Le pétrole des Malouines relance la guerre froide entre Londres et Buenos-Aires

Iles Malouines

Extrait du journal Le Monde du dimanche Premier Avril 2012.

Port Stanley (Îles Malouines)

Dans les supermarchés les boîtes de haricots rouges à la sauce tomate,   parfait pour  les petits-déjeuners anglais, s’étalent sur plusieurs mètres de long.  Juste  à  côté  s’alignent les petits pois Waitrose,  une marque britannique. Quant à la farine, elle vient du Berkshire, dans le sud de l’Angleterre.

Pourtant, les rayons du  Western Store ne se situent pas  au Royaume-Uni, mais à l’autre bout du monde, aux  Malouines (Falkland pour les Britanniques et Malvinas  pour  les Argentins). Cet archipel de 778 îles dans l’Atlantique sud, à 13 000 km des côtes britanniques,  affiche partout son adhésion nationaliste.

«Oa toujours vécu comme des Britanniques, et on a bien l’intention de continuer », grogne Alistair Jacobsen. Si le tenancier du Victory Bar et les 3 000 habitants des Malouines s’arc-boutent ainsi sur leur appartenance, c’est qu’ils se sentent menacés. Il ya trente ans, le  2 avril  1982,  l’Argentine, qui revendique ces rochers, envahissait  le  pays.  Margaret Thatcher, après quelques  jours  d’hésitations, contre-attaquait, lançant la«dernière guerre coloniale », pour reprendre l’expression de l’historien  Max Hastings. Le bilan a été sanglant : 900 soldats ont trouvé la mort – 650 Argentins, 250 Britanniques – jusqu’ à  la  « libération » de la capitale Port Stanley le 14 juin.  Seuls  trois  habitants des Malouines sont décédés. Le conflit repose sur une obscure bataille historique : l’Argentine rappelle que les Espagnols dominaient ces cailloux inhabités à  la  fin  du XVIIIe siècle, tandis que le Royaume-Uni souligne qu’il possède l’archipel  sans  interruption depuis 1833 (l’endroit a initialement été découvert  par  des  habitants de Saint-Malo, d’où son nom).

Avec l’anniversaire de la guerre, et la découverte de pétrole récemment, les tensions autour de l’archipel repartent de plus belle depuis quelques mois. Cristina Kirchner, la  présidente argentine, multiplie les pressions économiques et politiques.  Et le pétrole–encore non exploité – envenime les  choses :  l’Argentine annonce qu’elle va porter plainte contre les compagnies qui  prospectent  les fonds sous-marins des Malouines.

La réponse de Londres est sans  concession. David Cameron, le premier ministre britannique multiplie les gestes symboliques. Le prince William, héritier de la couronne britannique et pilote d’hélicoptère dans l’armée,  vient  de passer six semaines sur la base militaire britannique des Malouines. Londres a envoyé l’ultramoderne navire de guerre Dauntless (« L’Intrépide») sur place, pour remplacer un autre bâtiment  plus  ancien. Enfin,  le comité parlementaire britannique chargé de la défense a visité la base début mars, avec un message intransigeant : « Il est hors de question de négocier la souveraineté des îles », affirme son  président,  le député James Arbuthnot.

Si  une nouvelle guerre est cependant exclue,  les habitants sont en revanche directement touchés par le regain de tension. Stuart Wallace, directeur de Fortuna, la plus grande entreprise de pêche des Malouines, commence à souffrir de ce qu’il appelle le «blocus économique» venant d’Argentine.  « Puisque  nous  ne pouvons plus accoster nos bateaux en Amérique latine, nous n’allons plus chercher nos équipages au Chili, comme  nous  le  faisions avant. »  Il contourne  l’interdiction en  faisant venir des équipes… d’Indonésie, qui montent à bord des bateaux en Espagne, là où la cargaison de calamars est vendue.

