McCloud, et au milieu coule une rivière

Extrait de M le magazine du Monde,

par Louise Couvelaire, Photos : Annie Tritt.

ICI, CHAQUE HABITANT A SA MAISON, son jardin, sa tondeuse à gazon, sa voiture, sa tronçonneuse et son arme. Pas pour chasser les criminels, mais pour se protéger des ours. Ils sont quelques-uns à vivre dans les parages. Sur une carte, McCloud est un minuscule point, perdu dans le grand nord de la Californie, à 115 kilomètres de Redding, le long d’une route nationale qui s’enfonce dans une forêt de pins. La ville compte à peine plus de 1 000 habitants et une rue principale, avec son café et son restaurant, son hôtel et son bed and breakfast, son bureau de poste et ses quelques boutiques de souvenirs. Une petite ville américaine en apparence tranquille et bien ordonnée, qui sourit aux touristes et s’enorgueillit de son décor à couper le souffle. Au sud, le lac, niché au cœur des collines, accueille les amateurs de pêche à la mouche. Au nord, le mont Shasta, un ancien volcan qui ne s’est pas réveillé depuis deux cents ans, attire adeptes de randonnée et mystiques en tous genres. Villes souterraines, ovnis, lumières troublantes, phénomènes inexpliqués, rencontres avec des esprits et des êtres énigmatiques… Le mont Shasta baigne dans un halo de mystère et de légendes, dont la plus connue raconte l’histoire d’un peuple appelé les Lémuriens – grands et beaux, vêtus de longues robes et chaussés de sandales blanches – qui habiteraient une cité d’or à l’intérieur de la montagne. Mais ce ne sont pas les chercheurs d’or qui sont venus fissurer ce tableau idyllique. A l’est de la ville, coule une rivière, dont l’eau est réputée être l’une des plus pures au monde. Il est là, étendu sur plus de 124 kilomètres, le véritable trésor de McCloud. Les chercheurs d’eau l’ont trouvé, mais personne, ici, ne s’accorde sur son avenir. Le vendre, le garder, l’exploiter, le préserver…

D’un côté, il y a Ron Berryman, un grand gaillard de 67 ans aux cheveux grisonnants, qui porte un jean et des chaussures de bûcheron, roule en camionnette, se met au lit à 19 heures et se lève à 4 heures. Né à McCloud, ce garde forestier est un conservateur pur jus qui peste régulièrement contre« l’omniprésence du gouvernement » et « toutes ces réglementations inspirées par les environnementalistes de Californie » qui l’empêchent de couper ses pins comme il l’entend. Pendant toute sa jeunesse, il a travaillé pour la scierie, vieille de presque cent ans, unique employeur de la ville, propriétaire exclusive des logements et des magasins, du théâtre et de la piscine, de l’école et de la vie de ses salariés. McCloud est une ancienne ville-entreprise où seuls les employés avaient droit de cité. De cette époque, il reste le nom des quartiers, des « sections »comme on les appelle ici : la section Tucci, où étaient logés les Italiens, celle « des gens de couleur », appelée « colored town », où résidaient les Noirs – « mais il n’y avait pas de ségrégation à l’école », précise Ron – la section des cadres moyens et celle des patrons, où les maisons sont, encore aujourd’hui, les plus grandes.« Mais aucune n’est semblable à l’autre ni n’a la même couleur, poursuit-il.L’entreprise ne voulait pas d’une ville uniforme. »

De cette époque il reste aussi quelques dizaines d’habitants, des « anciens » pour la plupart, comme Ron, nostalgiques de la grande époque, celle où « Mother McCloud », la « mère McCloud » – c’est ainsi qu’ils appelaient la McCloud River Lumber Company –, prenait soin d’eux et leur garantissait un emploi à vie. Mais il ne reste rien de sa fortune. Lorsque la scierie a été vendue en 1969, les salariés ont pu racheter leurs maisons. D’autres usines de bois, de plus en plus petites, ont pris la suite, jusqu’au début des années 2000, lorsque la dernière a définitivement plié bagage, mettant en péril l’économie de la ville et l’avenir de ceux qui sont restés. Sa maison, Ron l’a bâtie de ses propres mains, avec sa femme. Aujourd’hui, il est en semi-retraite, et ses deux fils, Tyler et Jeffrey, âgés de 33 et 36 ans, habitent encore sous son toit, faute de moyens. « Il n’y a pas de boulot dans le coin pour les jeunes », souffle le père de famille.

