Nous ne voulons pas le savoir, par François Bégaudeau

François Bégaudeau

Extrait de M le magazine du Monde, par François Bégaudeau.

Que nous dit Armstrong en déposant les armes devant l’Agence antidopage américaine ? D’un côté : OK les gars, j’abandonne, je suis coupable. Et dans le même temps : OK les gars, j’abandonne, étant innocent, je n’ai même pas à répondre à vos attaques. Les tenants du principe d’identité se prennent une nouvelle gifle. Eux qui postulent qu’une chose exclut son contraire doivent constater qu’on peut formuler à la fois sa culpabilité et son innocence.

Le plus fort, c’est qu’Armstrong ne se contente pas de parler double. Il pense double. Sur le dopage, on ne dispensera qu’une pauvre morale effarouchée si on ne saisit pas la fondamentale ambivalence (à ne pas confondre avec une contradiction) au coeur des pratiques. Que se passait-il dans sa tête pendant ses sept Tours triomphaux ? Mauvaise conscience du tricheur ? C’est plus compliqué, plus mélangé. Avec la pure mauvaise conscience, on ne tient pas longtemps. Donc, pour tenir, Lance se raconte une histoire. Ou finit par croire à celle qu’il raconte aux autres. Le cancer m’a rendu fort. Je suis un coureur d’exception. Les milliers de kilomètres d’entraînement, la souffrance en haut des cols, on ne me les enlèvera pas. Tout cela est très vrai. Tout cela en toute sincérité.

Résultat : ambivalence. Lance est de mauvaise foi quand il nie les transfusions sanguines, et de bonne foi quand il se proclame propre. C’est possible. De même que Bjarne Riis était sincèrement en colère quand il soulevait une grève contre les intrusions de flics sur le Tour 1998, et sincèrement contrit quand il reconnut avoir pris de l’EPO sur son Tour vainqueur de 1996. Chaque coureur campe sur une position intenable et tenue : oui, je me dope et non, je ne me dope pas.

C’est ainsi que le peloton a inventé un langage par-delà vrai et faux. Qu’a répondu un ancien champion de France consulté après l’annonce d’Armstrong vendredi dernier ? Ni : un malfaiteur est enfin pris ! Ni : honte à ceux qui salissent ce champion ! Mais : « Les faits remontent à plus de dix ans, c’est un peu tard. » Cela s’appelle noyer le poisson. Et esquiver la question : c’est vrai ou c’est pas vrai ?

C’EST UNE FABLE MAIS QUAND MÊME J’Y CROIS

On peut se moquer, mais ce rapport volontairement confus à la vérité est celui de nous autres spectateurs du Tour. Nous savons et faisons comme si nous ne savions pas. Depuis au moins 1998, le dopage universel nous est connu mais nous l’occultons : en saluant l’épopée solitaire d’un Voeckler, en admirant Armstrong malgré tout.

C’est même toute notre vie de spectateur de sport qui se négocie sous le régime du fameux « je sais bien, mais quand même ». Je sais bien que tout cela est ludique, artificiel, spectaculaire, que les dieux du stade ne sont pas des vrais dieux, que ce combat à mort ne tuera personne, mais quand même, je décide de croire à la métaphore : oui ce combat est à mort, oui la rivalité entre Bolt et Blake est décisive pour l’humanité.

Comme devant un film ou un roman : je sais bien que c’est une fable mais quand même, j’y crois. Les intellectuels peuvent toujours s’esquinter la plume à s’étonner que le grand nombre vibre pour la comédie du sport : ces amis du Vrai ne comprendront jamais qu’il y a chez l’Homo sportus, déclinaison majoritaire del’Homo sapiens, une volonté de ne pas savoir.

 

Laisser un commentaire