Nous voulons du génie

François BégaudeauExtrait de Sport & Forme, journal du Monde du 29.10.11.

Au plus creux de l’épopée du XV bleu, tous les éléments étaient réunis pour faire ressurgir le spectre de Knysna, ce Waterloo moral du sport français : des victoires fastidieuses contre des nations mineures, une défaite humiliante contre les Tonga, le sentiment d’une incompétence à tous les étages, des rumeurs de frictions internes, et de parfaites perches tendues par un sélectionneur évoquant le fameux bus de malheur et la mainmise des agents sur ses joueurs. Tous les éléments, sauf le plus décisif. Loin d’être déclencheur, l’épisode Knysna avait servi d’exutoire à des affects sécrétés depuis longtemps par le peuple d’ici : ressentiment contre les nouveaux riches issus du prolétariat de banlieue, mauvaise humeur souchienne contre le bling-bling à casque sur les oreilles. Aussi « sales gosses » et « indisciplinés » que les appelât Lièvremont, nos rugbymen ne prêtaient vraiment pas le flanc à un pareil procès culturel. Sauf à remettre en cause les bienfaits du cassoulet, comme il fut plaisamment écrit en ces colonnes.

Puisqu’il fallait bien l’écorcher, on fit même à la bande de Dusautoir un reproche opposé à celui fait aux voyous d’Afrique du Sud : ces braves gars enracinés dans les terres saines du Sud-Ouest péchaient par excès de sagesse. Des bons élèves trop appliqués, put-on lire ici et là lorsqu’il s’agit d’expliquer l’étroitesse du jeu proposé. Analyse accréditée par les matches à élimination directe, et notamment par la finale au score idoine (en ce qu’elle offrait aux Blacks la récompense de leur indubitable suprématie, et à la Gaule une de ces défaites héroïques qui embellissent son roman national).

Qu’est-ce qui manqua aux Bleus pour passer devant au score ? Du talent. Une inspiration qui permette de faire fructifier la relative domination du pack. Ne jouons pas trop vite au large, soignons d’abord la conquête, préconisait-on à une époque lointaine. Aujourd’hui que le French flair est gallois, australien, fidjien et jamais français, c’est la prescription inverse qui s’impose : suffit pas d’avoir les ballons, faudrait aussi les jouer. Mais nous n’avons pas les demis et les trois-quarts pour.

Le constat serait sans importance s’il n’engageait que cette équipe-là, dont on ne reverra plus la moitié des membres. Mais il concerne aussi les générations précédentes, et toutes nos équipes nationales. Que salue-t-on d’abord chez nos triomphaux handballeurs et nos presque triomphaux basketteurs ? Leur défense de fer. Qu’est-ce qui maintient notre équipe de foot à peu près à flot depuis dix ans ? L’efficacité des récupérateurs. Pour un Karabatic, un Parker, un Zidane, combien de bêtes de somme constantes mais incapables de coups d’éclat ? Voilà le profil recherché et façonné par nos écoles de sports collectifs. Des joueurs de devoir, profil bas et tête entre les épaules, tel le bon soldat Servat s’engageant en mêlée.

Le sportif de génie l’a souvent grosse, la tête. Du coup, elle dépasse et on la coupe, comme un Nasri l’a appris à ses dépens en 2008 et continue de l’apprendre de sélection en sélection. Or, plutôt que des têtes, c’est une question urgente qu’il conviendrait de trancher : veut-on des besogneux exemplaires ou des artistes mal léchés ? Avis aux formateurs.

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