Marathon woman

Sophia AramExtrait de Sport & Forme, journal du Monde, du 05/11/11.

Ça y est, cette fois, c’est mort. Dans deux jours, je serai obligée de regarder la réalité en face : je ne serai jamais sportive, ni débutante, ni même sympathisante. Demain soir vers 20 heures, ce sera officiel.

Tout a commencé lorsqu’une amie sportive m’a proposé, il y a quelques mois, de participer avec elle à la 41e édition du marathon de New York, dimanche 6 novembre.

J’ai répondu oui, pourquoi pas ? Alors que si j’avais été honnête, j’aurais très bien pu passer le reste de l’après-midi à égrener les raisons valables pour lesquelles j’aurais dû refuser.

Je n’aime pas le sport, et encore moins les joggeurs. Ils sont rouges, mal habillés et ils suent. Mais par-dessus tout, ils nous imposent une vision utilitariste et hygiéniste du temps libre. Pas question de flâner, de découvrir, de parler ou tout simplement de prendre l’air. Non, il faut suer, se faire les muscles et s’éviter une thrombose coronarienne.

Mais pourquoi j’ai dit oui, pourquoi j’ai dit oui…

Moi, je préfère me balader. J’ai le droit ?

Seule dans une cabine d’essayage qui sent les pieds, je marmonne en boucle : mais pourquoi j’ai dit oui, pourquoi j’ai dit oui…

Pour me donner du courage, j’imagine ce premier rendez-vous en terre inconnue en compagnie de Frédéric Lopez me présentant ces tribus primitives qui s’achètent des trucs, dont je ne connais ni le nom ni l’utilité, et qui moulent cruellement mon absence totale de mollet.

Je me rabats sur le short. C’est toujours plus seyant que le jogging. En même temps, tout est plus seyant que le jogging. Il ne reste plus qu’à me réconcilier avec le fluo pour enfiler ces chaussures qui, en plus d’être moches, coûtent un bras. Remarquez, pour le jogging, on s’en fout. J’opte pour la brassière avec soutien-gorge intégré. Super-pratique si j’arrive à me faire à l’idée que marier le rouge avec le rose, c’est possible.

Il est 6 heures du matin. Me voilà sur le pas de ma porte. Equipée. Il faudra quand même que je pense à m’acheter une banane (si ça existe encore ?), pour pouvoir ranger mon portefeuille. Je ne sors jamais sans mes papiers et, de toute manière, je dois avoir sur moi la petite carte signalant mes allergies à l’aspirine et aux crustacés. Imaginez qu’il m’arrive un malaise vagal et qu’un secouriste ou un poissonnier décide de me faire avaler de l’aspirine ou une crevette…, je décède.

Au moment où je m’apprête à courir sur le pavé humide… un doute me traverse. A quel moment démarrer ma course. C’est bizarre de sortir de chez soi et de se mettre à courir comme ça, sans raison apparente. Je choisis prudemment de commencer dans un endroit neutre, entre deux bâtiments, par exemple. Il vaut mieux éviter de détaler depuis l’entrée d’un immeuble ou d’avoir l’air de sortir d’une boulangerie. Sans mes papiers, je ne peux pas prendre le risque d’avoir l’air de m’enfuir comme un voleur.

Une heure plus tard, dans le camion de pompiers qui me ramène chez moi, je prends une nouvelle décision. J’arrête la course à pied. Par contre, si ça intéresse quelqu’un, je donne une petite brassière avec soutien-gorge intégré et une paire de baskets fluo quasi neuves. Par contre, je garde le billet pour New York.

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