Le système Armstrong décrypté par l’agence américaine antidopage

Extrait du Monde.fr

L’Agence américaine antidopage (Usada) a publié mercredi un dossier accablant contre Lance Armstrong et son ancienne équipe, l’US Postal. « Les preuves montrent, sans le moindre doute, que l’US Postal a mis en place le programme de dopage le plus perfectionné, le plus professionnel et le plus efficace jamais vu dans le sport », affirme l’Usada dans ce dossier, disponible sur le site internet de l’agence, et officiellement transmis à la Fédération internationale cycliste (UCI) et l’Agence mondiale antidopage (AMA). Décryptage en cinq points de ce réseau organisé autour de sa star, Lance Armstrong.

L’INDISPENSABLE DOCTEUR FERRARI

La clé de voute est le sulfureux docteur Michele Ferrari. Jusqu’à l’arrêt définitif de sa carrière le 16 février 2011, il n’a jamais, selon l’Usada, cessé de travailler avec le docteur Ferrari, même si son porte-parole, Mark Fabiani, affirme le 15 avril 2010« qu’ils ne collaborent plus depuis 2004, mais qu’ils restent amis, même s’ils ne sont pas vus depuis un an environ. » Le rapport de l’Usada prouve que c’est faux :« La vérité, c’est qu’ils se sont rencontrés environ un mois avant cette déclaration, le 17 mars 2010, dans la villa d’Armstrong à Saint-Jean Cap Ferrat, et qu’ils se reverront un mois après. »

Le rapport explique que Lance Armstrong est en rapport régulier avec Stefano Ferrari, fils de Michele. Plusieurs extraits de mails entre les deux hommes le prouvent. Le 24 mai 2009, Stefano Ferrari informe le coureur : « En juin, tu auras six jours de récupération après le Giro. » « Seulement six jours ? Vous êtes fous, les gars… », répond l’Américain, vite rassuré par son interlocuteur. « Schumi[surnom de Michele Ferrari] dit pas plus de neuf jours. Tu n’auras pas beaucoup de temps pour t’entraîner pour le Tour. » Puis, le 17 juin 2009, Lance Armstrong écrit : « La question c’est : est-ce que c’est efficace ? On a besoin de quoi pour gagner le Tour ? »

Mais les conseils et les recettes de Michele Ferrari ont aussi un prix. Le 1er septembre 2009, Stefano Ferrari écrit à Lance Armstrong : « Schumi me demande si tu peux faire le paiement (25 000 euros) pour la saison, comme convenu en mars dernier. Tu peux envoyer l’argent quand c’est le mieux pour toi sur mon compte à Monte-Carlo. » Le coureur lui a répondu : « Je peux payer en cash quand je te vois ? » Entre 1996 et 2006, Armstrong a versé 1 290 754, 31 dollars à Michele Ferrari, sur des comptes en Suisse.

LES CONTRÔLES

Lance Armtrong a été contrôlé positif à une seule occasion, en 1999, aux corticoïdes. Il fournira ensuite un certificat médical antidaté et autorisant cette prise, afin de se disculper de toute poursuite, avec la bienveillance de l’UCI. Son casier est officiellement vierge. « Cela ne signifie pas, cependant, qu’il ne s’est jamais dopé », tempère l’Usada, qui estime également que le nombre de contrôles subis par le cycliste durant sa carrière est plus proche de 250 que des 500 ou 600 avancés par ses avocats. L’Usada écrit que « les substances et méthodes interdites le plus souvent utilisées par l’US Postal et la Discovery Channel étaient le dopage sanguin, l’EPO, la testostérone (huile et patchs), hormone de croissance et la cortisone« . Le dopage sanguin et l’hormone de croissance n’étaient pas détectables avant 2005, tandis que l’EPO ne l’a été de manière fiable qu’à partir de 2000.

En ce qui concerne l’EPO, la procédure recommandait, en plus de se cacher pour les prises, de l’injecter en intraveineuse et en soirée. Des transfusions régulières de sang « propre » permettaient également de ne pas ressortir positif à l’EPO, de toute façon indétectable jusqu’en 2000. Lors d’un contrôle inopiné en 2000, sachant qu’Armstrong venait de prendre de la testostérone sur le tour d’Espagne, Hincapie lui a envoyé un texto pour le prévenir. Le Texan a alors abandonné la course.

