Moi, Michel Gauthier, maître du monde

Quel salarié n’a jamais rêvé de gagner à la loterie et de prendre le pouvoir dans son entreprise ? L’heure de la revanche a sonné…

7-10-17-22-23, complémentaire le 5. Eclairé par la lumière blafarde du téléviseur, Gauthier vérifie pour la douzième fois le tirage du super Loto. Plus de doute : il est le super gagnant. Quelques whiskies pour passer le cap du tsunami émotionnel, et le voilà prêt à réfléchir à son avenir. Que va-t-il faire de ses 72 millions d’euros ? Implants capillaires ? VTT tout carbone ? Non, il se concentre sur ce qui fait toute sa vie : Mafflier SA où il dirige le service achats depuis quinze ans.

Il commence sa to do list de nouveau millionnaire. Racheter la boîte ? Mafflier n’est pas précisément la start-up dans laquelle on a envie d’engloutir son argent. Non, le plus simple est sans doute de prendre une participation et de profiter à plein du cash restant : avec seulement 33,3% du capital, il peut emmerder tout le monde. L’idée de siéger au conseil d’administration l’excite tout particulièrement. Il s’y voit déjà, arrivant avec trois quarts d’heure de retard, le teint couleur caramel, pantalon de lin blanc, chemise hawaïenne pure soie sauvage et tongs Berlutti sur mesure, lâchant : « J’ai été vraiment déçu par les Seychelles, c’est très surfait. » Il exigera aussi une place de parking réservée à l’année pour sa nouvelle voiture (Bentley Continental GT ? Audi R8 V10 Quattro ? Porsche Cayenne GTS ?) ; commandera des audits stratégiques qu’il ne lira pas ; pestera contre la taille de la police des tableaux Excel (« Comment voulez-vous que l’on prenne des décisions importantes si on n’arrive même pas à lire les chiffres ? ») ; chicanera sur le moindre détail. Jusqu’à la revanche suprême : « Etes-vous vraiment sûrs que Martine Vlaminck-Moretti soit la bonne personne au poste de DRH ? » Il s’y voit déjà. Au nom d’une certaine conception de la corporate governance, il instaurera un comité des rémunérations. La simple idée de prendre une part active dans la décision d’attribuer (ou pas…) des bonus à ce m’as-tu-vu de Le Guilloux, le directeur des ventes, le met en joie.

Actionnaire à tendance sociale, il sera protecteur avec ses (anciens) copains de cantine qui ne sont pas précisément des winners. Gomez, responsable logistique et grand bricoleur devant l’Eternel, sera propulsé à la tête d’un laboratoire de R&D ; Georges, de la paie, fera un très bon coach interne ; Jessica, « sa » stagiaire, sera promue au poste de responsable des achats.

Gauthier s’occupera aussi de ces grands événements de la vie de l’entreprise : on fêtera la Chandeleur à Paimpol ; Christophe Maé sera parfait comme invité de l’arbre de Noël des enfants. De même, un séminaire réunissant tous les salariés se tiendra chaque année dans sa propriété. Penthouse à Cannes ? Bergerie dans le rectangle d’or luberonnais ? Haras à Deauville ? Il verra bien. Tant qu’on lui témoigne le respect qui lui est désormais dû…

Extrait des échos magazine

ERIC VILLEMIN

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