Oak Bluffs, repaire de l’élite noire

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Extrait de M le magazine du Monde, Par Corine Lesnes . Photos Jesse Burke.

INKWELL : « PUITS D’ENCRE ». C’est le nom de la plage à Oak Bluffs. A 7 h 20, Caroline Hunter arrive sur le sable. Et avec elle, les Polar Bears, le groupe des lève-tôt qui viennent nager au lever du soleil. Ils sont tous afro-américains, à deux exceptions près. Plus qu’un club sportif, c’est une communauté. L’une de ces institutions de la classe moyenne noire issues du combat contre le racisme et la ségrégation.

Les Polar Bears sont des gens aisés, éduqués. Caroline Hunter revient de Washington, où elle a reçu le prix Rosa Parks pour son action contre l’apartheid dans les années 1980. Frances Gaskin est une femme d’affaires à succès : elle a créé une ligne de cosmétiques à base de mélanine, après avoir noté une prévalence moindre de cancers de la peau chez les Noirs. Edward Redd vient nager tous les matins. Avant sa retraite, il était juge à Boston. « A Oak Bluffs, personne n’a jamais l’air d’être quelqu’un », résume-t-il. La plage est un« égalisateur ».

Oak Bluffs est l’enclave noire de Martha’s Vineyard, l’île bobo de la Nouvelle-Angleterre, à quarante-cinq minutes de Cape Cod, par le ferry. Un village de 3 700 habitants l’hiver, dix fois plus l’été. On y croise des touristes noirs, des universitaires de renom, des stars, des mères de famille, des jazzmen… qui tous ont l’air de s’amuser. Et même un Français, Roger Schilling, métis comme Barack Obama. Il était professeur de gymnastique à Nanterre et, après trois mois dans le métier, il a tout plaqué. « C’est la plus grande station balnéaire pour les Noirs aux Etats-Unis, dit-il. Il y a quelque chose de spirituel. On ne sait pas qui fait quoi et ce n’est pas important. »

Tous les grands noms de l’intelligentsia noire sont passés par là. En 1961, Martin Luther King y a séjourné un mois. A la Villa Rosa du dirigeant syndicaliste Joe Overton. L’écrivaine Dorothy West a longtemps tenu chronique dans la Vineyard Gazette. Elle a été la première à raconter dans un journal de Blancs les faits et gestes de Noirs sans dire leur couleur. L’endroit était post-racial bien avant l’élection d’Obama.

Martha’s Vineyard, île de landes fleuries et d’étangs, a longtemps été la seule villégiature où les Noirs pouvaient accéder à la propriété. Le premier bed and breakfast « de couleur » a ouvert en 1912, à l’initiative d’un ancien esclave, Charles Shearer, qui avait pu acheter un lopin de terre. Mais même ici, les plages ont longtemps été réservées aux Blancs. « La nudité ou semi-nudité éveillait des peurs de métissage, explique Henry Louis Gates, le spécialiste des études afro-américaines à Harvard. Aux Etats-Unis, les plages ont été les derniers lieux où la ségrégation a été levée. »

Quand Myrtle O’Brien, qui tenait elle-même une auberge dans les années 1950, a commencé à aller nager, avant de mettre les muffins au four, elle a choisi le bout de la plage, là où les Noirs avaient été relégués ; le « puits d’encre », comme disaient les Blancs. Ses pensionnaires se sont mis à l’accompagner. En rentrant, ils dégustaient les pâtisseries, raconte Gloria Wong, 84 ans, une des dernières survivantes du groupe originel. Natation et convivialité : les Polar Bears étaient nés.

Les Noirs ont toujours chéri ce bout de plage. Quand elle a vu l’endroit pour la première fois, dans les années 1970, l’écrivaine et journaliste Charlayne Hunter-Gault a appelé le New York Times pour publier un papier sur « ces splendides corps noirs de toutes corpulences, tailles et de tous âges, s’amusant dans et hors de l’eau ». Récemment, les Polar Bears ont fait mettre des bancs sur lesquels sont gravés les noms des premiers nageurs. Et s’opposent à tout changement dans ce lieu aussi chargé de signification. Inkwell, c’est une plage et une mémoire. Henry Louis Gates a appelé ainsi la maison de production de ses documentaires sur l’ADN et la généalogie des Noirs. Films où l’on s’aperçoit que le métissage est plus répandu que la bonne société américaine veut bien se l’avouer.

