L’île de Zante, le royaume des aveugles introuvables

Comme un symbole de la lutte contre les fraudes en Grèce, l'administration a tenu à médiatiser le cas de la petite île de Zante, dont la particularité est d'avoir un taux d'aveugles largement supérieur à la moyenne.

Extrait du Monde.fr,

par Benoît Vitkine (Ile de Zante, Grèce, envoyé spécial).

« Mais pourquoi voulez-vous parler de cela ? Ecrivez plutôt sur le tourisme ! » Soit. Le refrain est connu, mais l’île de Zante, 40 000 habitants, 500 000 visiteurs l’été, le mérite : les eaux de la mer Ionienne y sont tantôt turquoise, tantôt d’un bleu impénétrable, bordées de plages de sable fin et de rochers majestueux ; dans les villages fleuris des montagnes, le temps s’écoule au rythme des conversations des hommes sirotant des cafés glacés. Restaurants de poisson sur le front de mer, campaniles étirant leur ombre sur les maisons de pierre, clubs Insomnia ou Bad Boy ouverts toute la nuit pour le bonheur des touristes anglais et russes…

Voilà pour la carte postale. Cet hiver, la « Fleur du Levant », comme l’avaient surnommé les Vénitiens, maîtres de l’île pendant plusieurs siècles, a gagné un nouveau surnom, tout aussi exotique : « l’île des aveugles ».

OÙ SONT LES AVEUGLES ?

Le 19 mars, Stelios Bozikis, le maire de Zakynthos (Zante, en grec), a convoqué les chaînes de télévision pour confirmer que l’île faisait l’objet d’une enquête des inspecteurs du ministère de la santé. En cause, le nombre anormalement élevé d’aveugles et de malvoyants : 682 personnes recevaient jusqu’à 325 euros d’allocation mensuelle. Soit, selon l’Organisation mondiale de la santé, neuf fois plus que la moyenne observée dans les pays développés.

« J’ai découvert cette anomalie début 2011, quand la responsabilité de délivrer les allocations est passée de la préfecture à la mairie, explique M. Bozikis. J’ai écrit à Athènes, mais l’administration centrale a traîné des pieds. J’ai craint qu’on ne veuille enterrer l’affaire alors je l’ai rendue publique. »

Qui savait ? Où sont les aveugles ? A Zakynthos, les restaurateurs haussent les épaules, les commerçants exhortent le curieux à s’intéresser plutôt aux moeurs des tortues, qui font la réputation de l’île, les vieux qui égrènent leur chapelet sur le port s’indignent que l’on ait envoyé tout ce petit monde – « vrais » et « faux » aveugles – repasser des examens sur le continent…

L’île des aveugles semble devenue muette et les principaux intéressés demeurent invisibles. « Les gens d’ici ont mal vécu d’être montrés du doigt par toute la Grèce,explique Spiros Betsis, un journaliste de la télévision locale. On s’est sentis collectivement condamnés. »

Les examens de contrôle ordonnés par le ministère de la santé livreront leur verdict à la fin du mois de juin, mais seuls une cinquantaine d’aveugles et de malvoyants devraient retrouver leur allocation. Les autres devront rembourser et risquent des peines de prison. Au fil de l’enquête judiciaire et des témoignages se dessine un système bien rodé en place sans doute depuis 1998. Il fallait au requérant deux tampons pour obtenir le versement d’une allocation : celui du seul ophtalmologue de l’île, qui exerçait à l’hôpital public, et celui du préfet – une fonction administrative mais dont le détenteur est élu. Le premier, selon les témoignages, aurait monnayé sa signature entre 500 et 2 000 euros ; le second l’aurait échangée contre les voix des allocataires et de leur famille. Un condensé des maux de la Grèce, où la corruption le dispute au clientélisme.

Les rapports des organismes grecs et internationaux placent l’hôpital public en tête des institutions les plus corrompues. Selon Transparency International, on y compte pour près de 42 % des pots-de-vin recensés, devant le fisc (16 %). Les sommes versées iraient de 30 euros pour raccourcir la file d’attente à 30 000 euros pour certains actes chirurgicaux.

Athènes ne s’est attaquée au problème que récemment, et des cas comme celui de Zante font régulièrement les délices des médias grecs : il y a les amputés de l’île de Céphalonie, les handicapés de Thessalonique, les asthmatiques de la région de Viota… Des médecins ont été épinglés, comme ces gynécologues qui diagnostiquaient asthme et dépression.

 « ICI TROMPER L’ETAT EST SOURCE DE FIERTÉ »

A Zante, l’ophtalmologue tergiverse avant d’accepter un entretien téléphonique. Nikos Varzelis dénonce un « complot politique » mené par le maire et assure avoir voulu « aider les pauvres, sans recevoir d’argent ». Dyonisis Gasparos, le préfet, refuse de s’exprimer. Dans un journal local, cet urologue, candidat de la droite aux élections législatives du 17 juin, avait expliqué qu’il « signait simplement les certifications envoyées par l’expert ».

C’est finalement dans le village natal de M. Gasparos qu’il faut se rendre pour enfin voir les langues se délier. A la pointe sud de l’île, le village de Keri. Ici, dans le fief du préfet, on compte 48 « aveugles » pour 630 habitants. Dont le plus médiatique des fraudeurs : un chauffeur de taxi, à qui un chasseur d’oiseaux dispute la vedette.

Comment les reconnaître ? Pas l’ombre d’une canne blanche à l’horizon… En contrebas du bourg, sur la plage, le patron du Rock Café veut parler. « Parce que je travaille du matin au soir et que je veux que mes enfants grandissent dans un pays normal », dit Hristos Vatos. « Ce ne sont pas seulement des pauvres qui ont touché l’allocation, il y avait aussi des cafetiers, des agriculteurs prospères ou cet hôtelier qui recevait une pension pour son coeur pendant que sa femme touchait celle pour cécité. »

M. Vatos assure qu’il est aisé de rencontrer certains des fraudeurs. Il saisit son téléphone, dit quelques mots avant d’éloigner le combiné d’où s’échappent des vociférations de plus en plus sonores. « Ce n’était pas une bonne idée », résume-t-il. Comment ont-ils réagi au scandale, ces faux aveugles que l’on ne peut pas voir ?« Certains ont eu honte, mais la plupart non : ils avaient trouvé une bonne combine dans une période où personne n’a d’argent. » Lui-même, savait-il qui ils étaient ?« On avait des doutes, rien de plus. »

« Nous sommes un village, évidemment que tout le monde savait ! », intervient son voisin, Giorgos Kiourkas, loueur de bateaux. « Ici tromper l’Etat est source de fierté, ça veut dire qu’on est plus malin que lui. » Pas de noms à donner en revanche – une chose de plus qui ne se fait pas sur l’île.

Le maire partage le diagnostic. « On m’a accusé de discréditer l’île, mais la majorité des gens commencent à comprendre que la fraude est une chose grave, l’une de celles qui ont ruiné ce pays. » Ce même mois de mars, M. Bozikis a voulu réformer le système de comptage des mètres carrés dont dispose chaque habitant, et modifier en conséquence les taxes afférentes. Lors de la réunion publique organisée sur le sujet, des habitants l’ont pris à partie en lui jetant des yaourts.

 

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