Plusieurs témoignages du rapport montrent que les coureurs avaient pour habitude de ne jamais ouvrir leur porte après une injection d’EPO. « À l’époque, les programmes de localisation des agences antidopage n’étaient pas très solides, et l’Union cycliste internationale n’avait même pas un programme de tests hors compétition. Si un contrôleur se montrait, tu n’avais même pas un test manqué si tu décidais de ne pas ouvrir la porte« , raconte Hamilton. Plusieurs coureurs évoquent même certains hôtels, en Espagne notamment, où ils étaient « quasi-sûrs de ne pas être contrôlés ».Selon David Zabriskie, le directeur sportif Johan Bruyneel « avait toujours l’air de savoir quand les contrôleurs venaient sur les courses. »

L’Usada a examiné neuf échantillons sanguins d’Armstrong prélevés sur les Tours 2009 et 2010. Ils sont « en accord avec un recours continu au dopage sanguin ». L’agence ne dispose pas de nouveaux tests positifs à un produit spécifique mais cite néanmoins le contrôle à l’EPO sur le tour 1999 qui avait été révélé parL’Equipe. Selon l’Usada, quatre échantillons « suspects » du Tour de Suisse 2001 seraient aussi déclarés positifs s’ils étaient analysés avec les standards d’aujourd’hui. Cette dernière a demandé à l’UCI de les lui fournir pour qu’elle puisse les analyser. L’Union cycliste internationale a refusé car Lance Armstrong n’avait pas donné son accord.

CE QUE RÉVÈLENT LES TÉMOINS

Le dossier de l’Usada a été alimenté par le témoignage de onze anciens coéquipiers de Lance Armstrong. Certains avaient publiquement dénoncé les pratiques de leur équipe mais l’agence américaine dévoile pour la première fois leur identité. Sont nommément cités Frankie Andreu, Michael Barry, Tom Danielson, Tyler Hamilton, George Hincapie, Floyd Landis, Levi Leipheimer, Stephen Swart, Christian Vande Velde, Jonathan Vaughters et David Zabriskie.« Les preuves indiquent que la loi du silence a été brisée, mais il y a encore du chemin à faire », peut-on lire dans le communiqué. « Il a fallu un courage immense aux coureurs de l’US Postal et aux autres pour se présenter et dire la vérité. Ce n’est pas évident de reconnaître ses erreurs et d’accepter sa sanction », dit Travis Tygart, le patron de l’Usada

Hincapie et Hamilton affirment qu’ils savaient dès 1998 qu’Armstrong prenait de l’EPO, Vaughters confirmant qu’Armstrong l’utilisait au Tour d’Espagne. Hamilton témoigne avoir vu Armstrong prendre de l’EPO au Tour de France 1999, recevoir une auto-transfusion sur le Tour 2000, et que le Texan avait admis prendre de la testostérone. En 2001, Armstrong, vainqueur du Tour de Suisse, a dit à Floyd Landis qu’il avait été testé positif à l’EPO, tout en précisant d’une manière implicite qu’il pouvait faire taire les résultats après « que ses personnes aient été en contact avec l’UCI ». Hamilton affirme se souvenir du Dr Ferrari disant à Armstrong qu’il pouvait continuer à prendre de l’EPO en 2001 s’il ne prenait que des petites doses tout en dormant sous une tente d’altitude, ce qui augmente la production naturelle d’EPO.

Autre témoin clé, Floyd Landis assure qu’Armstrong lui avait demandé de surveiller ses sacs de sang réfrigéré en 2003, et qu’il prenait de l’EPO pour masquer l’auto-transfusion. Landis soutient que son leader lui avait donné une boîte de seringues d’EPO, et qu’il a reçu une transfusion sanguine et de l’EPO deux fois au Tour de France 2004. Landis avait informé ses coéquipiers Levi Leipheimer et David Zabriskie de ces actes en 2004 et 2005, ce que les intéressés ont confirmé. De son côté, Hincapie dit avoir vu Armstrong se faire une auto-transfusion sanguine au Tour de France 2005, mais également que le Texan lui a administré lui même de l’EPO avant la course. Pour l’Usada, ces témoignages placent le Texan au coeur du trafic de produits dopants.