Martha’s Vineyard a été « mise sur la carte », comme disent les Américains, par Bill Clinton, dans les années 1990. Dix ans plus tard, Barack Obama leur a révélé sa diversité. Depuis que la First Family y est venue en vacances trois années de suite, le tourisme noir a décollé. « Avant, les gens venaient de la Côte est, raconte l’historien Robert Hayden. Maintenant, ils viennent de Milwaukee, de Los Angeles, de l’Amérique profonde. » Le reste du pays vient voir la plage où l’on oublie le fait d’être noir. « Ici, on a un sentiment de confort, dit Michael Print, un détective du Maryland, qui vient depuis quinze ans. Sur le continent, on est toujours sur ses gardes. »

AVANT D’ÊTRE PRÉSIDENT, Barack Obama s’installait en famille à Oak Bluffs, où une amie Valerie Jarrett possède une maison depuis toujours. Après 2009, la sécurité leur a imposé une retraite inaccessible, Blue Heron Farm, à 25 000 dollars (plus de 20 000 euros) la semaine qui a fait ricaner les Républicains. Cette année, le président est en campagne. Il ne viendra pas. Il se trouve aussi que la propriété, qui, soit dit en passant, appartenait à un couple de Républicains du Mississippi, a été vendue (21,9 millions de dollars) au lord et architecte anglais Norman Foster, qui n’a pas l’intention de la louer.

Le groupe des Polar Bears espère que Michelle Obama viendra quand même quelques jours avec les enfants. Ou ne serait-ce que pour la soirée de collecte de fonds le 15 août chez Ron Davenport, le président de Sheridan Broadcasting, un réseau de radios noires. « On a un exercice appelé « les bras de Michelle » », dit Caroline Hunter, qui fait office de monitrice d’aquagym. En 2011, elle a été invitée à la réception que Charles Ogletree, l’ancien professeur de droit de Barack et Michelle à Harvard, a donnée chez lui pour que la communauté puisse serrer la main du président. « Je ne touche plus terre rien que d’y repenser ! », s’extasie-t-elle encore. Roger Schilling, qui y était aussi, a interrogé le président sur son jeu de golf. « Nul », a répondu Obama.

A Oak Bluffs, les Noirs ont leurs réseaux, leurs rites, leur galerie d’art (Cousen Rose) et un festival du film afro-américain. L’association philanthropique Cottagers existe depuis cinquante-sept ans. C’est un groupe de femmes propriétaires de leur bungalow. Chaque année, elles lèvent des fonds pour les écoles de l’île. Une enseignante du lycée a recensé tous les lieux de mémoire pour les Noirs. Son parcours compte 22 sites, du cimetière d’Eastville, où étaient enterrés « les marins inconnus, les vagabonds et les gens de couleur », à la maison du sénateur républicain du Massachusetts Edward Brooke, qui fut le premier à occuper le poste de ministre de la justice d’un Etat. Aujourd’hui, les guides pourraient ajouter la maison de Spike Lee, près du golf de Farm Neck, un parcours dit bio parce que la pelouse ne souffre ni engrais ni pesticides. Ou le yacht d’Oprah Winfrey avec un hélicoptère posé sur le pont. Parfois, l’hélicoptère est recouvert d’une camisole rouge, comme les chiens de luxe l’hiver à Central Park, signe que la star de la télé est repartie.

« L’île doit avoir la concentration la plus élevée au monde de Noirs aisés, membres de l’élite ou de la classe moyenne », notait, il y a quelques années, le professeur Gates. Explication : les Noirs qui ont réussi sont souvent les seuls Noirs dans des milieux blancs. Leurs enfants vont dans des écoles blanches. Ils habitent des quartiers majoritairement blancs. Ils souffrent de ce que le chroniqueur Touré appelle le syndrome des Noirs « uniques ». A Martha’s Vineyard, ils respirent. Ils sont entre eux. Leurs enfants rencontrent des enfants noirs – et même blancs – du même milieu.