Les  liens économiques  avec l’Amérique latine étant à leur minimum, les Malouines survivent grâce à  un  pont aérien venant du Royaume-Uni. Et puisque rien ne pousse sur l’île, à cause  du vent incessant, les produits frais  sont  pour la plupart importés de l’autre bout  de  monde. Deux  fois  par semaine, un Boeing 767 décolle de la base de Brize Norton près d’Oxford, transportant soldats et équipements militaires, mais aussi passagers civils et biens de consommation.  « Autrefois, on importait du lait du Chili, maintenant, il vient d’Angleterre,   témoigne   Darren Christie,  un  Britannique installé aux Malouines depuis une quinzaine d’années. Trouver de l’ail ou des oignons est difficile, et le coût de la vie augmente. »

Pourtant, malgré la  pression économique, c’est le territoire des Malouines  qui est le grand gagnant du conflit, trente ans plus  tard.  En 1987, l’archipel a décrété une zone de pêche autour de ses côtes. Pas question pour ces éleveurs de moutons d’aller pêcher  eux-mêmes. Ils ont  fait appel à d’énormes bateaux congélateurs européens, essentiellement espagnols, qui paient cher leurs quotas de pêche. Le budget du gouvernement des Malouines s’en est retrouvé décuplé du jour au lendemain. Cette  soudaine richesse permet aujourd’hui aux  habitants de  fièrement déclarer qu’ils ne coûtent rien à Londres, hors les questions de défense et d’affaires étrangères : tout le reste–  école,  hôpital, routes…  –  est financé localement.

Et l’archipel pourrait s’enrichir encore plus avec le pétrole. Si des forages ont été réalisés dès 1998, un  premier champ – de 350 millions de barils, une taille moyenne– a été détecté en 2010, dans des fonds relativement peu profonds. Son exploitation pourrait être en œuvre dès  2016.  D’autres  puits sont  actuellement en cours  d’exploration,  dans des conditions plus difficiles –2 000 m de profondeur – mais sur des gisements au potentiel plus prometteur. Selon  les scénarios, cela pourrait rapporter aux Malouines sur vingt-cinq ans entre 10 milliards et 140 milliards  d’euros.   Pour   un archipel dont le budget tourne autour de  70 millions d’euros, c’est de toute façon énorme. Les Malouines, prochain Dubaï de l’Atlantique sud ?« C’est une comparaison absurde,réplique Stephen Luxton, chargé du pétrole au gouvernement de  l’archipel. Nous  n’allons pas nous  mettre à conduire des Rolls-Royce, ce n’est pas dans notre caractère. » Il promet que l’argent  sera  mis  de  côté  dans  un fonds patrimonial pour le long terme. Mais il est aussi question de payer pour la base  militaire, qui coûte près de 100 millions d’euros par an à Londres. « Nous ne serions ainsi plus d’aucune façon un poids financier pour  le Royaume-Uni », explique M. Luxton.

Dans  sa magnifique résidence décorée des portraits de rois et reines d’Angleterre, Nigel Haywood, le gouverneur britannique – qui représente Londres –, joue le détachement. Les Malouines qui payeraient  pour   la  base  militaire ? « Nous  ne  le  demandons  pas. » Pourquoi s’accroche-t-il à cette île sans intérêt stratégique, sachant que l’argent du pétrole ne reviendrait  pas à  Londres ? « Nous ne nous accrochons pas, nous soutenons  le droit à l’autodétermination des peuples.  L’Argentine veut  posséder le rocher ; nous nous intéressons aux habitants. »

La situation semble donc bloquée, et surréaliste. Les Malouines demeurent un rocher de l’Atlantique sud quasiment désert, vivant plus que jamais à l’anglaise, défendu par une base militaire surdimensionnée, croulant peut-être bientôt sous les pétrodollars. Et plus que jamais faisant l’objet d’une dispute hors d’âge entre deux pays qui refusent de transiger.

Par Eric Albert (Envoyé spécial).

Laisser un commentaire