Le web m’a tuer… Le gros mensonge de la presse papier.

On ne cesse de le dire dans les rédactions, le web c’est le mal, c’est lui qui est responsable de la mort des quotidiens papier… Bizarrement, les chiffres semblent plutôt prouver le contraire !

Extrait de rue 89

C’est un tableau plein de chiffres pas très sexy, comme seule l’administration sait si bien en produire. Neuf pages de la direction générale des médias et de l’industrie culturelle (à consulter intégralement plus bas) sous la férule de son chef de bureau, M. Frédéric Gaston. Mais neuf pages qui mettent un sacré coup dans l’aile des discours d’une majorité de journalistes travaillant dans ce que l’on nomme parfois pudiquement « la presse traditionnelle« , c’est-à-dire la presse quotidienne, nationale et régionale.

Une presse qui va mal, on le sait, on le répète. Une presse mise en danger par internet et son information gratuite, on le sait, on le répète aussi…
Et bien non. Car si l’on regarde de près le rapport statistique du bureau du régime économique de la presse et des métiers de l’information (ah… la poésie administrative) dirigé par M. Gaston, donc, il y a comme un problème. Un petit hic. La presse quotidienne, nationale ou régionale, va mal oui. Mais ce n’est certainement pas la faute du web et des réseaux, les boucs-émissaires désignés de ces dernières années pour expliquer le déclin de la presse noble du papier.

Si l’on regarde de près les chiffres et les courbes de M. Gaston, que constate-t-on ?

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En 1945, les quotidiens nationaux, alors au nombre de 26, tiraient 4,6 millions d’exemplaires chaque jour.
En 2010, ils n’étaient plus que 10 pour un tirage quotidien de 1,8 millions d’exemplaires. Une chute de 60% en 65 ans, mais qui a commencé bien avant l’apparition de l’information sur le web.

En 1980, les quotidiens nationaux ne sont déjà plus que 12 et leur tirage quotidien passe pour la première soit sous la barre des 3 millions d’exemplaires (2 913 000 pour être précis). Une chute de 35% qu’il est bien difficile d’imputer au web. En 1980, même le minitel n’est encore installé que dans 55 foyers de St Malo, à titre expérimental. Mark Zuckerberg, l’inventeur de ce satané Facebook qui détourne la jeunesse de la saine lecture des ses quotidiens papiers, n’est quant à lui même pas encore né…
Il n’est même pas possible d’accuser les socialistes, dont on ne cesse pourtant de répéter qu’ils sont à l’origine de la chute de tous les secteurs économiques en France ces trente dernières années, puisqu’ils n’arriveront au pouvoir qu’un an plus tard.  D’ailleurs, en 1981, les quotidiens connaîtront une meilleure année (3,1 millions d’ex/jours) avant de replonger inexorablement.

En 1996, les troupes se sont encore un peu clairsemées sur le champs de bataille. On ne compte plus que 10 quotidiens, et leur tirage frôle dangereusement la barre des 2 millions d’ex (2 151 000 ex), soit une nouvelle chute de 17% en 16 ans. Mais là encore, impossible d’accuser le web ou les réseaux. A cette époque, seuls 100 000 foyers français sont équipés pour surfer.

En 2001, 17% des foyers français sont équipés. Si tous les médias se penchent alors de près sur le web, celui-ci n’est pas encore suffisamment entré dans les usages du grand public pour être considéré comme un concurrent de premier ordre. En 2005, en revanche, c’est le cas, puisque 40% des foyers français sont sur internet, un chiffre qui explosera jusqu’en 2010.
Durant cette période, les quotidiens voient alors leur tirage passer de 1 901 000 exemplaires par jour à 1 830 000. Soit une chute de 4% seulement…
« Etonnant non ?« , comme aurait peut-être dit le nécessaire Monsieur Cyclopède si de tels chiffres l’intéressaient. Alors qu’entre 1945 et 2005 16 quotidiens nationaux ferment leurs portes et que le tirage globale de la PQN recule de 59%, cette chute semble ralentir nettement ces cinq dernières années, qui sont pourtant celles de l’explosion du web, de l’info en ligne et des réseaux. Mon dieu, mon rédacteur en chef m’avait pourtant dit tout le contraire !

Mais alors, on nous cache tout, on nous dit rien ? Qui est le responsable ? La télé ? La radio ? Ou, damned, les quotidiens eux-mêmes, qui ne sont pas adaptés aux attentes de leurs lecteurs ? Mais non, ça c’est du mauvais esprit. C’est la faute du web, forcément. Et puis, c’est rassurant de se dire ça.


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