De l’autre côté, il y a Angelina Cook, 37 ans, robe d’été à fleurs et longs cheveux au vent, pour qui l’usage du rasoir relève manifestement d’une pratique contre nature. Elle s’est séparée de son mari il y a deux ans, un « expert en marijuana » qui enseigne les « bienfaits nutritionnels du cannabis » et milite pour intégrer le chanvre dans l’alimentation quotidienne. Originaire du Colorado, elle a vécu dans cinq Etats avant d’atterrir dans cette partie de l’Ouest américain, d’abord dans la ville de Mount Shasta, puis à McCloud, il y a trois ans. Une décision purement militante. Titulaire d’une maîtrise en politiques environnementales internationales, Angelina est une écologiste engagée qui dispense des cours de yoga et de développement durable. Elle a baptisé son fils Rio (en hommage au fleuve Rio Grande) et cofondé une boutique associative de vêtements d’occasion, qu’elle tient en alternance avec Ginger Farnell, 53 ans, une femme aux cheveux très longs qui se félicite d’avoir élevé ses enfants sans jamais avoir fait appel à la médecine et pour qui, à l’évidence, le port du soutien-gorge relève d’un usage asservissant. Ensemble, elles organisent des randonnées à vélo, des excursions aromatiques (à la recherche d’herbes naturelles) ou des marches au cours desquelles elles ramassent les fruits tombés des arbres. « J’ai de grandes visions pour McCloud, dit Angelina. Nous pouvons réinventer notre avenir en créant une économie durable. » Elle rêve d’un avenir en vert, avec jardins potagers bio, ateliers d’ébénisterie, tourisme écolo, petites entreprises versées dans le commerce équitable et centre de formation aux énergies renouvelables. Aux yeux de Ron, ses rêves ont anéanti les siens, et ceux de ses fils.

La pomme de discorde ? Nestlé. En 2003, le géant suisse de l’agroalimentaire, dont la dizaine de « chercheurs d’eau » sillonnent en permanence la planète, a passé un contrat avec les autorités locales en vue de convertir les bâtiments abandonnés de l’ancienne scierie en un complexe industriel de plus de 90 000 mètres carrés destiné à capter l’eau de la rivière McCloud à sa source pour la mettre en bouteilles. A la clé : 350 000 dollars (280 000 euros environ) chaque année pour la ville et la création de 240 emplois. « Une opportunité formidable pour McCloud de retrouver sa gloire d’antan », juge le fils cadet de Ron Berryman, Tyler. La multinationale avait tablé sur une mise en route dès 2006. C’était compter sans Debra Anderson. Cette quadragénaire, originaire de McCloud et gérante d’une agence immobilière, s’est lancée dans une bataille titanesque pour faire annuler le contrat. « Les gens pensaient que Nestlé allait apporter de bons emplois avec assurance-maladie et plan de retraite, mais ce n’était pas le cas, affirme-t-elle. Ils proposaient en réalité seulement 25 postes à temps complet pour les habitants de McCloud. » Avec quelques voisins, elle a créé une association et dénoncé les ravages potentiels de l’exploitation : assèchement des ressources naturelles, 300 semi-remorques qui sillonneraient la ville chaque jour, contreparties financières insuffisantes, impact désastreux pour l’environnement… « Nous estimons qu’il faut préserver nos ressources au lieu de les exploiter, insiste Angelina. Je veux de vrais bons jobs pour la ville et pas des boulots d’usine mal payés. » « Les entreprises connaissent la valeur et le pouvoir de l’eau, mais pas les citoyens », renchérit Debra.

