Les premiers n’aiment pas les seconds. Ne se reconnaissent pas en eux. Ne partagent pas leurs valeurs, leur absence de valeurs. N’aiment pas leurs coupes de cheveux excentriques ni la musique que leurs casques étouffent – ils n’aiment pas leurs casques non plus.

Tu espères te mettre à l’abri du verbiage des législatives en t’absorbant dans les matchs de poule ? Détrompe-toi. Quand le choeur journalistique commente la prestation d’un Bleu, on dirait un propos de foot mais c’est une sortie politique. Pas plus tard que la semaine dernière : « Il va falloir qu’il crée du lien social avant de créer du lien technique », a-t-on entendu sur L’Equipe TV à propos de Nasri. Car Nasri est individualiste. Comme ses comparses. Ce vice englobe la totalité des reproches adressés à ces mercenaires cupides que l’amour du maillot national n’effleure pas, et c’est pourquoi il faut constamment leur faire la leçon, leur imposer des exercices de rééducation : une Marseillaise matin, midi et soir, vingt pages des Mémoires de De Gaulle au coucher – le sélectionneur veille, on l’a mis là pour ça, son nom est Blanc.

En Ukraine, les éducateurs de l’Ouest auront plus que jamais à l’oeil les délinquants du Sud. Ce qu’ils attendent ? Qu’ils battent l’Angleterre, bien sûr, puis la Suède, puis d’autres équipes. Mais la vraie mission se formule ainsi : faire oublier Knysna. Variante : se racheter de Knysna.

Dans l’imaginaire collectif, Knysna est le nom d’un bus, et ce bus le nom d’une fronde des mercenaires cupides. S’en racheter signifie : bien jouer sans la ramener. Quand Evra, capitaine en 2010 et donc meneur de la fronde, se présente à une conférence de presse la veille de France-Islande, on n’écoute pas ce qu’il dit sur ses automatismes avec la charnière centrale ou sa forme actuelle, on surveille s’il est bien poli avec le monsieur. Même chose pour Ribéry, son complice d’alors. En revanche, Lloris a le droit de parler du jeu. Le bus, il n’y était pour rien. Et puis on se sent plus proche de lui, allez savoir pourquoi.

Dans un imaginaire plus personnel, Knysna serait à l’inverse le nom d’une offensive idéologique dont les thèmes et les termes ne diffèrent pas sensiblement de ceux mis en avant par certain parti très courtisé entre les deux tours. Dans un imaginaire plus personnel, c’est de ce concert cryptoraciste qu’il serait opportun de se racheter pendant la compétition qui s’ouvre aujourd’hui. C’est là-dessus qu’on aura à l’oeil nos amis commentateurs de l’événement. On y croit. On les sait capables de tomber la blouse de l’instituteur IIIe République et de vêtir, enfin, le costume de journaliste sportif.

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