Mais même ici, chacun a ses quartiers. Les Noirs sont plutôt installés à East Chop et les Blancs à West Chop, le bras opposé de la baie, sans oublier Edgartown, la plus preppy des six localités de l’île. Le point de ralliement de tous ces mondes, c’est le pont dit « The Big Bridge ». Immortalisé par Steven Spielberg dans Les Dents de la mer, le pont est une légende à lui tout seul, qui a ses T-shirts sur la rue commerçante d’Oak Bluffs :« I jumped off the big bridge » (J’ai sauté du haut du grand pont). L’exercice est bien sûr formellement interdit. Le bras de mer qui s’engouffre est trop peu profond. Mais c’est l’attraction, pour ne pas dire le rite de passage, et on y sacrifie dans toutes les communautés. On monte sur la rambarde en bois. Et on saute, seul ou en groupe. A moins que ça ne soit avec papa qui porte le même bermuda à carreaux, pendant que maman fait la photo. Ou entre copines, et Facebook va en entendre parler.

L’eau est si claire que l’on voit les mouches des pêcheurs dans le chenal. Sur la route, les passagers de la navette Oak Bluff-Edgartown, qui emmène les touristes visiter la plus ancienne maison de l’île (1672), se penchent aux fenêtres et galvanisent les hésitants : « Jump ! Jump ! » Même Henry Louis Gates, au volant de son 4 × 4, klaxonne. Mais Mary-Kay Mazza, qui tient la baraque à frites (pardon, à homards), affirme que c’est à son intention. Henry Louis Gates vient ici depuis 1981. Il loue toujours la même « maison blanche », qu’il adore parce qu’elle a un style néo-plantation. Comme il l’expliquait en 2008 au Martha’s Vineyard Magazine, il circule avec son tricycle rouge car il le trouve « sexy » et lui qui est assez pète-sec à Harvard s’éclate à Oak Bluffs. Il pêche des bars qu’il dépose ensuite chez Jimmy Seas, où ils seront cuisinés avec une sauce à la tomate et à l’ail.

L’essence de Martha’s Vineyard, c’est le sentiment de communauté. « C’est pour cela qu’on vient s’y installer », dit Betty Burton, une scientifique qui a un doctorat de troisième cycle mais préfère vivre sur l’île, quitte à travailler à la bibliothèque. C’est même comme ça que l’endroit s’est développé. Dans les archives du New York Times, il est déjà question de l’île en 1874. Les méthodistes y avaient installé un camp de réflexion spirituelle pour l’été. Les tentes ont été remplacées par des bungalows en planches décorés comme des pâtisseries. Ce sont les Gingerbread Houses, les maisons en pain d’épices. Elles sont 132, dont deux appartiennent à des familles noires.

CÔTÉ WEST CHOP, la quintessence de la communauté, c’est l’allée des intellectuels, sur la route du phare. Entre les écrivains de la baie, on en est déjà à la troisième génération d’amis. Martha Styron, petite-fille de William Styron, l’écrivain mort en 2006, joue avec Tate, la petite-fille d’Arthur Buchwald, qui fut le satiriste du Washington Post pendant un demi-siècle. Rose et William Styron sont arrivés, comme beaucoup, à la suite d’une de ces invitations à Martha qui fonctionnent comme des cooptations. C’était en 1957. En descendant du ferry, pour aller chez leur éditeur Hiram Hayden, ils sont tombés sur Lilian Hellman. Elle habitait là, avec Dashiell Hammett, et le couple les a incités à revenir. Martha, c’était déjà « the place to be ».

Les débuts de l’époque méthodiste ont laissé des traces. Martha’s Vineyard a un côté Saint-Tropez, mais version intello. C’est probablement le seul endroit du pays où une conférence sur une décision de la Cour suprême a refusé du monde début juillet. Il est vrai qu’elle était tenue par Jeffrey Toobin, l’un des fins connaisseurs de la Cour, et qu’il était question de la réforme de la santé de Barack Obama. Tous les ans, Charles Ogletree organise un séminaire dans la majestueuse Old Whaling Church d’Edgartown, érigée en 1843 pour le salut des marins qui partaient chasser la baleine pendant des années. On y réfléchit sur les thèmes « blacks » du moment. Barack Obama avait été l’un des conférenciers en 2004, alors qu’il n’était même pas encore sénateur. « Cette année, on va sûrement parler du désenchantement Obama », prévoit Frances Gaskin, la businesswoman des Polar Bears. Sur l’île, tout le monde est progressiste. L’été 2007 a été embarrassant. L’île était divisée entre Hillary Clinton et Barack Obama. Un an plus tard, le candidat désigné a fait un score de 82 % à l’élection présidentielle. Aujourd’hui, nul ne doute qu’il sera réélu.

