Les valeurs ou la valeur ?

François BégaudeauExtrait de Sport & forme, Journal Le Monde du 24/09/11.

Comme il y a les valeurs de la France et les valeurs de la République, comme il y aura bientôt les valeurs du riz au curry, il y a les valeurs du sport. Quand une tablée parle de sport, il ne se passe pas deux minutes avant que le mot valeur ne s’y invite, et qu’on accable ceux qui les trahiraient, exemplairement les moutons noirs de l’équipe de France de foot.

Les valeurs sont de nature morale, c’est un pléonasme : solidarité, abnégation, droiture, etc. Elles recoupent les valeurs citoyennes, si bien qu’un sportif accompli est une préfiguration du citoyen idéal. En cela le sport est exemplaire, et recommandé par les cadres de la société. Tout cela est parfaitement cohérent.

Jusqu’au jour où on le pratique, le sport. Où on se regarde le pratiquer, et se surprend à être traversé par des humeurs peu recommandables. Un guerrier sans pitié sommeillait en vous, un petit mâle fier de ses testicules que réveillent les moments décisifs d’une compétition. Vous brandissez le poing, bombez le torse, serrez les dents, écarquillez des yeux de dingue en direction de l’adversaire. Vous êtes en mode haka. Le sport, c’est pour une part la guerre de chacun contre tous plutôt que le tous pour un ; c’est l’homme loup pour l’homme plutôt que l’harmonie civique.

Il n’y a cependant nul paradoxe dans la cohabitation d’une pratique trempée d’instincts barbares et de phrases l’érigeant en modèle de civilisation. Conscients que le sport en soi est moralement douteux, que les tricheurs y triomphent sans vergogne, que le beau jeu ne paye pas forcément, que s’énoncent dans les vestiaires des invites à la filouterie souvent payantes, ses amateurs et ses commentateurs s’empressent de l’enrober d’une couche de bons sentiments – à ce jeu, la prime va sans discussion aux commentateurs du Tour de France. C’est une stratégie de la mauvaise conscience, et elle explique qu’un sport violent et mal embouché comme le rugby soit aussi intarissable, ad nauseam, sur ses valeurs. Fourchettes dans l’oeil sous la mêlée, donc pommade morale à la surface.

Certes, une équipe de rugby gagne à être solidaire. Mais alors il conviendrait de dissiper la confusion entre atouts et valeurs : on n’est pas solidaire parce que c’est beau, mais aux fins d’efficacité. L’option collective du Barça est un calcul de puissance, non un commandement.

Il y a quelques jours un entraîneur du Top 14 se félicitait que son équipe ait retrouvé « ses valeurs, notamment la défense ». Faut-il que le mot soit devenu incantatoire pour être ainsi cuisiné à toutes les sauces ! Car, jusqu’à preuve du contraire, la défense est simplement une qualité, requise dans le sport collectif au même titre que la vigueur physique ou l’intelligence tactique.

Voyant les Français peiner dans cette Coupe du monde néo-zélandaise, peiner depuis quatre ans, peiner depuis toujours – a-t-il jamais existé un Quinze bleu durablement dominateur ? -, on est tenté de suggérer à ses membres de quitter la morale pour la technique, la poésie édifiante pour l’examen précis du jeu. Qu’on parle un peu moins de valeurs et cultive sa valeur. Que, par exemple, nos avants apprennent à libérer la balle debout aussi bien que leurs homologues All Blacks. Ce leur sera au moins aussi utile que la fierté du maillot.


Laisser un commentaire