PRESSION ET OMERTA

En 2002, lorsque Vande Velde arrive chez Lance Armstrong, Michele Ferrari est présent et le coureur réalise qu’il s’agit d’un avertissement pour ne pas avoir respecté le protocole mis en place par le médecin. Armstong lui a dit que s’il voulait continuer de rouler avec l’équipe de l’US Postal, il fallait « qu’il suive le programme à la lettre. » « La conversation ne laissait aucun doute que la seule manière de rouler avec l’équipe était de suivre le programme du Dr Ferrari« , explique Vande Velde dans le rapport.

En juin 2011, Tyler Hamilton a été physiquement accosté par Lance Armstrong à Aspen (Colorado) dans un restaurant. Hamilton a témoigné de l’altercation durant laquelle, Armstrong lui a dit : « Quand tu seras dans le box des témoins, nous allons te déchirer. Tu auras l’air d’un putain d’idiot ». Ce n’est pas la première fois qu’Armstrong menace verbalement ses anciens coéquipiers. En 2011 quand Leipheimer évolue chez RadioSchack, Armstrong le menace plusieurs fois : « Je n’oublie jamais, un jour je serai remboursé. » Son contrat ne sera pas renouvelé en fin de saison par le directeur sportif Johan Bruyneel. Frankie et Betsy Andreu sont également sous le feu de ses insultes pour avoir témoigné contre lui lors de son procès. En 1999, le Français Christophe Bassons mettait en doute ses performances. Lui aussi sera la proie des attaques de l’Américain qu’il accuse publiquement et en l’invitant à quitter le peloton.

LES MENSONGES DEVANT LA JUSTICE AMÉRICAINE

Lors de son procès contre la compagnie d’assurance SCA en 2004, qui accuse Lance Armstong de s’être dopé pour remporter ses titres du Tour de France, l’Usada a relevé une série de faux témoignages sous serment qui pourrait valoir de parjure, faute lourdement sanctionnée aux Etats-Unis. Ces mensonges se rapportent pour l’essentiel aux liens que le coureur entretenait avec le docteur Michele Ferrari. Armstrong a nié avoir reçu toute prescription ou suggestion de produit ou programme dopant venant de l’Italien, et même tout contact avec lui depuis le 1er octobre 2004.

Le cycliste a également menti en affirmant n’avoir jamais violé les règles de l’UCI ou du Tour de France de 2001 à 2004, et en soutenant que Tyler Hamilton ne s’était jamais dopé lorsqu’il était son coéquipier. Enfin, l’Usada dénonce le mensonge originel de Lance Armstrong, lorsqu’il a affirmé qu’il n’avait jamais pris de produits dopants durant sa carrière cycliste professionnelle. Tous ses faux témoignages ont été démentis par les les anciens coéquipiers du Texan, qui risque désormais la prison si le procureur décidait de s’emparer à nouveau du dossier.

 

Texte original de l’USADA:

Statement From USADA CEO Travis T. Tygart Regarding The U.S. Postal Service Pro Cycling Team Doping Conspiracy

Statement released 10-10-12 at 9:30 AM Mountain Time

October 10, 2012

Today, we are sending the ‘Reasoned Decision’ in the Lance Armstrong case and supporting information to the Union Cycliste International (UCI), the World Anti-Doping Agency (WADA), and the World Triathlon Corporation (WTC). The evidence shows beyond any doubt that the US Postal Service Pro Cycling Team ran the most sophisticated, professionalized and successful doping program that sport has ever seen.

The evidence of the US Postal Service Pro Cycling Team-run scheme is overwhelming and is in excess of 1000 pages, and includes sworn testimony from 26 people, including 15 riders with knowledge of the US Postal Service Team (USPS Team) and its participants’ doping activities. The evidence also includes direct documentary evidence including financial payments, emails, scientific data and laboratory test results that further prove the use, possession and distribution of performance enhancing drugs by Lance Armstrong and confirm the disappointing truth about the deceptive activities of the USPS Team, a team that received tens of millions of American taxpayer dollars in funding.

