MÖBIUS

Synopsis:

Grégory Lioubov, un officier des services secrets russes est envoyé à Monaco afin de surveiller les agissements d’un puissant homme d’affaires. Dans le cadre de cette mission, son équipe recrute Alice, une surdouée de la finance. Soupçonnant sa trahison, Grégory va rompre la règle d’or et entrer en contact avec Alice, son agent infiltré. Naît entre eux une passion impossible qui va inexorablement précipiter leur chute.

Critique:

Extrait du journal Le Monde. Par Thomas Sotinel.

Jean Dujardin et Cécile de France dans le film français d'Eric Rochant, "Möbius".

Le succès de Möbius est une question de foi. Il faut, pour rentrer dans l’univers vertigineux qu’a fabriqué Eric Rochant, faire siens les articles suivants, comme on entre en religion. Les voici, par ordre de difficulté décroissante : Jean Dujardin est un voyou russe ; Cécile de France est un génie maléfique de la finance internationale ; ces deux-là – le voyou et la voleuse – s’aiment d’un amour passionné et inattendu. Une fois adoptée cette profession de foi, on jouira du spectacle rare d’un film français dont l’auteur est décidé à divertir autrement que par le rire.

Eric Rochant – qui, vingt ans après avoir réalisé Les Patriotes (1994), a écrit le scénario de Möbius – est trop avisé pour dresser tous ces obstacles dès l’entrée du film. On est ici dans le monde de l’argent et du pouvoir, que se disputent Etats et conglomérats. C’est un acteur cockney à la stature frêle, Tim Roth, qui incarne ces puissances en la personne d’Ivan Rostovsky, oligarque russe, cousin fictif de Roman Abramovitch ou Boris Berezovsky. Installé à Monaco, il emploie les services d’Alice (Cécile de France), analyste financière bannie des Etats-Unis après avoir précipité la faillite de la banque pour laquelle elle travaillait. Moïse alias Grégory Lioubov (Jean Dujardin) recrute la jeune femme en se faisant passer pour un agent français.

En fait, Moïse est un agent russe, dont la biographie suscitera probablement l’incrédulité. C’est que Dujardin trimballe, à son corps défendant, une image cinématographique aussi forte (et encombrante) que des aînés prestigieux. Cette image s’interpose entre l’acteur et son personnage, entre le spectateur et le plaisir qu’il prend par ailleurs à l’histoire bien compliquée d’Alice et Moïse.

Jean Dujardin dans le film français d'Eric Rochant, "Möbius".

Mélodie inattendue

Cette complexité évoque les constructions des romans de John le Carré. Les personnages se mentent les uns aux autres, obéissent à des supérieurs qui eux-mêmes dissimulent leurs vraies motivations. Comme dans tous les classiques du film d’espionnage, les héros passent du statut de grand maître à celui de pion.

En même temps, l’agent et l’analyste financière tombent éperdument amoureux. Et ça, on n’a aucune peine à le croire. D’abord parce que la naissance de leur idylle est filmée avec une élégance rare, dans le décor clinquant d’une boîte de nuit de la Côte d’Azur, faisant naître une mélodie inattendue dans le déchaînement de vulgarité sonore et visuelle. Et puis parce que, entre Jean Dujardin et Cécile de France, naît un trouble facile à partager, qui tient à la fragilité que les deux acteurs prêtent à leurs personnages.

Jean Dujardin dans le film français d'Eric Rochant, "Möbius".

Parce qu’il est brun et qu’il arbore un sourire avantageux, parce qu’elle est blonde et peut passer pour une fille simple, on pense forcément au couple que formaient l’espion Cary Grant et la fille de nazi Ingrid Bergman dansLes Enchaînés, d’Alfred Hitchcock (1948). Rochant aussi y a pensé, de toute évidence. Mais l’équilibre de son film est tout différent. Là où le vieux maître effaçait le monde extérieur pour ne plus laisser que les deux amants, face à face, Rochant met en scène avec un plaisir manifeste les intrigues qui enserrent le couple. D’un côté l’appareil des services russes, où règnent des bureaucrates retors, de l’autre les agences américaines, ce qui permet au metteur en scène d’offrir un joli petit rôle à Wendell Pierce, l’un des acteurs d’élection de David Simon, l’auteur des séries « Sur écoute » et « Treme ».

En éludant presque totalement les scènes d’action (pas de poursuites automobiles, pas d’échanges de tir), en privilégiant les menaces voilées, les mauvaises surprises qui cueillent les héros, Eric Rochant fait monter la tension. Le seul lien qui unit ses héros peu recommandables au spectateur est la passion qui les dévore, c’est assez pour que l’on décline le substantif en deux adjectifs – passionné et passionnant.

 

Ma note: 17/20.

 

 

entretient avec Eric Rochant, à la sortie du film en salle.

Eric Rochant : « J’ai disparu à vos yeux, pas aux miens »

 

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