PERSONNE N’AVAIT IMAGINÉ qu’une poignée d’habitants pouvait barrer la route à une multinationale, et pourtant. Après une lutte acharnée qui aura duré plus de cinq ans, le géant suisse a fini par jeter l’éponge. Et ce, malgré le soutien d’une partie de la ville qui s’était elle aussi réunie au sein d’une association. « Les anciens élus du conseil du district n’étaient pas armés pour signer un tel contrat, analyse Tim Dickinson, ex-ingénieur de San Diego qui s’est installé à McCloud il y a dix ans. Ils auraient dû le renégocier. Malgré leur volonté, ils ne faisaient pas le poids face aux anti comme Debra : ils ne s’expriment pas aussi bien, n’ont pas de réseaux et aucun moyen de lever des fonds… » « Les gens qui s’y sont opposés étaient les nantis de McCloud et les nouveaux arrivants, pour la plupart venus des environs de San Francisco, qui ont ici une résidence secondaire ou y passent leur retraite », constate Jeffrey Berryman. Il n’a pas tort. Debra Anderson est la fille d’Alice DeBon, l’une des femmes les plus riches de la ville, propriétaire du supermarché, de la clinique, de plusieurs maisons, de l’ancien magasin de location de vidéos et d’une guesthouse. Alice a 77 ans, elle porte des shorts et continue de gérer énergiquement sa maison d’hôtes, mais trois mois par an, en hiver, elle s’installe au Mexique, où elle possède une maison.

Alors, forcément, cela agace. « C’est facile pour tout ce petit groupe d’avoir rejeté Nestlé, lance Kelly Claro, 55 ans, qui cumule trois emplois (conductrice de bus scolaire, vendeuse dans la supérette de son père et gérante de maisons de vacances). Mon mari doit faire 70 kilomètres aller-retour chaque jour pour aller travailler, ce qui nous coûte une fortune en essence. Nous aurions tous les deux sauté sur les emplois qu’offrait Nestlé. » Kelly est aussi la cousine germaine de Debra Anderson. Encore aujourd’hui, les deux femmes se disent à peine bonjour. Elles ne sont pas les seules à s’ignorer. Le contrat est enterré depuis trois ans, mais les rancoeurs sont tenaces. Si bien que lorsqu’un studio de production hollywoodien s’est montré intéressé l’an dernier par les anciens bâtiments de la scierie afin d’en faire un atelier de construction de décors de cinéma, la ville s’est écharpée. Le projet avait pourtant de quoi faire l’unanimité. Mais lors d’une réunion publique, les habitants se sont tellement pris de bec qu’ils ont fait fuir l’acquéreur potentiel. « Impossible de comprendre vraiment pourquoi ça a tourné au vinaigre,se désole Darlene Mathis, 51 ans, présidente de la chambre de commerce et propriétaire du Mercantile Building, le bâtiment principal de Main Street. Nous aurions bien besoin d’une thérapie de groupe. »

DARLENE MATHIS S’EST BIEN GARDÉE de choisir son camp. Officiellement, elle est neutre, officieusement, elle n’était pas franchement favorable à l’arrivée de Nestlé. Ancienne assistante dans un cabinet d’architectes de Sacramento, elle est devenue le pilier de la ville. En 2000, elle a investi toutes ses économies pour racheter, avec son mari et son beau-père, le vieux bâtiment du Mercantile, qui abritait autrefois l’épicerie et la pharmacie. Il a fallu dix ans pour le retaper. « J’ai grandi à une heure d’ici, je venais en vacances faire du ski dans la petite station d’à côté et je rêvais de quitter la grande ville. » Aujourd’hui, le Mercantile compte un« magasin général » qui vend vêtements, provisions, jouets et ustensiles de cuisine, un diner, une dizaine de chambres d’hôtel, un magasin de bonbons, un autre de vêtements pour femmes, un café vegan (régime alimentaire qui proscrit la consommation ou l’achat de tout produit issu d’animaux) et une grande salle de réception, la principale source de revenus désormais. L’hiver, Darlene accueille des mariages, l’été, elle reçoit des écoles de yoga et des groupes de méditation qui viennent ici faire des retraites. Les 300 camions de Nestlé auraient ruiné son business. Début juillet, c’est un groupe d’Iraniens de Beverly Hills qui a séjourné quelques jours à McCloud. Mi-juillet, c’est Rhonda Jones et son groupe de méditation chrétienne. En août, c’est au tour des « bretzel people », comme les gens du coin appellent les élèves de yoga ashtanga et kundalini.