Together these different categories of eyewitness, documentary, first-hand, scientific, direct and circumstantial evidence reveal conclusive and undeniable proof that brings to the light of day for the first time this systemic, sustained and highly professionalized team-run doping conspiracy. All of the material will be made available later this afternoon on the USADA website at www.usada.org.

The USPS Team doping conspiracy was professionally designed to groom and pressure athletes to use dangerous drugs, to evade detection, to ensure its secrecy and ultimately gain an unfair competitive advantage through superior doping practices. A program organized by individuals who thought they were above the rules and who still play a major and active role in sport today.

The evidence demonstrates that the ‘Code of Silence’ of performance enhancing drug use in the sport of cycling has been shattered, but there is more to do. From day one, we always hoped this investigation would bring to a close this troubling chapter in cycling’s history and we hope the sport will use this tragedy to prevent it from ever happening again.

Of course, no one wants to be chained to the past forever, and I would call on the UCI to act on its own recent suggestion for a meaningful Truth and Reconciliation program. While we appreciate the arguments that weigh in favor of and against such a program, we believe that allowing individuals like the riders mentioned today to come forward and acknowledge the truth about their past doping may be the only way to truly dismantle the remaining system that allowed this “EPO and Blood Doping Era” to flourish. Hopefully, the sport can unshackle itself from the past, and once and for all continue to move forward to a better future.

Our mission is to protect clean athletes by preserving the integrity of competition not only for today’s athletes but also the athletes of tomorrow. We have heard from many athletes who have faced an unfair dilemma — dope, or don’t compete at the highest levels of the sport. Many of them abandoned their dreams and left sport because they refused to endanger their health and participate in doping. That is a tragic choice no athlete should have to make.

It took tremendous courage for the riders on the USPS Team and others to come forward and speak truthfully. It is not easy to admit your mistakes and accept your punishment. But that is what these riders have done for the good of the sport, and for the young riders who hope to one day reach their dreams without using dangerous drugs or methods.

These eleven (11) teammates of Lance Armstrong, in alphabetical order, are Frankie Andreu, Michael Barry, Tom Danielson, Tyler Hamilton, George Hincapie, Floyd Landis, Levi Leipheimer, Stephen Swart, Christian Vande Velde, Jonathan Vaughters and David Zabriskie.

The riders who participated in the USPS Team doping conspiracy and truthfully assisted have been courageous in making the choice to stop perpetuating the sporting fraud, and they have suffered greatly. In addition to the public revelations, the active riders have been suspended and disqualified appropriately in line with the rules. In some part, it would have been easier for them if it all would just go away; however, they love the sport, and they want to help young athletes have hope that they are not put in the position they were — to face the reality that in order to climb to the heights of their sport they had to sink to the depths of dangerous cheating.

I have personally talked with and heard these athletes’ stories and firmly believe that, collectively, these athletes, if forgiven and embraced, have a chance to leave a legacy far greater for the good of the sport than anything they ever did on a bike.

Lance Armstrong was given the same opportunity to come forward and be part of the solution. He rejected it.

Instead he exercised his legal right not to contest the evidence and knowingly accepted the imposition of a ban from recognized competition for life and disqualification of his competitive results from 1998 forward. The entire factual and legal basis on the outcome in his case and the other six active riders’ cases will be provided in the materials made available online later today. Two other members of the USPS Team, Dr. Michele Ferrari and Dr. Garcia del Moral, also received lifetime bans for perpetrating this doping conspiracy.

Three other members of the USPS Team have chosen to contest the charges and take their cases to arbitration: Johan Bruyneel, the team director; Dr. Pedro Celaya, a team doctor; and Jose “Pepe” Marti, the team trainer. These three individuals will receive a full hearing before independent judges, where they will have the opportunity to present and confront the evidence, cross-examine witnesses and testify under oath in a public proceeding.

From day one in this case, as in every potential case, the USADA Board of Directors and professional staff did the job we are mandated to do for clean athletes and the integrity of sport. We focused solely on finding the truth without being influenced by celebrity or non-celebrity, threats, personal attacks or political pressure because that is what clean athletes deserve and demand.”

 

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