Tout est authentique à Martha. Le manège date de 1876 et la crinière des chevaux de bois est en crins véritables. Les maisons sont recouvertes de shingles en cèdre, d’une couleur gris passé. Ces dernières années, les insulaires propriétaires se sont pris de passion pour les girouettes. De plus en plus volumineuses, elles racontent des scènes entières (le producteur Harvey Weinstein a voulu y voir ses trois enfants). Elles sont faites à la main par Anthony Holand, qui reçoit avec son tablier de forgeron. « C’est une tradition très Nouvelle-Angleterre, dit-il. Les gens en font une expression d’eux-mêmes. » Steven Spielberg a acheté un dinosaure velociraptor. Les girouettes sont en cuivre recouvert de palladium. Sur mesure, elles coûtent 15 000 dollars (près de 13 000 euros). L’artisan a un carnet de commandes rempli pour trois ans.

Les « Vineyardais » de souche, noirs ou blancs, disent que l’île a beaucoup changé, que les nouveaux venus ont introduit un style « m’as-tu-vu », tout le contraire de l’esprit Martha. De temps en temps, on tombe sur ce qu’ils appellent une« monstruosité ». Un manoir énorme sur une terre chauve, dont tous les arbres ont été rasés. Avec une hampe et un drapeau en guise de chêne tutélaire. Mais l’intérieur de l’île est resté sauvage. Et on peut compter sur les heureux propriétaires pour isoler les lieux de la pollution moderne. Pas le moindre fast-food ; pas de motel, pas de Walmart. « McDonald’s a essayé », raconte Nancy Gardella, la directrice de la chambre de commerce. Mais la municipalité a refusé le raccordement aux eaux usées. Et McDonald’s a dû renoncer.

La vie quotidienne à Martha est remplie de ces rendez-vous à ne pas manquer. Au coucher du soleil, on vient chercher son homard chez les pêcheurs de Menemsha. Certains crustacés sont énormes (7 kg). Ils auraient plus de 100 ans et les gens les achètent pour les remettre en liberté. Noirs, Blancs, touristes, intellectuels… tous viennent contempler le coucher de soleil, avec sièges de plage, soupe de palourdes, bouteille de chardonnay, et un gilet, il peut faire frisquet. A la fin du spectacle, quand le soleil s’enfonce et disparaît, la plage se lève, applaudit. Les véhicules klaxonnent, les chiens aboient. Standing ovation. Bravo l’artiste, bravo Martha.

Y ALLER

Vol ParisBoston à partir de 627 € sur Air France (www.airfrance.fr) puis correspondance régionale pour l’aéroport de Martha’s Vineyard avec la compagnie Cape Air (www.capeair.com).

 

SE DÉPLACER

Martha’s Vineyard fait 30 km de long sur 15 de large. Les bus locaux sont bien organisés. 2 dollars seulement pour venir de l’aéroport ! Et on fait des rencontres à bord.

 

SE LOGER

Le Nashua House Hotel offre le meilleur rapport qualité/prix. Cette maison victorienne, avec vue sur l’océan pour certaines chambres, est pleine de charme.www.nashuahouse.com

A Edgartown, le Harbor View, un hôtel historique ouvert en 1891, casse parfois les prix à la dernière minute. www.harbor-view.com

 

SE RESTAURER

Le Jimmy Seas Pan Pasta est un des restaurants célèbres de l’île. Il sert de copieuses portions de pâtes maison dans de grands poêlons.

Et aussi. A Vineyard Haven, The Black Dog est une institution, qui fait office d’école de voile, de magasin et de restaurant. Avec un peu de chance, vous y apercevez le capitaine Bob Douglas, et sa légendaire goélette. Pour se rendre sur les traces d’Obama, direction le Sweet Life Cafe ou le Nancy’s Restaurant Upstairs.

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