Ron Berryman n’a encore jamais mis les pieds au Mercantile. Ni ses fils. « Je n’ai rien à y faire, je n’y serais tout simplement pas à ma place », dit Jeffrey. En revanche, ils voient passer sous leurs fenêtres des hordes de yogis enturbannés.« Au début, les gens ont pensé qu’on était envahi par les talibans, en rigole encore Darlene. Certains sont venus me demander s’il fallait appeler le département de la sécurité intérieure ! » Avec le temps, ils s’y sont habitués et les regardent désormais avec un air amusé. Tout comme ils voient passer des cyclistes en shorts moulants et brillants et autres adeptes d’activités en plein air.

Cindy Miller, 43 ans, et son mari Charlie se sont installés à McCloud il y a quatre mois. Cela faisait des années que le couple venait avec ses deux enfants y passer week-ends et vacances. Ils ont ouvert un magasin d’articles de sport un mois après leur arrivée. Chasse, pêche, camping, randonnée, escalade, kayak, vélo, rafting… C’est à eux désormais que les sportifs s’adressent pour leur concocter des expéditions sur mesure. A McCloud, il n’existe pas de syndicat d’initiative.« C’est un endroit sublime encore préservé qui ne connaît pas le tourisme de masse, souligne Cindy. Même si nous aurions besoin d’un peu plus de monde, c’est ce qui fait son charme. » C’est aussi l’avis de ceux qu’on ne voit pas, ceux dont on parle à peine, du bout des lèvres, de peur de rompre ce qui ressemble à un pacte tacite : « On les laisse tranquilles », murmure-t-on en ville. Eux, ce sont les milliardaires, les quelques familles riches et célèbres de San Francisco qui viennent ici en vacances, mais se mêlent rarement aux habitants, et jamais des affaires locales. Il y a les descendants du groupe de médias Hearst, les Haas, à la tête de Levi Strauss, ou encore la famille Fisher, propriétaire des marques Gap, Old Navy et Banana Republic. « Ils invitent plein de stars, lâche Don Hanson, un « ancien » à la retraite qui, lui, vient boire son café tous les matins au Mercantile.Clint Eastwood est venu plusieurs fois… » A peine a-t-il eu le temps de prononcer le nom de l’acteur que sa femme, Joyce, le prie de se taire : « Chut, dit-elle, il ne faut pas en parler. » Joyce a travaillé des années au « château Hearst », en tant que femme de chambre, aide cuisinière et intendante. Il n’est pas question de nuire à la tranquillité de ces familles et de risquer de les faire fuir, elles font travailler du monde. Debra Anderson, elle, n’emploie personne. Depuis qu’elle a gagné sa bataille contre Nestlé, elle vit à Chico, au sud de Redding, et ne vient que de temps à temps à McCloud, dans sa résidence secondaire…

Y ALLER.

Vol aller-retour Paris-San Francisco à partir de 900 € (moins cher avec escales), correspondance pour l’aéroport de Redding où se trouvent trois loueurs de voitures. Comptez 1 h 30 de trajet en direction du nord (5 h 30 depuis San Francisco).

 

SE LOGER. Le McCloud Hotel vient d’être repris par un couple du New Hampshire. La femme, fine cuisinière, propose à dîner (www.mccloudhotel.com). Au Mercantile, les chambres ont été refaites à neuf (www.mccloudmercantile.com) et les gourmands peuvent faire une halte à son magasin de bonbons. Plus tranquille et surannée : la McCloud Guest House (www.historicalmccloudguesthouse.com).

 

SE RESTAURER. Au White Mountain Cafe, vrai diner à l’américaine (fermé le soir). Le Mountain Star Cafe propose des produits bio, des plats vegan et un sandwich à la dinde.

 

SE BOUGER. Pêche, rando, vélo, kayak, rafting… Cindy et Charlie Miller organisent des circuits à la carte (www.mccloudoutdoors.com).

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